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Du texte à l'hypertexte

Lucrèce, De la nature des choses, Livre I

I. PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L'ATOMISME (1,146-482)

  E. Tout se ramène aux corps premiers et au vide (1,430-482)

[1,430] En outre, il n'est aucune substance qu'on puisse déclarer à la fois indépendante de la matière, distincte du vide, et qui offre les apparences d'une troisième nature. Car, quel que soit ce principe, pour exister, il doit avoir un volume petit ou grand; et au moindre contact, même le plus léger, le plus imperceptible, il va augmenter le nombre des corps et se perdre dans la masse. S'il est impalpable, au contraire, si aucune de ses parties n'arrête le flux des corps qui le traversent, n'est-ce point alors cet espace sans matière que je nomme le vide? [1,430] Praeterea nihil est quod possis dicere ab omni
corpore seiunctum secretumque esse ab inani,
quod quasi tertia sit numero natura reperta.
Nam quod cumque erit, esse aliquid debebit id ipsum
augmine uel grandi uel paruo denique, dum sit;

435 cui si tactus erit quamuis leuis exiguusque,
corporis augebit numerum summamque sequetur;
sin intactile erit, nulla de parte quod ullam
rem prohibere queat per se transire meantem,
scilicet hoc id erit, uacuum quod inane uocamus.
[1,440] D'ailleurs, tous les êtres qui existent par eux-mêmes doivent agir, ou souffrir que les autres agissent sur eux; ou bien il faut que des êtres soient contenus et se meuvent dans leur sein. Mais il n'y a que les corps qui puissent agir ou endurer l'action des autres, et il n'y a que le vide qui puisse leur faire place. Il est donc impossible de trouver parmi les êtres une troisième nature qui frappe les sens, ou soit saisie par la raison, et qui ne tienne ni de la matière ni du vide. [1,440] Praeterea per se quod cumque erit, aut faciet quid
aut aliis fungi debebit agentibus ipsum
aut erit ut possint in eo res esse gerique.
At facere et fungi sine corpore nulla potest res
nec praebere locum porro nisi inane uacansque.

445 Ergo praeter inane et corpora tertia per se
nulla potest rerum in numero natura relinqui,
nec quae sub sensus cadat ullo tempore nostros
nec ratione animi quam quisquam possit apisci.
Nam quae cumque cluent, aut his coniuncta duabus
[1,450] Car on ne voit rien au monde qui ne soit une propriété ou un accident de ces deux principes. Une propriété est ce qui ne peut s'arracher et fuir des corps, sans que leur perte suive ce divorce: comme la pesanteur de la pierre, la chaleur du feu; le cours fluide des eaux, la nature tactile des êtres, et la subtilité impalpable du vide. Au contraire, la liberté, la servitude, la richesse, la pauvreté, la guerre, la paix et toutes les choses de ce genre, se joignent aux êtres ou les quittent sans altérer leur nature, et nous avons coutume de les appeler à juste titre des accidents. Le temps n'existe pas non plus par lui-même: [1,450] rebus ea inuenies aut horum euenta uidebis.
Coniunctum est id quod nusquam sine permitiali
discidio potis est seiungi seque gregari,
pondus uti saxis, calor ignis, liquor aquai,
tactus corporibus cunctis, intactus inani.

455 Seruitium contra paupertas diuitiaeque,
libertas bellum concordia cetera quorum
aduentu manet incolumis natura abituque,
haec soliti sumus, ut par est, euenta uocare.
Tempus item per se non est, sed rebus ab ipsis
[1,460] c'est la durée des choses qui nous donne le sentiment de ce qui est passé, de ce qui se fait encore, de ce qui se fera ensuite; et il faut avouer que personne ne peut concevoir le temps à part, et isolé du mouvement et du repos des corps. Enfin, quand on nous parle des Troyens vaincus par les armes, et de l'enlèvement de la fille de Tyndare, gardons-nous bien de nous laisser aller à dire que ces choses existent par elles-mêmes, comme survivant aux générations humaines dont elles furent les accidents, et que les siècles ont emportées sans retour. [1,460] consequitur sensus, transactum quid sit in aeuo,
tum quae res instet, quid porro deinde sequatur;
nec per se quemquam tempus sentire fatendum est
semotum ab rerum motu placidaque quiete.
Denique Tyndaridem raptam belloque subactas

465Troiiugenas gentis cum dicunt esse, uidendum est
ne forte haec per se cogant nos esse fateri,
quando ea saecla hominum, quorum haec euenta fuerunt,
inreuocabilis abstulerit iam praeterita aetas;
namque aliud terris, aliud regionibus ipsis
[1,470] Disons plutôt que tout événement passé est un accident du pays, et même du peuple qui l'a vu s'accomplir. S'il n'existait point de matière ni d'espace vide dans lequel agissent les corps, jamais les feux de l'amour, amassés par la beauté d'Hélène dans le coeur du Phrygien Pâris, n'eussent allumé une guerre que ses ravages ont rendue fameuse, et jamais le cheval de bois n'eût incendié Pergame la Troyenne, en enfantant des Grecs au milieu de la nuit. Tu vois donc que les choses passées ne subsistent point en elles-mêmes, comme les corps, [1,470] euentum dici poterit quod cumque erit actum.
Denique materies si rerum nulla fuisset
nec locus ac spatium, res in quo quaeque geruntur,
numquam Tyndaridis forma conflatus amore
ignis Alexandri Phrygio sub pectore gliscens

475 clara accendisset saeui certamina belli
nec clam durateus Troiianis Pergama partu
inflammasset equos nocturno Graiiugenarum;
perspicere ut possis res gestas funditus omnis
non ita uti corpus per se constare neque esse
[1,480] et ne sont pas non plus de même nature que le vide; mais que tu dois plutôt les appeler accidents des corps, ou de cet espace dans lequel toutes choses se font. Parmi les corps, les uns sont des éléments simples et les autres se forment de leur assemblage. Les éléments ne peuvent être rompus ni domptés par aucune force, tant ils sont solides! Et pourtant, il semble difficile de croire que des corps aussi solides existent dans la nature, car la foudre du ciel perce les murs de nos demeures, [1,480] nec ratione cluere eadem qua constet inane,
sed magis ut merito possis euenta uocare
corporis atque loci, res in quo quaeque gerantur.
Corpora sunt porro partim primordia rerum,
partim concilio quae constant principiorum.

485 Sed quae sunt rerum primordia, nulla potest uis
stinguere; nam solido uincunt ea corpore demum.
Etsi difficile esse uidetur credere quicquam
in rebus solido reperiri corpore posse.
Transit enim fulmen caeli per saepta domorum


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Dernière mise à jour : 21/05/2002