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Du texte à l'hypertexte

Lucrèce, De la nature des choses, Livre II

IV. La pluralité et la caducité des mondes

  IV. La pluralité et la caducité des mondes (II, 1023-1174)

[2,1020] Il suffit que changent leurs figures, - intervalles, direction, liens, poids, chocs, rencontres, mouvements, ordre, positions - pour qu'eux-mêmes se trouvent changés. Maintenant prête ton attention à la doctrine de vérité: c'est une idée singulièrement nouvelle qui va frapper ton oreille, un nouvel aspect des choses qui va se révéler à toi. Mais s'il n'y a pas d'opinion si aisée qui n'apparaisse comme incroyable au premier abord, il n'y a pas non plus de merveille qui ne cesse avec le temps de nous surprendre; [2,1020] (interualla uias conexus pondera plagas)
concursus motus ordo positura figurae
cum permutantur, mutari res quoque debent.
Nunc animum nobis adhibe ueram ad rationem.
nam tibi uehementer noua res molitur ad auris
1025 accedere et noua se species ostendere rerum.
sed neque tam facilis res ulla est, quin ea primum
difficilis magis ad credendum constet, itemque
nil adeo magnum neque tam mirabile quicquam,
quod non paulatim minuant mirarier omnes,
[2,1030] ainsi le clair et pur azur du ciel et tout ce qu'il renferme en lui, les feux errants des astres et la lune et l'éclat incomparable du soleil, si tous ces objets apparaissaient aujourd'hui pour la première fois aux mortels, s'ils surgissaient à l'improviste et brusquement à leurs regards, que pourrait offrir la nature de comparable à ce spectacle et qu'aurait-il pu y avoir de plus hardi à concevoir pour l'imagination? Rien, à mon sens; tant étonnerait le prodige! Eh bien, déjà personne qui ne soit fatigué et blasé du spectacle, personne qui daigne encore lever les yeux vers la voûte lumineuse du ciel! [2,1030] principio caeli clarum purumque colorem
quaeque in se cohibet, palantia sidera passim,
lunamque et solis praeclara luce nitorem;
omnia quae nunc si primum mortalibus essent
ex improuiso si sint obiecta repente,
1035 quid magis his rebus poterat mirabile dici,
aut minus ante quod auderent fore credere gentes?
nil, ut opinor; ita haec species miranda fuisset.
quam tibi iam nemo fessus satiate uidendi,
suspicere in caeli dignatur lucida templa.
[2,1040] Toi, cesse donc, sous prétexte que la nouveauté te fait peur, de rejeter mon système; mais n'en aiguise que mieux ton jugement, pèse mes idées; et si elles te semblent vraies, rends-toi; ou bien si tu n'y vois que mensonge, arme-toi pour les combattre. Ce que l'esprit recherche dans l'espace infini qui s'étend au delà des limites de notre monde, c'est ce qu'il peut bien y avoir dans cette immensité que l'intelligence scrute à son gré, et vers laquelle s'envole la pensée, libre d'entraves. Tout d'abord, nulle part, en aucun sens, à droite ni à gauche, en haut ni en bas, [2,1040] desine qua propter nouitate exterritus ipsa
expuere ex animo rationem, sed magis acri
iudicio perpende, et si tibi uera uidentur,
dede manus, aut, si falsum est, accingere contra.
quaerit enim rationem animus, cum summa loci sit
1045 infinita foris haec extra moenia mundi,
quid sit ibi porro, quo prospicere usque uelit mens
atque animi iactus liber quo peruolet ipse.
Principio nobis in cunctas undique partis
et latere ex utroque <supra> supterque per omne
[2,1050] l'univers n'a de limite; je te l'ai montré, l'évidence le crie, cela ressort clairement de la nature même du vide. Si donc de toutes parts s'étend un libre espace sans limites, si des germes innombrables multipliés à l'infini voltigent de mille façons et de toute éternité, est-il possible de croire que notre globe et notre firmament aient été seuls créés et qu'au delà il n'y ait qu'oisiveté pour la multitude des atomes? Songe bien surtout que ce monde est l'ouvrage de la nature, que d'eux-mêmes, spontanément, [2,1050] nulla est finis; uti docui, res ipsaque per se
uociferatur, et elucet natura profundi.
nullo iam pacto ueri simile esse putandum est,
undique cum uorsum spatium uacet infinitum
seminaque innumero numero summaque profunda
1055 multimodis uolitent aeterno percita motu,
hunc unum terrarum orbem caelumque creatum,
nil agere illa foris tot corpora materiai;
cum praesertim hic sit natura factus et ipsa
sponte sua forte offensando semina rerum
[2,1060] par le seul hasard des rencontres, les atomes, après mille mouvements désordonnés et tant de jonctions inutiles, ont enfin réussi à former les unions qui, aussitôt accomplies, devaient engendrer ces merveilles: la terre, la mer, le ciel et les espèces vivantes. Il te faut donc convenir, je le redis, qu'il s'est formé ailleurs d'autres agrégats de matière semblables à ceux de notre monde, que tient embrassé l'étreinte jalouse de l'éther. Toutes les fois d'ailleurs qu'une abondante matière se tient prête, qu'un espace l'attend et que rien ne fait obstacle, il est évidemment fatal que les choses prennent forme et s'accomplissent. [2,1060] multimodis temere in cassum frustraque coacta
tandem coluerunt ea quae coniecta repente
magnarum rerum fierent exordia semper,
terrai maris et caeli generisque animantum.
quare etiam atque etiam talis fateare necesse est
1065 esse alios alibi congressus materiai,
qualis hic est, auido complexu quem tenet aether.
Praeterea cum materies est multa parata,
cum locus est praesto nec res nec causa moratur
ulla, geri debent ni mirum et confieri res.
[2,1070] Et si par surcroît les germes sont en telle quantité que tout le temps de l'existence des êtres ne suffirait à les compter; si la même force subsiste et la même nature pour les rassembler en tous lieux et dans le même ordre que les atomes de notre monde, il faut admettre que les autres régions de l'espace connaissent aussi leur globe, leurs races d'hommes et leurs espèces sauvages. À cela s'ajoute que dans la nature il n'y a pas un être qui soit isolé, qui naisse et grandisse unique et seul de son espèce : chacun rentre dans une famille, beaucoup font partie [2,1070] nunc et seminibus si tanta est copia, quantam
enumerare aetas animantum non queat omnis,
quis eadem natura manet, quae semina rerum
conicere in loca quaeque queat simili ratione
atque huc sunt coniecta, necesse est confiteare
1075 esse alios aliis terrarum in partibus orbis
et uarias hominum gentis et saecla ferarum.
Huc accedit ut in summa res nulla sit una,
unica quae gignatur et unica solaque crescat,
quin aliquoius siet saecli permultaque eodem
[2,1080] d'une espèce nombreuse. Tout d'abord vois les êtres vivants: c'est dans ces conditions que furent créés les fauves errant sur les montagnes et la race des hommes, ainsi que les troupes muettes des poissons couverts d'écailles et toutes les espèces ailées. Le même principe nous persuade que le ciel et la terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui vit, loin d'être uniques de leur sorte, existent au contraire en nombre infini; car leur existence a son terme inflexible et leur essence est mortelle comme celle de tous les corps qui abondent en chaque espèce terrestre. [2,1080] sint genere. in primis animalibus indice mente
inuenies sic montiuagum genus esse ferarum,
sic hominum geminam prolem, sic denique mutas
squamigerum pecudes et corpora cuncta uolantum.
qua propter caelum simili ratione fatendum est
1085 terramque et solem, lunam mare cetera quae sunt,
non esse unica, sed numero magis innumerali;
quando quidem uitae depactus terminus alte
tam manet haec et tam natiuo corpore constant
quam genus omne, quod his generatim est rebus abundans.
[2,1090] Que ces vérités se gravent bien dans ton esprit, et la nature aussitôt t'apparaîtra libre, affranchie de maîtres superbes, gouvernant elle-même son empire sans contrainte et sans l'aide des dieux. Car j'en atteste les coeurs sacrés des dieux, qui dans une paix parfaite mènent une vie sans trouble et des jours sereins; lequel d'entre eux pourrait gouverner l'ensemble de l'immensité? Lequel aurait les mains assez fermes pour tenir les rênes du grand tout? Lequel serait capable de faire tourner ensemble tous les cieux, de verser les feux de l'éther sur toutes les terres fertilisées, de se trouver partout et toujours prêt [2,1090] Quae bene cognita si teneas, natura uidetur
libera continuo, dominis priuata superbis,
ipsa sua per se sponte omnia dis agere expers.
nam pro sancta deum tranquilla pectora pace
quae placidum degunt aeuom uitamque serenam,
1095 quis regere immensi summam, quis habere profundi
indu manu ualidas potis est moderanter habenas,
quis pariter caelos omnis conuertere et omnis
ignibus aetheriis terras suffire feracis,
omnibus inue locis esse omni tempore praesto,
[2,1100] à rassembler les nuages ténébreux, à ébranler par le tonnerre les espaces tranquilles du ciel et à lancer la foudre? Cette foudre parfois détruit leurs temples, exerce sa vaine colère dans les déserts et prépare furieusement un trait qui est bien capable de passer à côté des coupables pour aller, justicier injuste, arracher la vie à des innocents. Quand le monde fut né, après que se fut levé le premier jour marin, après la formation simultanée de la terre et du soleil, à leur matière s'agrégèrent de nombreux corps étrangers, tout autour vinrent adhérer des éléments que le grand tout précipitait vers ces régions; tant d'atomes nouveaux permirent à la mer et à la terre de s'accroître, [2,1100] nubibus ut tenebras faciat caelique serena
concutiat sonitu, tum fulmina mittat et aedis
saepe suas disturbet et in deserta recedens
saeuiat exercens telum, quod saepe nocentes
praeterit exanimatque indignos inque merentes?
1105 Multaque post mundi tempus genitale diemque
primigenum maris et terrae solisque coortum
addita corpora sunt extrinsecus, addita circum
semina, quae magnum iaculando contulit omne,
unde mare et terrae possent augescere et unde
[2,1110] au palais céleste de s'agrandir et de dresser ses toits orgueilleux loin de la terre, à l'air enfin de s'élever dans l'espace. Car d'où qu'ils viennent, ces éléments supplémentaires sont adjoints par des chocs aux substances auxquelles ils sont destinés, tous rejoignent leurs espèces respectives. L'eau s'unit à l'eau et la terre à la terre, le feu accroît le feu, l'éther accroît l'éther, jusqu'à ce que tous les êtres aient été conduits par la nature universellement créatrice au dernier terme de leur croissance et de leur achèvement. Cela arrive quand les principes de complément sont à égalité avec ceux qui s'écoulent et fuient. [2,1110] appareret spatium caeli domus altaque tecta
tolleret a terris procul et consurgeret aer.
nam sua cuique, locis ex omnibus, omnia plagis
corpora distribuuntur et ad sua saecla recedunt,
umor ad umorem, terreno corpore terra
1115 crescit et ignem ignes procudunt aetheraque <aether>,
donique ad extremum crescendi perfica finem
omnia perduxit rerum natura creatrix;
ut fit ubi nihilo iam plus est quod datur intra
uitalis uenas quam quod fluit atque recedit.
[2,1120] Alors la vie en tous les êtres arrête son progrès, alors la nature met un frein à l'accroissement des choses. Tous les corps, en effet, que tu vois grandir heureusement et s'élever peu à peu à l'état d'adultes, acquièrent plus qu'ils ne dissipent; la nourriture aisément circule dans toutes les veines et les tissus ne sont pas assez lâches et distendus pour perdre beaucoup de substance et laisser la dépense l'emporter sur l'acquis. Nos corps font des pertes importantes, il faut en convenir, mais le compte des acquisitions domine [2,1120] omnibus hic aetas debet consistere rebus,
hic natura suis refrenat uiribus auctum.
nam quae cumque uides hilaro grandescere adauctu
paulatimque gradus aetatis scandere adultae,
plura sibi adsumunt quam de se corpora mittunt,
1125 dum facile in uenas cibus omnis inditur et dum
non ita sunt late dispessa, ut multa remittant
et plus dispendi faciant quam uescitur aetas.
nam certe fluere atque recedere corpora rebus
multa manus dandum est; sed plura accedere debent,
[2,1130] jusqu'au jour où le faîte de la croissance est atteint. Dès lors, insensiblement les forces diminuent, la vigueur de l'adolescence est brisée et l'âge glisse vers la décrépitude. Plus est vaste en effet un corps qui cesse de croître, plus sa surface est large, et plus nombreux sont les éléments qu'il répand de toutes parts et qui s'échappent de sa substance. Les aliments ne se répandent plus aisément dans toutes les veines et ne suffisent pas pour réparer les flots de matière qui s'échappent sans cesse et pour fournir la substance de remplacement. Il est donc fatal que les corps périssent, étant moins denses [2,1130] donec alescendi summum tetigere cacumen.
inde minutatim uires et robur adultum
frangit et in partem peiorem liquitur aetas.
quippe etenim quanto est res amplior, augmine adempto,
et quo latior est, in cunctas undique partis
1135 plura modo dispargit et a se corpora mittit,
nec facile in uenas cibus omnis diditur ei
nec satis est, pro quam largos exaestuat aestus,
unde queat tantum suboriri ac subpeditare.
iure igitur pereunt, cum rarefacta fluendo
[2,1140] à cause de leurs pertes incessantes et plus faibles contre les chocs qui surviennent. Car la nourriture finit par manquer au grand âge; et dans son état d'affaissement l'être résiste mal aux chocs répétés du dehors, sa résistance est vaincue par leur acharnement. Ainsi le tour viendra pour les murailles du vaste monde qui, succombant aux assauts du temps, ne laisseront plus que décombres et poussière de ruines. Tous les corps en effet ont besoin de la nourriture pour les réparer et les renouveler ; elle doit les étayer tous et tous les soutenir mais la tâche cesse d'être possible lorsque les veines ne supportent plus des quantités suffisantes ou que la nature n'en fournit plus. [2,1140] sunt et cum externis succumbunt omnia plagis,
quando quidem grandi cibus aeuo denique defit,
nec tuditantia rem cessant extrinsecus ullam
corpora conficere et plagis infesta domare.
Sic igitur magni quoque circum moenia mundi
1145 expugnata dabunt labem putrisque ruinas;
omnia debet enim cibus integrare nouando
et fulcire cibus, <cibus> omnia sustentare,
ne quiquam, quoniam nec uenae perpetiuntur
quod satis est, neque quantum opus est natura ministrat.
[2,1150] Et déjà notre époque est brisée, et la terre lasse d'engendrer crée avec peine de chétifs animaux, elle qui a jadis créé toutes les espèces et mis au monde les corps de gigantesques bêtes sauvages. Car je ne crois pas que les espèces mortelles aient été descendues du ciel dans nos plaines par un câble d'or; ni la mer, ni les flots qui viennent battre les rochers ne les créèrent: mais la même terre les engendra qui les nourrit aujourd'hui de sa substance. C'est elle aussi qui pour les mortels créa spontanément les moissons brillantes, les vignobles prospères; elle aussi qui leur offrit les doux fruits et les gras pâturages. [2,1150] Iamque adeo fracta est aetas effetaque tellus
uix animalia parua creat, quae cuncta creauit
saecla deditque ferarum ingentia corpora partu.
haud, ut opinor, enim mortalia saecla superne
aurea de caelo demisit funis in arua
1155 nec mare nec fluctus plangentis saxa crearunt,
sed genuit tellus eadem quae nunc alit ex se.
praeterea nitidas fruges uinetaque laeta
sponte sua primum mortalibus ipsa creauit,
ipsa dedit dulcis fetus et pabula laeta;
[2,1160] Tout cela maintenant pousse avec peine malgré les efforts de nos bras. Nous y fatiguons les boeufs, nous y épuisons les forces de nos cultivateurs, nous y usons le fer des charrues et cependant les champs se font toujours plus avares à mesure que nous nous dépensons davantage. Et déjà le vieux laboureur, hochant la tête, pense en soupirant à tout son grand travail resté stérile, et s'il compare les temps d'aujourd'hui à ceux d'autrefois, il ne manque pas de vanter le sort de son père; il a toujours à la bouche le bonheur des siècles passés, [2,1160] quae nunc uix nostro grandescunt aucta labore,
conterimusque boues et uiris agricolarum,
conficimus ferrum uix aruis suppeditati:
usque adeo parcunt fetus augentque laborem.
iamque caput quassans grandis suspirat arator
1165 crebrius, in cassum magnos cecidisse labores,
et cum tempora temporibus praesentia confert
praeteritis, laudat fortunas saepe parentis.
tristis item uetulae uitis sator atque <uietae>
temporis incusat nomen saeclumque fatigat,
[2,1170] où l'homme tout rempli de piété vivait plus aisé dans un domaine plus étroit et subsistait mieux d'un plus modeste patrimoine: il ne voit pas que tout va dépérissant, que tous les êtres marchent au cercueil, épuisés par le long chemin de la vie. [2,1170] et crepat, antiquum genus ut pietate repletum
perfacile angustis tolerarit finibus aeuom,
cum minor esset agri multo modus ante uiritim;
nec tenet omnia paulatim tabescere et ire
ad capulum spatio aetatis defessa uetusto.


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Dernière mise à jour : 5/03/2003