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[3,830] Ce n'est donc rien que la mort, elle ne nous touche aucunement, du moment que la substance de l'âme se révèle mortelle.
Et de même que dans le temps passé nous n'avons pas éprouvé de douleur quand les Carthaginois se ruèrent de toutes
parts pour nous assaillir, quand le monde secoué d'un pôle à l'autre par le choc effroyable de la guerre trembla d'épouvante
sous la haute voûte du ciel, quand tous les humains eurent l'anxiété de se demander auquel des deux peuples allait échoir
l'empire des terres et des mers: de même, quand nous cesserons d'exister, quand divorceront corps et âme dont l'union
fait notre être,
| [3,830] Nil igitur mors est ad nos neque pertinet hilum,
quandoquidem natura animi mortalis habetur.
et uel ut ante acto nihil tempore sensimus aegri,
ad confligendum uenientibus undique Poenis,
omnia cum belli trepido concussa tumultu
835 horrida contremuere sub altis aetheris auris,
in dubioque fuere utrorum ad regna cadendum
omnibus humanis esset terraque marique,
sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit, quibus e sumus uniter apti,
| [3,840] absolument rien, à cette heure où nous ne serons plus, ne sera capable de nous atteindre et d'émouvoir
nos coeurs, quand bien même la terre se confondrait avec la mer, la mer avec le ciel.
Même si, affranchis du corps, l'esprit et l'âme conservaient le sentiment, en quoi cela nous intéresse-t-il, nous dont une
union intime de l'âme et du corps réalise l'existence et constitue l'être? Et quand bien même le temps, après notre mort,
rassemblerait toute notre matière et la réorganiserait dans son ordre actuel en nous donnant une seconde fois la lumière
de la vie,
| [3,840] scilicet haud nobis quicquam, qui non erimus tum,
accidere omnino poterit sensumque mouere,
non si terra mari miscebitur et mare caelo.
et si iam nostro sentit de corpore postquam
distractast animi natura animaeque potestas,
845 nil tamen est ad nos, qui comptu coniugioque
corporis atque animae consistimus uniter apti.
nec, si materiem nostram collegerit aetas
post obitum rursumque redegerit ut sita nunc est,
atque iterum nobis fuerint data lumina uitae,
| | [3,850] là encore il n'y aurait rien qui nous pût toucher, du moment que rupture se serait faite dans la chaîne de notre
mémoire. Que nous importe aujourd'hui ce que nous fûmes autrefois? que nous importe ce que le temps fera de notre
substance? En effet, tournons nos regards vers l'immensité du temps écoulé, songeons à la variété infinie des
mouvements de la matière: nous concevrons aisément que nos éléments de formation actuelle se sont trouvés plus d'une
fois déjà rangés dans le même ordre; mais notre mémoire est incapable de ressaisir ces existences détruites,
| [3,850] pertineat quicquam tamen ad nos id quoque factum,
interrupta semel cum sit repetentia nostri.
et nunc nil ad nos de nobis attinet, ante
qui fuimus, <neque> iam de illis nos adficit angor.
nam cum respicias inmensi temporis omne
855 praeteritum spatium, tum motus materiai
multimodi quam sint, facile hoc adcredere possis,
semina saepe in eodem, ut nunc sunt, ordine posta
haec eadem, quibus e nunc nos sumus, ante fuisse.
nec memori tamen id quimus reprehendere mente;
860 inter enim iectast uitai pausa uageque
| | [3,860] car dans l'intervalle la vie a été interrompue et tous les mouvements de la matière se sont égarés sans cohésion
bien loin de nos sens.
Il faut bien qu'un homme, pour que le malheur et la souffrance puissent l'atteindre, vive lui-même à l'époque où il doit
faire leur rencontre. Voilà que la mort fait disparaître cet homme et retire l'existence à cette victime présumée d'un
concert de maux. Eh bien, n'est-ce pas là de quoi conclure qu'il n'y a rien de redoutable dans la mort? Aucun malheur ne
peut atteindre celui qui n'est plus; il ne diffère en rien de ce qu'il serait s'il n'était jamais né, puisque sa vie mortelle lui a
été ravie par une mort immortelle.
| [3,860] deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.
debet enim, misere si forte aegreque futurumst;
ipse quoque esse in eo tum tempore, cui male possit
accidere. id quoniam mors eximit, esseque prohibet
illum cui possint incommoda conciliari,
865 scire licet nobis nihil esse in morte timendum
nec miserum fieri qui non est posse, neque hilum
differre an nullo fuerit iam tempore natus,
mortalem uitam mors cum inmortalis ademit.
| | [3,870] Lors donc qu'un homme se lamente sur lui-même la pensée du sort mortel qui fera pourrir son corps abandonné, ou le
livrera aux flammes, ou le donnera en pâture aux bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, qu'une crainte
secrète tourmente son coeur, bien qu'il affecte de ne pas croire qu'aucun sentiment puisse résister en lui à la mort. Cet
homme, à mon avis, ne tient pas ses promesses et cache ses principes; ce n'est pas de tout son être qu'il s'arrache à la vie
; à son insu peut-être il suppose que quelque chose de lui doit survivre. Tout vivant en effet qui se représente
| [3,870] Proinde ubi se uideas hominem indignarier ipsum,
post mortem fore ut aut putescat corpore posto
aut flammis interfiat malisue ferarum,
scire licet non sincerum sonere atque subesse
caecum aliquem cordi stimulum, quamuis neget ipse
875 credere se quemquam sibi sensum in morte futurum;
non, ut opinor, enim dat quod promittit et unde
nec radicitus e uita se tollit et eicit,
sed facit esse sui quiddam super inscius ipse.
uiuus enim sibi cum proponit quisque futurum,
| | [3,880] son corps déchiré après la mort par les oiseaux de proie et les bêtes sauvages, se prend en pitié; car il ne parvient
pas à se distinguer de cet objet, le cadavre, et croyant que ce corps étendu, c'est lui-même, il lui prête encore, debout à
ses côtés, la sensibilité de la vie. Alors il s'indigne d'avoir été créé mortel, il ne voit pas que dans la mort véritable il n'y
aura plus d'autre lui-même demeuré vivant pour pleurer sa fin et, resté debout, gémir de voir sa dépouille devenue la proie
des bêtes et des flammes. Car si c'est un malheur pour les morts d'être broyés entre les dents des fauves, je ne trouve pas
qu'il puisse être moins douloureux
| [3,880] corpus uti uolucres lacerent in morte feraeque,
ipse sui miseret; neque enim se diuidit illim
nec remouet satis a proiecto corpore et illum
se fingit sensuque suo contaminat astans.
hinc indignatur se mortalem esse creatum
885 nec uidet in uera nullum fore morte alium se,
qui possit uiuus sibi se lugere peremptum
stansque iacentem <se> lacerari uriue dolere.
nam si in morte malumst malis morsuque ferarum
tractari, non inuenio qui non sit acerbum
| | [3,890] de rôtir dans les flammes d'un bûcher, d'être étouffé dans du miel, de subir raidi la pierre
glacée du tombeau ou le poids écrasant de la terre qui vous broie.
"- Il n'y a plus désormais de maison heureuse pour t'accueillir, plus d'épouse vertueuse, plus d'enfants chéris pour courir à
ta rencontre, se disputer tes baisers et pénétrer ton coeur d'une douceur profonde. Tu ne pourras plus travailler à ta
fortune, à la sécurité de ta famille. Malheureux! disent-ils, ô malheureux, tant de joies de la vie, un seul jour, un jour
funeste te les a arrachées."
| [3,890] ignibus inpositum calidis torrescere flammis
aut in melle situm suffocari atque rigere
frigore, cum summo gelidi cubat aequore saxi,
urgeriue superne obrutum pondere terrae.
'Iam iam non domus accipiet te laeta neque uxor
895 optima, nec dulces occurrent oscula nati
praeripere et tacita pectus dulcedine tangent.
non poteris factis florentibus esse tuisque
praesidium. misero misere' aiunt 'omnia ademit
una dies infesta tibi tot praemia uitae.'
| | [3,900] Ils n'ajoutent point: "Mais le regret de tous ces biens ne te suit pas dans la mort." Si l'on se
pénétrait de cette vérité, si l'on y conformait ses paroles avec sa pensée, de quelle crainte et de quelle angoisse on
délivrerait son esprit. - "Pour toi, tel que tu t'es endormi dans la mort, tel tu demeureras éternellement, exempt de
toutes les douleurs. Mais nous, au pied de l'horrible bûcher où tu achèves de te réduire en cendres, nous n'avons pas
cessé de te pleurer, aucun jour de l'avenir ne t'arrachera de notre coeur. " Qu'ils nous disent, ceux qui parlent ainsi, à
quelle source amère peut s'entretenir
| [3,900] illud in his rebus non addunt 'nec tibi earum
iam desiderium rerum super insidet una.'
quod bene si uideant animo dictisque sequantur,
dissoluant animi magno se angore metuque.
'tu quidem ut es leto sopitus, sic eris aeui
905 quod super est cunctis priuatus doloribus aegris;
at nos horrifico cinefactum te prope busto
insatiabiliter defleuimus, aeternumque
nulla dies nobis maerorem e pectore demet.'
illud ab hoc igitur quaerendum est, quid sit amari
| [3,910] un deuil qui nous consume éternellement, alors que tout se réduit au sommeil et au repos.
Certains, quand ils sont installés à table, tenant une coupe à la main et le front ombragé de couronnes, s'écrient le plus
sérieusement du monde: "Combien est brève la joie pour les humains! bientôt ils auront passé et jamais plus ne pourront
revenir." Comme si dans la mort les malheureux avaient à craindre avant tout la brûlure desséchante d'une soif ardente ou
le poids d'un regret quelconque. Qui donc se regrette, qui regrette la vie,
| [3,910] tanto opere, ad somnum si res redit atque quietem,
cur quisquam aeterno possit tabescere luctu.
Hoc etiam faciunt ubi discubuere tenentque
pocula saepe homines et inumbrant ora coronis,
ex animo ut dicant: 'breuis hic est fructus homullis;
915 iam fuerit neque post umquam reuocare licebit.'
tam quam in morte mali cum primis hoc sit eorum,
quod sitis exurat miseros atque arida torrat,
aut aliae cuius desiderium insideat rei.
nec sibi enim quisquam tum se uitamque requiret,
| | [3,920] lorsque l'esprit et le corps reposent dans un égal assoupissement? Or, il ne tient
qu'à nous qu'il en soit ainsi du sommeil éternel, aucun regret de nous-mêmes ne vient nous y affliger. Et pourtant les
principes répandus dans un organisme pendant le repos du sommeil ne vont pas se perdre au loin, au delà des
mouvements de sensibilité, puisque l'homme en se réveillant recouvre ses facultés rassemblées. Pensons donc que la mort
nous touche beaucoup moins encore, s'il peut y avoir des degrés dans ce qui n'est rien. La mort jette dans la matière un
plus grand désordre et une plus complète dispersion; personne ne se réveille pour se relever,
| [3,920] cum pariter mens et corpus sopita quiescunt;
nam licet aeternum per nos sic esse soporem,
nec desiderium nostri nos adficit ullum,
et tamen haud quaquam nostros tunc illa per artus
longe ab sensiferis primordia motibus errant,
925 cum correptus homo ex somno se colligit ipse.
multo igitur mortem minus ad nos esse putandumst,
si minus esse potest quam quod nihil esse uidemus;
maior enim turbae disiectus materiai
consequitur leto nec quisquam expergitus extat,
| [3,930] une fois que la glace de la mort est venue l'endormir.
Supposons enfin que prenant soudain la parole, la Nature adresse à l'un de nous ces reproches: "Qu'est-ce donc qui te
tient si à coeur, ô mortel, pour que tu t'abandonnes à tant de douleur et de plaintes? Pourquoi la mort te fait-elle gémir
et pleurer? Si la vie jusqu'à ce jour t'a été douce, si tous tes plaisirs n'ont pas été s'entassant dans un vase sans fond et si
donc ils ne se sont pas écoulés et perdus, que ne te retires-tu de la vie en convive rassasié? Es-tu sot de ne pas prendre
de bonne grâce un repos qui ne sera plus troublé!
| [3,930] frigida quem semel est uitai pausa secuta.
Denique si uocem rerum natura repente.
mittat et hoc alicui nostrum sic increpet ipsa:
'quid tibi tanto operest, mortalis, quod nimis aegris
luctibus indulges? quid mortem congemis ac fles?
935 nam <si> grata fuit tibi uita ante acta priorque
et non omnia pertusum congesta quasi in uas
commoda perfluxere atque ingrata interiere;
cur non ut plenus uitae conuiua recedis
aequo animoque capis securam, stulte, quietem?
| | [3,940] Mais si toutes tes jouissances se sont consumées en pure perte et si la
vie n'est plus pour toi que blessure, quelle idée de vouloir la prolonger d'un moment, lequel à son tour finirait tristement
et tomberait tout entier inutile. Ne vaut-il pas mieux mettre un terme à ta vie et à ta souffrance? Car des nouveautés
pour te plaire, je ne puis en inventer désormais: le monde se ressemble toujours. Si ton corps n'est plus abîmé par les
ans, si tes membres ne tombent pas de langueur, tu ne verras cependant jamais que les mêmes choses, même si ta vie
durait jusqu'à tromper les âges ou même si tu ne devais jamais mourir."
| [3,940] sin ea quae fructus cumque es periere profusa
uitaque in offensost, cur amplius addere quaeris,
rursum quod pereat male et ingratum occidat omne,
non potius uitae finem facis atque laboris?
nam tibi praeterea quod machiner inueniamque,
945 quod placeat, nihil est; eadem sunt omnia semper.
si tibi non annis corpus iam marcet et artus
confecti languent, eadem tamen omnia restant,
omnia si perges uiuendo uincere saecla,
atque etiam potius, si numquam sis moriturus',
| | [3,950] Qu'aurions-nous à répondre, sinon que la Nature nous fait un juste procès et qu'elle plaide la cause de la vérité. Mais si un
malheureux plongé dans la misère se lamente sans mesure parce qu'il lui faut mourir, la Nature n'aurait-elle pas raison
d'élever la voix pour l'accabler de reproches plus sévères? "Chasse ces larmes, fou que tu es, et arrête tes plaintes." Et si
c'est un vieillard chargé d'ans: "Toutes les joies de la vie, tu les as goûtées avant d'en venir à cet épuisement. Mais tu
désires toujours ce que tu n'as pas; tu méprises ce que tu as, ta vie s'est donc écoulée sans plénitude et sans charme; et
puis soudain la mort s'est dressée debout à ton chevet
| [3,950] quid respondemus, nisi iustam intendere litem
naturam et ueram uerbis exponere causam?
grandior hic uero si iam seniorque queratur
atque obitum lamentetur miser amplius aequo,
non merito inclamet magis et uoce increpet acri:
955 'aufer abhinc lacrimas, baratre, et compesce querellas.
omnia perfunctus uitai praemia marces;
sed quia semper aues quod abest, praesentia temnis,
inperfecta tibi elapsast ingrataque uita,
et nec opinanti mors ad caput adstitit ante
| [3,960] avant que tu puisses te sentir prêt à partir content et rassasié.
Maintenant il faut quitter tous ces biens qui ne sont plus de ton âge. Allons, point de regret, laisse jouir les autres; il le faut."
Juste réquisitoire à mon sens, juste discours de blâmes et de reproches. Toujours en effet, la vieillesse dans le monde
doit céder au jeune âge qui l'expulse; les choses se renouvellent aux dépens les unes des autres, suivent un ordre fatal.
Nul n'est précipité dans le noir gouffre du Tartare; mais il est besoin de matière pour la croissance des générations
nouvelles, lesquelles à leur tour, leur vie achevée, iront te rejoindre; toutes celles qui t'ont précédé ont déjà disparu,
toutes après toi passeront.
| [3,960] quam satur ac plenus possis discedere rerum.
nunc aliena tua tamen aetate omnia mitte
aequo animoque, age dum, magnis concede necessis?'
iure, ut opinor, agat, iure increpet inciletque;
cedit enim rerum nouitate extrusa uetustas
965 semper, et ex aliis aliud reparare necessest.
Nec quisquam in baratrum nec Tartara deditur atra;
materies opus est, ut crescant postera saecla;
quae tamen omnia te uita perfuncta sequentur;
nec minus ergo ante haec quam tu cecidere cadentque.
| [3,970] Ainsi jamais les êtres ne cesseront de s'engendrer les uns des autres; la vie n'est la propriété
de personne, tous n'en ont que l'usufruit.
Regarde maintenant en arrière, tu vois quel néant est pour nous cette période de l'éternité qui a précédé notre
naissance. C'est un miroir où la nature nous présente l'image de ce qui suivra notre mort. Qu'y apparaît-il d'horrible, quel
sujet de deuil? Ne s'agit-il pas d'un état plus paisible que le sommeil le plus profond?
Et puis tout ce qui, selon la légende, attend nos âmes dans les profondeurs de l'Achéron, nous est donné dès cette vie.
| [3,970] sic alid ex alio numquam desistet oriri
uitaque mancipio nulli datur, omnibus usu.
respice item quam nil ad nos ante acta uetustas
temporis aeterni fuerit, quam nascimur ante.
hoc igitur speculum nobis natura futuri
975 temporis exponit post mortem denique nostram.
numquid ibi horribile apparet, num triste uidetur
quicquam, non omni somno securius exstat?
Atque ea ni mirum quae cumque Acherunte profundo
prodita sunt esse, in uita sunt omnia nobis.
| | [3,980] Il n'y a pas de Tantale malheureux, comme le prétend la fable, qui tremble sous la menace d'un énorme rocher et
qu'une terreur vaine paralyse: mais plutôt l'inutile crainte des dieux tourmente la vie des mortels et chacun de nous
redoute les coups du destin.
Il n'y a pas davantage de Tityon gisant au bord de l'Achéron et la proie des oiseaux; pourraient-ils d'ailleurs trouver dans sa
vaste poitrine de quoi fouiller pour l'éternité? On a beau donner à son corps étendu de gigantesques proportions, quand
bien même il ne couvrirait pas seulement neuf arpents de ses membres écartés en tous sens, mais la terre tout entière,
| [3,980] nec miser inpendens magnum timet aere saxum
Tantalus, ut famast, cassa formidine torpens;
sed magis in uita diuom metus urget inanis
mortalis casumque timent quem cuique ferat fors.
nec Tityon uolucres ineunt Acherunte iacentem
985 nec quod sub magno scrutentur pectore quicquam
perpetuam aetatem possunt reperire profecto.
quam libet immani proiectu corporis exstet,
qui non sola nouem dispessis iugera membris
optineat, sed qui terrai totius orbem,
| | [3,990] il ne pourrait supporter une douleur éternelle ni fournir de son corps une pâture sans fin. Mais le voici, le vrai
Tityon: c'est un malade d'amour, livré aux vautours de sa dévorante angoisse, ou la victime déchirée par les tourments de
quelque autre passion.
Sisyphe aussi existe dans la vie, sous nos yeux, s'acharnant à briguer devant le peuple les faisceaux et les haches et se
retirant toujours vaincu et triste. Car rechercher le pouvoir qui n'est que vanité et que l'on n'obtient point, et dans cette
poursuite s'atteler à un dur travail incessant,
| [3,990] non tamen aeternum poterit perferre dolorem
nec praebere cibum proprio de corpore semper.
sed Tityos nobis hic est, in amore iacentem
quem uolucres lacerant atque exest anxius angor
aut alia quauis scindunt cuppedine curae.
995 Sisyphus in uita quoque nobis ante oculos est,
qui petere a populo fasces saeuasque secures
imbibit et semper uictus tristisque recedit.
nam petere imperium, quod inanest nec datur umquam,
atque in eo semper durum sufferre laborem,
| [3,1000] c'est bien pousser avec effort au flanc d'une montagne le rocher qui à peine hissé au sommet retombe et va
rouler en bas dans la plaine.
Et repaître sans cesse les appétits d'une âme ingrate, la combler de biens sans parvenir jamais à la rassasier, comme font à
notre égard dans leur retour annuel les saisons qui nous apportent leurs productions et tant d'agréments, sans que nous
ayons jamais assez de ces fruits de la vie, c'est bien là, je pense, ce qu'on raconte de ces jeunes filles condamnées dans la
fleur de leur âge à verser de l'eau dans un vase sans fond,
| [3,1000] hoc est aduerso nixantem trudere monte
saxum, quod tamen <e> summo iam uertice rusum
uoluitur et plani raptim petit aequora campi.
deinde animi ingratam naturam pascere semper
atque explere bonis rebus satiareque numquam,
1005 quod faciunt nobis annorum tempora, circum
cum redeunt fetusque ferunt uariosque lepores,
nec tamen explemur uitai fructibus umquam,
hoc, ut opinor, id est, aeuo florente puellas
quod memorant laticem pertusum congerere in uas,
| [3,1010] un vase que nul effort jamais ne saurait remplir.
Cerbère et les Furies et l'Enfer privé de lumière, le Tartare dont les gouffres vomissent des flammes terrifiantes, tout cela
n'existe nulle part et ne peut exister. Mais la vie elle-même réserve aux auteurs des pires méfaits la terreur des pires
châtiments; pour le crime, il y a l'expiation de la prison, la chute horrible du haut de la Roche Tarpéienne, les verges, les
bourreaux, le carcan, la poix, le fer rouge, les torches; et même à défaut de tout cela, il y a l'âme consciente de ses
fautes et prise de peur, qui se blesse elle-même de l'aiguillon, qui s'inflige la brûlure du fouet,
| [3,1010] quod tamen expleri nulla ratione potestur.
Cerberus et Furiae iam uero et lucis egestas,
Tartarus horriferos eructans faucibus aestus!
qui neque sunt usquam nec possunt esse profecto;
sed metus in uita poenarum pro male factis
1015 est insignibus insignis scelerisque luela,
carcer et horribilis de saxo iactus deorsum,
uerbera carnifices robur pix lammina taedae;
quae tamen etsi absunt, at mens sibi conscia factis
praemetuens adhibet stimulos torretque flagellis,
| [3,1020] sans apercevoir de terme à ses maux, de fin à ses supplices, et qui craint au contraire que maux et supplices ne
s'aggravent encore dans la mort. Oui, c'est ici-bas que les insensés trouvent leur Enfer.
Voici encore ce que tu pourrais te dire à toi-même. Le bon roi Ancus lui aussi ferma ses yeux à la lumière et pourtant
comme il valait mieux que toi, canaille! Depuis lors, combien d'autres rois, combien d'autres puissants du monde sont
morts, qui gouvernèrent de grandes nations! Celui-là même qui jadis établit une route à travers la vaste mer
| [3,1020] nec uidet interea qui terminus esse malorum
possit nec quae sit poenarum denique finis,
atque eadem metuit magis haec ne in morte grauescant.
hic Acherusia fit stultorum denique uita.
Hoc etiam tibi tute interdum dicere possis.
1025 'lumina sis oculis etiam bonus Ancus reliquit,
qui melior multis quam tu fuit, improbe, rebus.
inde alii multi reges rerumque potentes
occiderunt, magnis qui gentibus imperitarunt.
ille quoque ipse, uiam qui quondam per mare magnum
| [3,1030] et qui ouvrit à ses légions un chemin sur les flots, qui leur apprit à traverser les abîmes salés à pied sec et de ses
escadrons foula dédaigneusement les eaux grondantes, celui-là aussi a perdu la lumière et son corps moribond rendit l'âme.
Et Scipion, ce foudre de guerre, la terreur de Carthage, a rendu ses os à la terre comme le dernier des esclaves. Ajoute les
inventeurs des sciences et des arts, ajoute les compagnons des Muses; un des leurs, unique entre tous, Homère, a tenu le
sceptre; pourtant avec eux tous il repose dans le même sommeil. Enfin Démocrite, lorsque le poids de l'âge
| [3,1030] strauit iterque dedit legionibus ire per altum
ac pedibus salsas docuit super ire lucunas
et contempsit equis insultans murmura ponti,
lumine adempto animam moribundo corpore fudit.
Scipiadas, belli fulmen, Carthaginis horror,
1035 ossa dedit terrae proinde ac famul infimus esset.
adde repertores doctrinarum atque leporum,
adde Heliconiadum comites; quorum unus Homerus
sceptra potitus eadem aliis sopitus quietest.
denique Democritum post quam matura uetustas
| [3,1040] l'avertit que les ressorts de la mémoire faiblissaient en lui, alla de lui-même offrir sa tète à la mort. Epicure en
personne a succombé au terme de sa carrière lumineuse, lui qui domina de son génie le genre humain et qui rejeta dans
l'ombre tous les autres sages, comme le soleil en se levant dans l'éther éteint les étoiles.
Et toi, tu hésiteras, tu t'indigneras de mourir? Tu as beau vivre et jouir de la vue, ta vie n'est qu'une mort, toi qui en
gaspilles la plus grande part dans le sommeil et dors tout éveillé, toi que hantent les songes, toi qui subis le tourment de
mille maux
| [3,1040] admonuit memores motus languescere mentis,
sponte sua leto caput obuius optulit ipse.
ipse Epicurus obit decurso lumine uitae,
qui genus humanum ingenio superauit et omnis
restinxit stellas exortus ut aetherius sol.
1045 tu uero dubitabis et indignabere obire?
mortua cui uita est prope iam uiuo atque uidenti,
qui somno partem maiorem conteris aeui,
et uiligans stertis nec somnia cernere cessas
sollicitamque geris cassa formidine mentem
| | [3,1050] sans parvenir jamais à en démêler la cause, et qui flottes et titubes, dans l'ivresse des erreurs qui t'égarent.
Si les hommes, comme ils semblent sentir sur leur coeur le poids qui les accable, pouvaient aussi connaître l'origine de leur
mal et d'où vient leur lourd fardeau de misère, ils ne vivraient pas comme ils vivent trop souvent, ignorant ce qu'ils
veulent, cherchant toujours une place nouvelle comme pour s'y libérer de leur charge.
| [3,1050] nec reperire potes tibi quid sit saepe mali, cum
ebrius urgeris multis miser undique curis
atque animo incerto fluitans errore uagaris.'
Si possent homines, proinde ac sentire uidentur
pondus inesse animo, quod se grauitate fatiget,
1055 e quibus id fiat causis quoque noscere et unde
tanta mali tam quam moles in pectore constet,
haut ita uitam agerent, ut nunc plerumque uidemus
quid sibi quisque uelit nescire et quaerere semper,
commutare locum, quasi onus deponere possit.
| | [3,1060] L'un se précipite hors de sa riche demeure, parce qu'il s'ennuie d'y vivre, et un moment après il y rentre, car ailleurs il ne
s'est pas trouvé mieux. Il court à toute bride vers sa maison de campagne comme s'il fallait porter secours à des bâtiments
en flamme; mais, dès le seuil, il baille; il se réfugie dans le sommeil pour y chercher l'oubli ou même il se hâte de regagner
la ville. Voilà comme chacun cherche à se fuir, mais, on le sait, l'homme est à soi-même un compagnon inséparable et
auquel il reste attaché tout en le détestant;
| [3,1060] exit saepe foras magnis ex aedibus ille,
esse domi quem pertaesumst, subitoque <reuertit>,
quippe foris nihilo melius qui sentiat esse.
currit agens mannos ad uillam praecipitanter
auxilium tectis quasi ferre ardentibus instans;
1065 oscitat extemplo, tetigit cum limina uillae,
aut abit in somnum grauis atque obliuia quaerit,
aut etiam properans urbem petit atque reuisit.
hoc se quisque modo fugit, at quem scilicet, ut fit,
effugere haut potis est: ingratius haeret et odit
| | [3,1070] l'homme est un malade qui ne sait pas la cause de son mal. S'il la pouvait trouver, il s'appliquerait avant tout,
laissant là tout le reste, à étudier la nature; car c'est d'éternité qu'il est question, non pas d'une seule heure; il s'agit de
connaître ce qui attend les mortels dans cette durée sans fin qui s'étend au delà de la mort.
Enfin pourquoi trembler si fort dans les alarmes? Quel amour déréglé de vivre nous impose ce joug? Certaine et toute
proche, la fin de la vie est là; l'heure fatale est fixée, nous n'échapperons pas.
| [3,1070] propterea, morbi quia causam non tenet aeger;
quam bene si uideat, iam rebus quisque relictis
naturam primum studeat cognoscere rerum,
temporis aeterni quoniam, non unius horae,
ambigitur status, in quo sit mortalibus omnis
1075 aetas, post mortem quae restat cumque manendo.
Denique tanto opere in dubiis trepidare periclis
quae mala nos subigit uitai tanta cupido?
certe equidem finis uitae mortalibus adstat
nec deuitari letum pote, quin obeamus.
| | [3,1080] D'ailleurs nous tournons sans cesse dans le même cercle; nous n'en sortons pas; nous aurions beau prolonger
notre vie, nous découvririons pas de nouveaux plaisirs.
Mais le bien nous n'avons pu atteindre encore nous paraît supérieur à tout le reste; à peine est-il à nous, c'est pour en
désirer un nouveau et c'est ainsi que la même soif de la vie nous tient en haleine jusqu'au bout. Et puis nous sommes
incertains de ce que l'avenir nous réserve, des hasards de la fortune et de la fin qui nous menace.
Mais pourquoi donc vouloir plus longue vie? qu'en serait-il retranché du temps qui appartient à la mort? Nous ne pourrions
rien en distraire qui diminuât la durée de notre néant.
| [3,1080] praeterea uersamur ibidem atque insumus usque
nec noua uiuendo procuditur ulla uoluptas;
sed dum abest quod auemus, id exsuperare uidetur
cetera; post aliud, cum contigit illud, auemus
et sitis aequa tenet uitai semper hiantis.
1085 posteraque in dubiost fortunam quam uehat aetas,
quidue ferat nobis casus quiue exitus instet.
nec prorsum uitam ducendo demimus hilum
tempore de mortis nec delibare ualemus,
quo minus esse diu possimus forte perempti.
| | [3,1090] Ainsi tu aurais beau vivre assez pour enterrer autant de générations qu'il te plairait: la mort toujours t'attendra, la
mort éternelle, et le néant sera égal pour celui qui a fini de vivre aujourd'hui ou pour celui qui est mort il y a des mois et
des années.
| [3,1090] proinde licet quod uis uiuendo condere saecla,
mors aeterna tamen nihilo minus illa manebit,
nec minus ille diu iam non erit, ex hodierno
lumine qui finem uitai fecit, et ille,
mensibus atque annis qui multis occidit ante.
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