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| [1,60] nous avons l'habitude de les appeler 'matière', 'corps générateurs', 'semences des choses', éléments que nous considérons aussi comme les 'corps premiers', puisque tout dérive de ces éléments premiers. Jadis, quand on voyait les hommes traîner une vie rampante sous le faix honteux de la superstition, et que la tête du monstre leur apparaissant à la cime des nues, les accablait de son regard épouvantable, un Grec, un simple mortel osa enfin lever les yeux, osa enfin lui résister en face. Rien ne l'arrête, ni la renommée des dieux, ni la foudre, ni les menaces du ciel qui gronde;
| [1,60] appellare suemus et haec eadem usurpare
corpora prima, quod ex illis sunt omnia primis.
Humana ante oculos foede cum uita iaceret
in terris oppressa graui sub religione,
quae caput a caeli regionibus ostendebat,
65 horribili super aspectu mortalibus instans,
primum Graius homo mortalis tollere contra
est oculos ausus primusque obsistere contra;
quem neque fama deum nec fulmina nec minitanti
murmure compressit caelum, sed eo magis acrem
| | [1,70] loin d'ébranler son courage, les obstacles l'irritent, et il n'en est que plus ardent à rompre les barrières étroites de la nature. Aussi en vient-il à bout par son infatigable génie: il s'élance loin des bornes enflammées du monde, il parcourt l'infini sur les ailes de la pensée, il triomphe, et revient nous apprendre ce qui peut ou ne peut pas naître, et d'où vient que la puissance des corps est bornée et qu'il y a pour tous un terme infranchissable. La superstition fut donc abattue et foulée aux pieds à son tour, et sa défaite nous égala aux dieux
| [1,70] inritat animi uirtutem, effringere ut arta
naturae primus portarum claustra cupiret.
Ergo uiuida uis animi peruicit et extra
processit longe flammantia moenia mundi
atque omne immensum peragrauit mente animoque,
75 unde refert nobis uictor quid possit oriri,
quid nequeat, finita potestas denique cuique
qua nam sit ratione atque alte terminus haerens.
Quare religio pedibus subiecta uicissim
opteritur, nos exaequat uictoria caelo.
| | [1,80] Mais tu vas croire peut-être que je t'enseigne des doctrines impies, et qui sont un acheminement au crime; tandis que c'est la superstition, au contraire, qui jadis enfanta souvent des actions criminelles et sacrilèges. Pourquoi l'élite des chefs de la Grèce, la fleur des guerriers, souillèrent-ils en Aulide l'autel de Diane du sang d'Iphigénie! Quand le bandeau fatal, enveloppant la belle chevelure de la jeune fille, flotta le long de ses joues en deux parties égales; quand elle vit son père debout et triste devant l'autel,
| [1,80] Illud in his rebus uereor, ne forte rearis
impia te rationis inire elementa uiamque
indugredi sceleris. quod contra saepius illa
religio peperit scelerosa atque impia facta.
Aulide quo pacto Triuiai uirginis aram
85 Iphianassai turparunt sanguine foede
ductores Danaum delecti, prima uirorum.
Cui simul infula uirgineos circum data comptus
ex utraque pari malarum parte profusa est,
et maestum simul ante aras adstare parentem
| | [1,90] et près de lui les ministres du sacrifice qui cachaient encore leur fer, et le peuple qui pleurait en la voyant; muette d'effroi, elle fléchit le genou, et se laissa aller à terre. Que lui servait alors, l'infortunée, d'être la première qui eût donné le nom de père au roi des Grecs? Elle fut enlevée par des hommes qui l'emportèrent toute tremblante à l'autel, non pour lui former un cortège solennel après un brillant hymen, mais afin qu'elle tombât chaste victime sous des mains impures, à l'âge des amours, et fût immolée pleurante par son propre père, qui achetait ainsi l'heureux départ de sa flotte:
| [1,90] sensit et hunc propter ferrum celare ministros
aspectuque suo lacrimas effundere ciuis,
muta metu terram genibus summissa petebat.
Nec miserae prodesse in tali tempore quibat,
quod patrio princeps donarat nomine regem;
95 nam sublata uirum manibus tremibundaque ad aras
deducta est, non ut sollemni more sacrorum
perfecto posset claro comitari Hymenaeo,
sed casta inceste nubendi tempore in ipso
hostia concideret mactatu maesta parentis,
| | [1,100] tant la superstition a pu inspirer de barbarie aux hommes!Toi-même, cher Memmius, ébranlé par ces effrayants récits de tous les apôtres du fanatisme, tu vas sans doute t'éloigner de moi. Pourtant ce sont là de vains songes; et combien n'en pourrais-je pas forger à mon tour qui bouleverseraient ton plan de vie, et empoisonneraient ton bonheur par la crainte! Et ce ne serait pas sans raison; car pour que les hommes eussent quelque moyen de résister à la superstition et aux menaces des fanatiques, il faudrait qu'ils entrevissent le terme de leurs misères:
| [1,100] exitus ut classi felix faustusque daretur.
Tantum religio potuit suadere malorum.
Tutemet a nobis iam quouis tempore uatum
terriloquis uictus dictis desciscere quaeres.
Quippe etenim quam multa tibi iam fingere possunt
105 somnia, quae uitae rationes uertere possint
fortunasque tuas omnis turbare timore!
et merito; nam si certam finem esse uiderent
aerumnarum homines, aliqua ratione ualerent
religionibus atque minis obsistere uatum.
| | [1,110] et la résistance n'est ni sensée, ni possible, puisqu'ils craignent après la mort des peines éternelles. C'est qu'ils ignorent ce que c'est que l'âme; si elle naît avec le corps, ou s'y insinue quand il vient de naître; si elle meurt avec lui, enveloppée dans sa ruine, ou si elle va voir les sombres bords et les vastes marais de l'Orcus; ou enfin si une loi divine la transmet à un autre corps, ainsi que le chante votre grand Ennius, le premier qu'une couronne du feuillage éternel, apportée du riant Hélicon, immortalisa chez les races italiennes.
| [1,110] Nunc ratio nulla est restandi, nulla facultas,
aeternas quoniam poenas in morte timendum.
Ignoratur enim quae sit natura animai,
nata sit an contra nascentibus insinuetur
et simul intereat nobiscum morte dirempta
115 an tenebras Orci uisat uastasque lacunas
an pecudes alias diuinitus insinuet se,
Ennius ut noster cecinit, qui primus amoeno
detulit ex Helicone perenni fronde coronam,
per gentis Italas hominum quae clara clueret;
| | [1,120] Toutefois il explique dans des vers impérissables qu'il y a un enfer, où ne pénètrent ni des corps ni des âmes, mais seulement des ombres à forme humaine, et d'une pâleur étrange; et il raconte que le fantôme d'Homère, brillant d'une éternelle jeunesse, lui apparut en ces lieux, se mit à verser des larmes amères, et lui déroula ensuite toute la nature. Ainsi donc, si on gagne à se rendre compte des affaires célestes, des causes qui engendrent le mouvement du soleil et de la lune, des influences qui opèrent tout ici-bas,
| [1,120] etsi praeterea tamen esse Acherusia templa
Ennius aeternis exponit uersibus edens,
quo neque permaneant animae neque corpora nostra,
sed quaedam simulacra modis pallentia miris;
unde sibi exortam semper florentis Homeri
125 commemorat speciem lacrimas effundere salsas
coepisse et rerum naturam expandere dictis.
Quapropter bene cum superis de rebus habenda
nobis est ratio, solis lunaeque meatus
qua fiant ratione, et qua ui quaeque gerantur
| | [1,130] à plus forte raison faut-il examiner avec les lumières de la raison en quoi consistent l'esprit et l'âme des hommes, et comment les objets qui les frappent, alors qu'ils veillent, les épouvantent encore, quand ils sont ensevelis dans le sommeil ou tourmentés par une maladie; de telle sorte qu'il leur semble voir et entendre ces morts dont la terre recouvre les ossements. Je sais que dans un poème latin il est difficile de mettre bien en lumière les découvertes obscures des Grecs, et que j'aurai souvent des termes à créer, tant la langue est pauvre et la matière nouvelle.
| [1,130] in terris, tunc cum primis ratione sagaci
unde anima atque animi constet natura uidendum,
et quae res nobis uigilantibus obuia mentes
terrificet morbo adfectis somnoque sepultis,
cernere uti uideamur eos audireque coram,
135 morte obita quorum tellus amplectitur ossa.
Nec me animi fallit Graiorum obscura reperta
difficile inlustrare Latinis uersibus esse,
multa nouis uerbis praesertim cum sit agendum
propter egestatem linguae et rerum nouitatem;
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