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| [1050] le sang jaillit dans la direction de qui a frappé et l'ennemi, s'il s'offre, est couvert de sang.
Ainsi en est-il de celui que les traits de Vénus ont blessé, soit que les lui lance un jeune garçon aux membres féminins,
ou bien une femme dont tout le corps darde l'amour; il court à qui l'a frappé, impatient de posséder et de laisser dans
le corps convoité la liqueur jaillie du sien, car son muet désir lui présage la volupté. Telle est pour nous Vénus, telle est
la réalité qui se nomme amour; voilà la source de la douce rosée qui s'insinue goutte à goutte
| [4,1050] emicat in partem sanguis, unde icimur ictu,
et si comminus est, hostem ruber occupat umor.
sic igitur Veneris qui telis accipit ictus,
siue puer membris muliebribus hunc iaculatur
seu mulier toto iactans e corpore amorem,
1055 unde feritur, eo tendit gestitque coire
et iacere umorem in corpus de corpore ductum;
namque uoluptatem praesagit muta cupido.
Haec Venus est nobis; hinc autemst nomen Amoris,
hinc illaec primum Veneris dulcedinis in cor
| | [4,1060] dans nos coeurs et qui
plus tard nous glace de souci. Car si l'être aimé est absent, toujours son image est près de nous et la douceur de son
nom assiège nos oreilles.
Ces simulacres d'amour sont à fuir, il faut repousser tout ce qui peut nourrir la passion; il faut distraire notre esprit, il
vaut mieux jeter la sève amassée en nous dans les premiers corps venus, que de la réserver à un seul par une passion
exclusive qui nous promet soucis et tourments. L'amour est un abcès qui, à le nourrir, s'avive et s'envenime; c'est une
frénésie que chaque jour accroît, et le mal s'aggrave si
| [4,1060] stillauit gutta et successit frigida cura;
nam si abest quod ames, praesto simulacra tamen sunt
illius et nomen dulce obuersatur ad auris.
sed fugitare decet simulacra et pabula amoris
absterrere sibi atque alio conuertere mentem
1065 et iacere umorem coniectum in corpora quaeque
nec retinere semel conuersum unius amore
et seruare sibi curam certumque dolorem;
ulcus enim uiuescit et inueterascit alendo
inque dies gliscit furor atque aerumna grauescit,
| | [4,1070] de nouvelles blessures ne font pas diversion à la première, si tu ne te confies pas encore sanglant aux soins de la Vénus vagabonde et n'imprimes pas un nouveau cours aux transports
de ta passion.
En se gardant de l'amour, on ne se prive pas des plaisirs de Vénus; au contraire, on les prend sans risquer d'en payer la
rançon. La volupté véritable et pure est le privilège des âmes raisonnables plutôt que des malheureux égarés. Car dans
l'ivresse même de la possession l'ardeur amoureuse flotte incertaine et se trompe; les amants ne savent de quoi jouir
d'abord, par les yeux, par les mains. Ils étreignent à lui faire mal l'objet de leur désir, ils le blessent,
| [4,1070] si non prima nouis conturbes uolnera plagis
uolgiuagaque uagus Venere ante recentia cures
aut alio possis animi traducere motus.
Nec Veneris fructu caret is qui uitat amorem,
sed potius quae sunt sine poena commoda sumit;
1075 nam certe purast sanis magis inde uoluptas
quam miseris; etenim potiundi tempore in ipso
fluctuat incertis erroribus ardor amantum
nec constat quid primum oculis manibusque fruantur.
quod petiere, premunt arte faciuntque dolorem
| | [4,1080] ils impriment leurs dents sur des lèvres qu'ils meurtrissent de baisers. C'est que leur plaisir n'est pas pur; des aiguillons secrets les animent
contre l'être, quel qu'il soit, qui a mis en eux cette frénésie. Mais Vénus tempère la souffrance au sein de la passion et
la douce volupté apaise la fureur de mordre.
Car l'amour espère que l'ardeur peut être éteinte par le corps qui l'a allumée: il n'en est rien, la nature s'y oppose. Voilà
en effet le seul cas où plus nous possédons,
| [4,1080] corporis et dentes inlidunt saepe labellis
osculaque adfigunt, quia non est pura uoluptas
et stimuli subsunt, qui instigant laedere id ipsum,
quod cumque est, rabies unde illaec germina surgunt.
sed leuiter poenas frangit Venus inter amorem
1085 blandaque refrenat morsus admixta uoluptas.
namque in eo spes est, unde est ardoris origo,
restingui quoque posse ab eodem corpore flammam.
quod fieri contra totum natura repugnat;
unaque res haec est, cuius quam plurima habemus,
| | [4,1090] plus notre coeur brûle de désirs furieux. Nourriture, boisson, s'incorporent à notre organisme, ils y prennent leur place déterminée, ils satisfont aisément le désir de boire et de manger. Mais un
beau visage, un teint éclatant, ne livrent aux joies du corps que de vains simulacres, et le vent emporte bientôt l'espoir
des malheureux. Ainsi pendant le sommeil un homme que la soif dévore mais qui n'a pas d'eau pour en éteindre l'ardeur,
s'élance vers des simulacres de sources, peine en vain
| [4,1090] tam magis ardescit dira cuppedine pectus.
nam cibus atque umor membris adsumitur intus;
quae quoniam certas possunt obsidere partis,
hoc facile expletur laticum frugumque cupido.
ex hominis uero facie pulchroque colore
1095 nil datur in corpus praeter simulacra fruendum
tenuia; quae uento spes raptast saepe misella.
ut bibere in somnis sitiens quom quaerit et umor
non datur, ardorem qui membris stinguere possit,
sed laticum simulacra petit frustraque laborat
| | [4,1100] et demeure altéré au milieu même du torrent où il s'imagine boire. En amour aussi, Vénus fait de ses amants les jouets des simulacres ils ne peuvent rassasier leurs yeux du corps
qu'ils contemplent, leurs mains n'ont pas le pouvoir de détacher une parcelle des membres délicats et elles errent
incertaines sur tout le corps.
Enfin voilà deux jeunes corps enlacés qui jouissent de leur jeunesse en fleur; déjà ils pressentent les joies de la
volupté et Vénus va ensemencer le champ de la jeune femme. Les amants se pressent avidement, mêlent leur salive et
confondent leur souffle en entrechoquant leurs dents.
| [4,1100] in medioque sitit torrenti flumine potans,
sic in amore Venus simulacris ludit amantis,
nec satiare queunt spectando corpora coram
nec manibus quicquam teneris abradere membris
possunt errantes incerti corpore toto.
1105 denique cum membris conlatis flore fruuntur
aetatis, iam cum praesagit gaudia corpus
atque in eost Venus ut muliebria conserat arua,
adfigunt auide corpus iunguntque saliuas
oris et inspirant pressantes dentibus ora,
| | [4,1110] Vains efforts, puisque aucun des deux ne peut rien détacher du corps de l'autre, non plus qu'y pénétrer et s'y fondre tout entier. Car tel est quelquefois le but de leur lutte, on le voit à
la passion qu'ils mettent à serrer étroitement les liens de Vénus, quand tout l'être se pâme de volupté. Enfin quand le
désir concentré dans les veines a fait irruption, un court moment d'apaisement succède à l'ardeur violente; puis c'est
un nouvel accès de rage, une nouvelle frénésie. Car savent-ils ce qu'ils désirent, ces insensés? Ils ne peuvent trouver le
remède capable de vaincre leur mal,
| [4,1110] ne quiquam, quoniam nihil inde abradere possunt
nec penetrare et abire in corpus corpore toto;
nam facere inter dum uelle et certare uidentur.
usque adeo cupide in Veneris compagibus haerent,
membra uoluptatis dum ui labefacta liquescunt.
1115 tandem ubi se erupit neruis coniecta cupido,
parua fit ardoris uiolenti pausa parumper.
inde redit rabies eadem et furor ille reuisit,
cum sibi quod cupiant ipsi contingere quaerunt,
nec reperire malum id possunt quae machina uincat.
| | [4,1120] ils souffrent d'une blessure secrète et inconnaissable.
Ce n'est pas tout: les forces s'épuisent et succombent à la peine. Ce n'est pas tout encore: la vie de l'amant est vouée
à l'esclavage. Il voit son bien se fondre, s'en aller en tapis de Babylone, il néglige ses devoirs; sa réputation s'altère et
chancelle. Tout cela pour des parfums, pour de belles chaussures de Sicyone qui rient aux pieds d'une maîtresse, pour
d'énormes émeraudes dont la transparence s'enchâsse dans l'or; pour de la pourpre sans cesse pressée et qui boit sans
répit la sueur de Vénus. L'héritage des pères se convertit en bandeaux, en diadèmes,
| [4,1120] usque adeo incerti tabescunt uolnere caeco.
Adde quod absumunt uiris pereuntque labore,
adde quod alterius sub nutu degitur aetas,
languent officia atque aegrotat fama uacillans.
labitur interea res et Babylonia fiunt
1125 unguenta et pulchra in pedibus Sicyonia rident,
scilicet et grandes uiridi cum luce zmaragdi
auro includuntur teriturque thalassina uestis
adsidue et Veneris sudorem exercita potat.
et bene parta patrum fiunt anademata, mitrae,
| | [4,1130] en robes, en tissus d'Alindes et de Céos. Tout s'en va en étoffes rares, en festins, en jeux; ce ne sont que coupes pleines, parfums, couronnes,
guirlandes --- mais à quoi bon tout cela? De la source même du plaisir on ne sait quelle amertume jaillit qui verse
l'angoisse à l'amant jusque dans les fleurs. Tantôt c'est la conscience qui inspire le remords d'une oisiveté traînée dans la
débauche; tantôt c'est un mot équivoque laissé par la maîtresse à la minute du départ et qui s'enfonce dans un coeur
comme un feu qui le consumera; tantôt encore c'est le jeu des regards qui fait soupçonner
| [4,1130] inter dum in pallam atque Alidensia Ciaque uertunt.
eximia ueste et uictu conuiuia, ludi,
pocula crebra, unguenta, coronae, serta parantur,
ne quiquam, quoniam medio de fonte leporum
surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat,
1135 aut cum conscius ipse animus se forte remordet
desidiose agere aetatem lustrisque perire,
aut quod in ambiguo uerbum iaculata reliquit,
quod cupido adfixum cordi uiuescit ut ignis,
aut nimium iactare oculos aliumue tueri
| | [4,1140] un rival ou bien c'est sur le visage aimé une trace de sourire.
Encore est-ce là le triste spectacle d'un amour heureux; mais les maux d'un amour malheureux et sans espoir
apparaîtraient aux yeux fermés; ils sont innombrables. La sagesse est donc de se tenir sur ses gardes, comme je l'ai
enseigné, pour échapper au piège. Car éviter les filets de l'amour est plus aisé que d'en sortir une fois pris: les noeuds
puissants de Vénus tiennent bien leur proie.
Et cependant, même prisonnier de ce piège et embarrassé dans ses liens,
| [4,1140] quod putat in uoltuque uidet uestigia risus.
Atque in amore mala haec proprio summeque secundo
inueniuntur; in aduerso uero atque inopi sunt,
prendere quae possis oculorum lumine operto.
innumerabilia; ut melius uigilare sit ante,
1145 qua docui ratione, cauereque, ne inliciaris.
nam uitare, plagas in amoris ne iaciamur,
non ita difficile est quam captum retibus ipsis
exire et ualidos Veneris perrumpere nodos.
et tamen implicitus quoque possis inque peditus
| | [4,1150] on peut encore échapper au malheur si l'on ne se perd soi-même en s'aveuglant sur les défauts moraux et physiques de celle que l'on désire et que l'on veut. La passion
trop souvent ferme les yeux aux hommes et ils attribuent à la femme aimée des mérites qu'elle n'a pas. En est-il assez
de contrefaites et de laides, dont on les voit faire leurs délices et dont ils ont le culte! Les jeunes gens se raillent les
uns les autres et se donnent mutuellement le conseil d'apaiser Vénus pour qu'elle les délivre d'une passion honteuse et
affligeante: ils ne se voient pas eux-mêmes, les malheureux, victimes souvent d'une plus grande misère.
| [4,1150] effugere infestum, nisi tute tibi obuius obstes
et praetermittas animi uitia omnia primum
aut quae corporis sunt eius, quam praepetis ac uis.
nam faciunt homines plerumque cupidine caeci
et tribuunt ea quae non sunt his commoda uere.
1155 multimodis igitur prauas turpisque uidemus
esse in deliciis summoque in honore uigere.
atque alios alii inrident Veneremque suadent
ut placent, quoniam foedo adflictentur amore,
nec sua respiciunt miseri mala maxima saepe.
| | [4,1160] La noire a la couleur du miel, la malpropre qui sent mauvais est une beauté négligée. Des yeux verts font une Pallas; la sèche et
nerveuse devient une gazelle; la naine, la pygmée, l'une des grâces, un pur grain de sel; la géante est une merveille, un
être plein de majesté; la bègue, capable de parler, gazouille; la muette est pudique. Mais la furie échauffée,
insupportable, bavarde, a un tempérament de feu; c'est une frêle mignonne que la malheureuse qui dépérit; elle est
délicate, quand elle se meurt de tousser; quant à la grosse matrone enflée, toute en mamelles, c'est Cérès en personne
qui vient d'enfanter Bacchus. Un nez camus fait une tête de Silène, de Satyre; de grosses lèvres appellent le baiser;
| [4,1160] nigra melichrus est, inmunda et fetida acosmos,
caesia Palladium, neruosa et lignea dorcas,
paruula, pumilio, chariton mia, tota merum sal,
magna atque inmanis cataplexis plenaque honoris.
balba loqui non quit, traulizi, muta pudens est;
1165 at flagrans, odiosa, loquacula Lampadium fit.
ischnon eromenion tum fit, cum uiuere non quit
prae macie; rhadine uerost iam mortua tussi.
at nimia et mammosa Ceres est ipsa ab Iaccho,
simula Silena ac Saturast, labeosa philema.
| | [4,1170] mais en cette matière, il serait trop long de tout dire.
J'accorde cependant que l'objet aimé ait toutes les beautés du visage et que tout son corps rayonne du charme de
Vénus: mais il y a d'autres maîtresses possibles, nous avons vécu naguère sans celle-là; elle est sujette, nous le savons,
aux mêmes incommodités que les plus laides; la malheureuse s'empoisonne elle-même d'odeurs repoussantes qui
mettent en fuite ses servantes et les font rire en cachette.
Et cependant souvent l'amant en larmes à qui elle a fermé sa porte couvre son seuil de fleurs et de guirlandes, parfume
de marjolaine le portail altier et dans sa douleur en couvre les panneaux de baisers.
| [4,1170] cetera de genere hoc longum est si dicere coner.
sed tamen esto iam quantouis oris honore,
cui Veneris membris uis omnibus exoriatur;
nempe aliae quoque sunt; nempe hac sine uiximus ante;
nempe eadem facit et scimus facere omnia turpi
1175 et miseram taetris se suffit odoribus ipsa,
quam famulae longe fugitant furtimque cachinnant.
at lacrimans exclusus amator limina saepe
floribus et sertis operit postisque superbos
unguit amaracino et foribus miser oscula figit;
| | [4,1180] S'il était reçu, sans doute quelque relent l'indisposerait, il chercherait alors un prétexte pour s'en aller, il oublierait des plaintes longuement méditées, il
s'accuserait de sottise en comprenant qu'il a fait de sa belle quelque chose de plus qu'une mortelle. C'est ce que
n'ignorent pas nos Vénus, aussi mettent-elles grand soin à cacher ces arrière-scènes de leur vie aux amants qu'elles
veulent retenir dans leurs chaînes. À quoi bon, si l'esprit sait dévoiler de tels mystères et percer tous ces ridicules?
| [4,1180] quem si iam ammissum uenientem offenderit aura
una modo, causas abeundi quaerat honestas
et meditata diu cadat alte sumpta querella
stultitiaque ibi se damnet, tribuisse quod illi
plus uideat quam mortali concedere par est.
1185 nec Veneres nostras hoc fallit; quo magis ipsae
omnia summo opere hos uitae poscaenia celant,
quos retinere uolunt adstrictosque esse in amore,
ne quiquam, quoniam tu animo tamen omnia possis
protrahere in lucem atque omnis inquirere risus
| | [4,1190] Et d'ailleurs si la maîtresse a belle âme et aimable commerce, on peut en retour passer outre et faire une concession à
l'humaine imperfection.
Ce n'est pas toujours un amour menteur qui fait soupirer la femme, quand elle tient son amant embrassé corps à corps
et que ses lèvres humides goûtent et distillent la volupté. Souvent elle est sincère, et recherchant des plaisirs partagés,
elle provoque son amant à la course d'amour. Pareillement chez les oiseaux, dans les troupeaux, chez les bêtes sauvages
et dans le bétail, la femelle ne céderait point au mêle si l'ardeur de la nature ne mettait en elle
| [4,1190] et, si bello animost et non odiosa, uicissim
praetermittere {et} humanis concedere rebus.
Nec mulier semper ficto suspirat amore,
quae conplexa uiri corpus cum corpore iungit
et tenet adsuctis umectans oscula labris;
1195 nam facit ex animo saepe et communia quaerens
gaudia sollicitat spatium decurrere amoris.
nec ratione alia uolucres armenta feraeque
et pecudes et equae maribus subsidere possent,
si non, ipsa quod illarum subat, ardet abundans
| | [4,1200] cette plénitude qui la rend joyeusement docile aux assauts de l'amour.
Et ne connais-tu pas des couples qu'une chaîne de volupté fait vivre dans la torture? Aux carrefours souvent deux
chiens impatients de se séparer tirent de toutes leurs forces en sens contraire sans pouvoir briser les liens trop solides
de Vénus. Jamais ils n'affronteraient ce supplice sans l'appât de joies communes capables de les attirer au piège et de
les y enchaîner. Ah, oui! je le redis, il existe une volupté partagée.
Lorsque dans la commune volupté la femme
| [4,1200] natura et Venerem salientum laeta retractat.
nonne uides etiam quos mutua saepe uoluptas
uinxit, ut in uinclis communibus excrucientur,
in triuiis cum saepe canes discedere auentis
corpore de patrio et materno sanguine crescunt,
semina cum Veneris stimulis excita per artus
obuia conflixit conspirans mutuus ardor,
et neque utrum superauit eorum nec superatumst.
fit quoque ut inter dum similes existere auorum
possint et referant proauorum saepe figuras,
| | [4,1210] avec une violence soudaine a su arracher à l'homme sa semence, elle conçoit des enfants qui lui ressembleront; ils ressembleront dans le cas contraire à leur père. Il en est que tu vois tenir
du père et de la mère dont ils ont fondu les traits; ceux-là sont formés à la fois de la substance du père et du sang de la
mère; les germes excités par les aiguillons de Vénus se sont rencontrés et mêlés avec une égale ardeur; il n'y a eu ni
vainqueur ni vaincu. Parfois aussi les enfants ressemblent à un aïeul, ou même font revivre les traits d'un bisaïeul,
| [4,1210] diuorsi cupide summis ex uiribus tendunt,
quom interea ualidis Veneris compagibus haerent?
quod facerent numquam, nisi mutua gaudia nossent,
quae iacere in fraudem possent uinctosque tenere.
quare etiam atque etiam, ut dico, est communis uoluptas.
1215 Et commiscendo quom semine forte uirilem
femina uim uicit subita ui corripuitque,
tum similes matrum materno semine fiunt,
ut patribus patrio. sed quos utriusque figurae
esse uides, iuxtim miscentes uulta parentum,
| | [4,1220] parce que le corps de chacun des deux époux renfermait un grand nombre de principes divers remontant de père en père à la
souche primitive. C'est ainsi que Vénus varie la production des visages en imitant les traits des ancêtres, avec leur voix
et leurs cheveux; car voix et cheveux proviennent de semences déterminées comme les traits du visage et les
membres du corps. Au reste, une fille peut naître de la semence paternelle, un fils de la substance de sa mère. Toujours
en effet l'enfant naît d'un double germe;
| [4,1220] propterea quia multa modis primordia multis
mixta suo celant in corpore saepe parentis,
quae patribus patres tradunt a stirpe profecta.
inde Venus uaria producit sorte figuras,
maiorumque refert uoltus uocesque comasque;
1225 quandoquidem nihilo magis haec {de} semine certo
fiunt quam facies et corpora membraque nobis.
et muliebre oritur patrio de semine saeclum
maternoque mares existunt corpore creti;
semper enim partus duplici de semine constat,
| | [4,1230] mais celui des deux époux auquel il ressemble le plus est celui qui a fourni le plus grand nombre de principes. C'est ce qu'il est aisé d'observer pour les garçons comme pour les filles.
Ce ne sont pas les puissances divines qui refusent à un être humain la semence créatrice, le privent de ce qu'il y a de
douceur dans le nom de père et le condamnent à passer tout son âge en amours stériles. C'est pourtant ce qu'on croit
trop souvent, et c'est pourquoi des malheureux arrosent de sang les autels et les couronnent de la fumée de leurs
sacrifices pour obtenir des dieux l'abondance virile qui féconde les épouses. Mais ils fatiguent en vain les dieux et les
oracles,
| [4,1230] atque utri similest magis id quod cumque creatur,
eius habet plus parte aequa; quod cernere possis,
siue uirum suboles siuest muliebris origo.
Nec diuina satum genitalem numina cuiquam
absterrent, pater a gnatis ne dulcibus umquam
1235 appelletur et ut sterili Venere exigat aeuom;
quod plerumque putant et multo sanguine maesti
conspergunt aras adolentque altaria donis,
ut grauidas reddant uxores semine largo;
ne quiquam diuom numen sortisque fatigant;
| | [4,1240] car s'ils sont stériles, c'est que leur semence est trop épaisse ou bien trop fluide et trop claire. Trop fluide, elle
ne se fixe pas à ses places assignées et s'écoule aussitôt sans avoir fécondé; trop épaisse, son jet alourdi ne la porte
pas assez vite ni assez loin, partout où il faudrait pénétrer, ou bien si elle y arrive, c'est pour se mêler dans de
mauvaises conditions à la semence de la femme.
Les accords formés par Vénus offrent une grande diversité; tel homme est fait pour féconder telle femme; de tel
autre,
| [4,1240] nam steriles nimium crasso sunt semine partim,
et liquido praeter iustum tenuique uicissim.
tenue locis quia non potis est adfigere adhaesum,
liquitur extemplo et reuocatum cedit abortu.
crassius hinc porro quoniam concretius aequo
1245 mittitur, aut non tam prolixo prouolat ictu
aut penetrare locos aeque nequit aut penetratum
aegre admiscetur muliebri semine semen.
nam multum harmoniae Veneris differre uidentur.
atque alias alii complent magis ex aliisque
| | [4,1250] c'est telle autre femme qui recevra le mieux le fardeau de la grossesse. Maintes femmes restées stériles au cours
de plusieurs hyménées ont fini par trouver un homme capable de les rendre mères et de les enrichir d'une douce famille.
Et des hommes dont plusieurs épouses quoique fécondes avaient laissé la maison sans enfant, ont rencontré une
compagne assez bien accordée à eux pour assurer à leur vieillesse des soutiens. Tant il importe, pour les époux, que
leurs semences s'accordent en un mélange fécond, l'épaisse avec la fluide, la fluide avec l'épaisse.
| [4,1250] succipiunt aliae pondus magis inque grauescunt.
et multae steriles Hymenaeis ante fuerunt
pluribus et nactae post sunt tamen unde puellos
suscipere et partu possent ditescere dulci.
et quibus ante domi fecundae saepe nequissent
1255 uxoris parere, inuentast illis quoque compar
natura, ut possent gnatis munire senectam.
usque adeo magni refert, ut semina possint
seminibus commisceri genitaliter apta
crassaque conueniant liquidis et liquida crassis.
| | [4,1260] Et ce qui importe encore, c'est le choix du régime. Car il y a des aliments qui épaississent la semence et il y en a
d'autres qui l'appauvrissent et la raréfient. Il ne faut pas non plus négliger le mode même du doux acte de la volupté:
c'est dans la position des femelles quadrupèdes, semble-t-il bien, que la femme conçoit le plus sûrement, car les germes
atteignent mieux leur but dans cette position qui abaisse la poitrine et élève les reins.
Nul besoin n'est aux épouses de mouvements lascifs. Au contraire la femme se gêne elle-même et contrarie la
conception,
| [4,1260] atque in eo refert quo uictu uita colatur;
namque aliis rebus concrescunt semina membris
atque aliis extenuantur tabentque uicissim.
et quibus ipsa modis tractetur blanda uoluptas.
id quoque permagni refert; nam more ferarum
1265 quadrupedumque magis ritu plerumque putantur
concipere uxores, quia sic loca sumere possunt
pectoribus positis sublatis semina lumbis.
nec molles opus sunt motus uxoribus hilum.
nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
| | [4,1270] si par des déhanchements voluptueux elle stimule le désir de l'homme et sollicite un épanchement immodéré et épuisant. C'est rejeter le soc du sillon, c'est détourner le jet de la semence. Bonne pour les courtisanes,
cette agitation! Elles évitent ainsi l'embarras des grossesses fréquentes tout en donnant à leurs amants un raffinement
de plaisir. Mais nos épouses n'ont pas besoin de cet artifice.
Et parfois, sans influence divine, sans atteinte des flèches de Vénus, une femmelette sans beauté sait se faire aimer.
| [4,1270] clunibus ipsa uiri Venerem si laeta retractat
atque exossato ciet omni pectore fluctus;
eicit enim sulcum recta regione uiaque
uomeris atque locis auertit seminis ictum.
idque sua causa consuerunt scorta moueri,
1275 ne complerentur crebro grauidaeque iacerent,
et simul ipsa uiris Venus ut concinnior esset;
coniugibus quod nil nostris opus esse uidetur.
Nec diuinitus inter dum Venerisque sagittis
deteriore fit ut forma muliercula ametur;
| | [4,1280] Elle-même, par sa conduite, ses aimables manières, par le soin de sa personne, elle accoutume un homme à partager son
existence; et puis l'habitude fait naître l'amour. Car de légers coups fréquemment répétés finissent par venir à bout de
toutes choses: ne vois-tu pas que de pauvres gouttes d'eau, à force de tomber sur une roche, la percent à la longue?
| [4,1280] nam facit ipsa suis inter dum femina factis
morigerisque modis et munde corpore culto,
ut facile insuescat secum {te} degere uitam.
quod super est, consuetudo concinnat amorem;
nam leuiter quamuis quod crebro tunditur ictu,
1285 uincitur in longo spatio tamen atque labascit.
nonne uides etiam guttas in saxa cadentis
umoris longo in spatio pertundere saxa?
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