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| [6,1090] Maintenant quelle est la cause des maladies et d'où naît soudain cette force malsaine qui sème ses ravages parmi
les hommes et les troupeaux? Je vais le dire. D'abord il existe des germes multiples, je l'ai déjà enseigné, qui sont
créateurs de vie; mais il en est d'autres en grand nombre dans l'air qui sont porteurs de maladie et de mort. Lorsque le
hasard a rassemblé ces derniers et en a infesté le ciel, l'air devient malsain. Et toutes ces maladies, toutes ces
épidémies nous arrivent de climats étrangers, comme les nuages et les brouillards
| [6,1090] Nunc ratio quae sit morbis aut unde repente
mortiferam possit cladem conflare coorta
morbida uis hominum generi pecudumque cateruis,
expediam, primum multarum semina rerum
esse supra docui quae sint uitalia nobis,
1095 et contra quae sint morbo mortique necessest
multa uolare; ea cum casu sunt forte coorta
et perturbarunt caelum, fit morbidus aer.
atque ea uis omnis morborum pestilitasque
aut extrinsecus ut nubes nebulaeque superne
| [6,1100] à travers le ciel, ou bien elles montent de la terre elle-même, lorsque le sol humide se putréfie par l'alternance de pluies insolites et d'excessives chaleurs.
Ne vois-tu pas aussi que la nouveauté du climat et des eaux éprouve le voyageur éloigné de sa patrie et de son
chez soi, parce qu'il trouve en pays étranger un air trop différent de celui qu'il a respiré jusque-là? Quelle différence,
en effet, entre le ciel de la Bretagne et celui de l'Égypte où s'infléchit l'axe du monde! Quelle différence encore entre
le ciel du Pont et celui qui s'étend depuis Gadès jusqu'aux races d'hommes brûlées par le soleil?
| [6,1100] per caelum ueniunt aut ipsa saepe coorta
de terra surgunt, ubi putorem umida nactast
intempestiuis pluuiisque et solibus icta.
nonne uides etiam caeli nouitate et aquarum
temptari procul a patria qui cumque domoque
1105 adueniunt ideo quia longe discrepitant res?
nam quid Brittannis caelum differre putamus,
et quod in Aegypto est, qua mundi claudicat axis,
quidue quod in Ponto est differre et Gadibus atque
usque ad nigra uirum percocto saecla colore?
| [6,1110] Ces quatre climats, nous les voyons bien distincts et qui répondent aux quatre vents principaux, aux quatre régions du ciel; bien plus, le teint
et le type physique de leurs habitants différent considérablement, ainsi que leurs maladies spécifiques.
L'éléphantiasis, qui naît sur les bords du Nil dans l'Égypte centrale, ne se trouve nulle part ailleurs. En Attique, le
mal s'attaque aux pieds; en Achaïe, aux yeux. D'autres pays encore sont contraires à telle ou telle partie du corps;
toutes ces différences tiennent à l'air. Dès lors qu'un climat qui se trouve nous être contraire
| [6,1110] quae cum quattuor inter se diuersa uidemus
quattuor a uentis et caeli partibus esse,
tum color et facies hominum distare uidentur
largiter et morbi generatim saecla tenere.
est elephas morbus qui propter flumina Nili
1115 gignitur Aegypto in media neque praeterea usquam.
Atthide temptantur gressus oculique in Achaeis
finibus. inde aliis alius locus est inimicus
partibus ac membris; uarius concinnat id aer.
proinde ubi se caelum, quod nobis forte alienum,
| [6,1120] se déplace et qu'un air malfaisant sort de son domaine, cet ennemi s'avance lentement, comme un brouillard ou un nuage, et en chemin répand
le trouble et la corruption; enfin, arrivé dans notre propre climat, il le corrompt, et se l'assimile en le tournant contre
nous.
Ainsi donc fait sa brusque invasion le fléau de l'épidémie nouvelle; ou bien il s'abat sur les eaux, ou bien il
s'établit dans les blés ou autres productions qui servent de nourriture aux hommes et de pâture aux animaux. Ou encore
sa virulence demeure suspendue dans l'air même et, quand nous respirons cet air contaminé,
| [6,1120] commouet atque aer inimicus serpere coepit,
ut nebula ac nubes paulatim repit et omne
qua graditur conturbat et immutare coactat,
fit quoque ut, in nostrum cum uenit denique caelum,
corrumpat reddatque sui simile atque alienum.
1125 haec igitur subito clades noua pestilitasque
aut in aquas cadit aut fruges persidit in ipsas
aut alios hominum pastus pecudumque cibatus,
aut etiam suspensa manet uis aere in ipso
et, cum spirantes mixtas hinc ducimus auras,
| [6,1130] nous absorbons fatalement le poison qui l'infecte. C'est de la même façon que les boeufs aussi sont atteints souvent par la contagion, et
même les troupeaux bêlants. Peu importe d'ailleurs que nous allions en des régions contraires, sous un ciel inconnu, ou
que ce soit la nature elle-même qui nous apporte une atmosphère viciée, une nouveauté étrangère à nos habitudes et
capable de s'attaquer brusquement à notre santé.
C'est une maladie de ce caractère, c'est un souffle mortel qui jadis sur la terre de Cécrops répandit la mort dans
les campagnes,
| [6,1130] illa quoque in corpus pariter sorbere necessest.
consimili ratione uenit bubus quoque saepe
pestilitas et iam pigris balantibus aegror.
nec refert utrum nos in loca deueniamus
nobis aduersa et caeli mutemus amictum,
1135 an caelum nobis ultro natura corumptum
deferat aut aliquid quo non consueuimus uti,
quod nos aduentu possit temptare recenti.
Haec ratio quondam morborum et mortifer aestus
finibus in Cecropis funestos reddidit agros
| | [6,1140] fit les chemins déserts, vida la ville de ses citoyens. Venu du fond de l'Égypte où il était né, après une
longue course à travers les airs et les plaines flottantes, le fléau s'abattit sur le peuple de Pandion tout entier; tous
alors en foule étaient livrés à la maladie et à la mort. Ils commençaient par sentir leur tête en feu, une rouge lueur
troublait leurs yeux. Leur gorge toute noire était baignée d'une sueur de sang et des ulcères leur obstruaient le canal de
la voix; l'interprète de la pensée, la langue, dégouttait de sang,
| [6,1140] uastauitque uias, exhausit ciuibus urbem.
nam penitus ueniens Aegypti finibus ortus,
aera permensus multum camposque natantis,
incubuit tandem populo Pandionis omni.
inde cateruatim morbo mortique dabantur.
1145 principio caput incensum feruore gerebant
et duplicis oculos suffusa luce rubentes.
sudabant etiam fauces intrinsecus atrae
sanguine et ulceribus uocis uia saepta coibat
atque animi interpres manabat lingua cruore
| | [6,1150] affaiblie par le mal, alourdie, rude au toucher. Par la gorge, la maladie s'emparait de la poitrine et affluait vers le coeur défaillant; alors tous les soutiens de la vie tombaient
à la fois. La bouche exhalait une odeur fétide semblable à celle des cadavres corrompus qui gisent sur le sol. Puis l'âme
perdait ses forces et le corps défaillant était déjà au seuil de la mort. À ces maux insupportables venaient s'ajouter
l'anxiété, leur compagne assidue, et des plaintes gémissantes;
| [6,1150] debilitata malis, motu grauis, aspera tactu.
inde ubi per fauces pectus complerat et ipsum
morbida uis in cor maestum confluxerat aegris,
omnia tum uero uitai claustra lababant.
spiritus ore foras taetrum uoluebat odorem,
1155 rancida quo perolent proiecta cadauera ritu.
atque animi prorsum {tum} uires totius, omne
languebat corpus leti iam limine in ipso.
intolerabilibusque malis erat anxius angor
adsidue comes et gemitu commixta querella,
| | [6,1160] un hoquet persistant, la nuit comme le jour, secouait sans trêve les nerfs et tout l'organisme, brisait le patient, achevait d'épuiser les malheureux. Chez aucun la surface du
corps et des parties externes ne paraissait brûler trop ardemment; elle donnait même au toucher une impression de
tiédeur; mais en même temps des ulcères pareils à des brûlures rougissaient tout le corps, comme il arrive lorsque les
membres sont la proie du feu maudit. À l'intérieur du corps, tout était embrasé jusqu'aux os, une flamme brûlait dans
l'estomac comme au fond d'une forge.
| [6,1160] singultusque frequens noctem per saepe diemque
corripere adsidue neruos et membra coactans
dissoluebat eos, defessos ante, fatigans.
nec nimio cuiquam posses ardore tueri
corporis in summo summam feruescere partem,
1165 sed potius tepidum manibus proponere tactum
et simul ulceribus quasi inustis omne rubere
corpus, ut est per membra sacer dum diditur ignis.
intima pars hominum uero flagrabat ad ossa,
flagrabat stomacho flamma ut fornacibus intus.
| | [6,1170] Aussi les vêtements les plus légers étaient-ils insupportables aux malades;
toujours à la recherche de la brise et de la fraîcheur, les uns plongeaient leurs membres brûlants de fièvre dans l'eau
glacée des rivières et se jetaient tout nus dans leurs ondes; d'autres, en grand nombre, tombèrent la tête la première
au fond des puits vers lesquels ils s'étaient traînés la bouche ouverte. Une soif inextinguible qui dévorait leur corps
brûle ne leur permettait pas de faire une différence entre quelques gouttes d'eau et des flots abondants. Point de répit
dans leurs souffrances; leur corps gisait inerte; la médecine muette de crainte ne savait que dire;
| [6,1170] nil adeo posses cuiquam leue tenueque membris
uertere in utilitatem, at uentum et frigora semper.
in fluuios partim gelidos ardentia morbo
membra dabant nudum iacientes corpus in undas.
multi praecipites nymphis putealibus alte
1175 inciderunt ipso uenientes ore patente:
insedabiliter sitis arida corpora mersans
aequabat multum paruis umoribus imbrem.
nec requies erat ulla mali: defessa iacebant
corpora. mussabat tacito medicina timore,
| | [6,1180] elle s'effrayait de ces yeux brûlants de fièvre qui l'imploraient si souvent toujours ouverts, privés de sommeil. Bien d'autres symptômes de
mort apparaissaient à ce moment; le trouble d'un esprit livré à la douleur et à l'effroi, le sourcil froncé, l'air sombre et
furieux, les oreilles inquiètes et pleines de bourdonnements, le souffle haletant ou parfois lent et profond, le cou
baigné d'une sueur luisante, les crachats petits, menus, couleur de safran, salés et arrachés péniblement par la toux à
une gorge rauque.
| [6,1180] quippe patentia cum totiens ardentia morbis
lumina uersarent oculorum expertia somno.
multaque praeterea mortis tum signa dabantur:
perturbata animi mens in maerore metuque,
triste supercilium, furiosus uoltus et acer,
1185 sollicitae porro plenaeque sonoribus aures,
creber spiritus aut ingens raroque coortus,
sudorisque madens per collum splendidus umor,
tenuia sputa minuta, croci contacta colore
salsaque per fauces rauca uix edita tussi.
| | [6,1190] Aux mains les nerfs se contractaient, les membres tremblaient; des pieds, le froid gagnait peu à peu
tout le corps enfin au moment suprême, les narines se serraient, le nez se pinçait et puis c'étaient les yeux caves, les
tempes creuses, la peau froide et rêche; la bouche ouverte grimaçait le front tendu ressortait. Les membres ne
tardaient guère à se raidir dans le froid de la mort; au huitième retour de la lumière du soleil ou tout au plus à la
neuvième apparition de son flambeau, ils rendaient l'âme. Si l'un d'entre eux échappait à la mort, car cela arrive,
| [6,1190] in manibus uero nerui trahere et tremere artus
a pedibusque minutatim succedere frigus
non dubitabat. item ad supremum denique tempus
conpressae nares, nasi primoris acumen
tenue, cauati oculi, caua tempora, frigida pellis
1195 duraque in ore, iacens rictu, frons tenta manebat.
nec nimio rigida post artus morte iacebant.
octauoque fere candenti lumine solis
aut etiam nona reddebant lampade uitam.
quorum siquis, ut est, uitarat funera leti,
| | [6,1200] d'affreux ulcères le rongeaient, une débâcle intestinale de noires matières l'épuisait et c'était à bref délai la
consomption et la mort; ou bien un flot de sang corrompu, avec souvent des maux de tête, s'échappait des narines
engorgées; et avec lui toutes les forces de l'homme, toute la substance de son corps coulait. À certains cette perte
effroyable de sang corrompu était épargnée, mais alors le mal se rejetait sur les nerfs, sur les articulations et même sur
les parties génitales. Il y en eut qui, dans leur épouvante d'entrevoir le seuil du trépas, survécurent en tranchant avec
le fer leurs organes virils;
| [6,1200] ulceribus taetris et nigra proluuie alui
posterius tamen hunc tabes letumque manebat,
aut etiam multus capitis cum saepe dolore
corruptus sanguis expletis naribus ibat.
huc hominis totae uires corpusque fluebat.
1205 profluuium porro qui taetri sanguinis acre
exierat, tamen in neruos huic morbus et artus
ibat et in partis genitalis corporis ipsas.
et grauiter partim metuentes limina leti
uiuebant ferro priuati parte uirili,
| | [6,1210] quelques-uns restaient sans mains ni pieds, mais en vie, et d'autres n'avaient plus d'yeux;
tant la peur de la mort les avait pénétrés de son aiguillon! Et l'on en vit qu'avait saisis l'oubli de toutes choses, au point
qu'ils ne pouvaient se reconnaître eux-mêmes. Les cadavres sans sépulture avaient beau s'entasser les uns sur les
autres, les oiseaux et les bêtes sauvages passaient au large pour fuir l'infection; ou bien si quelques téméraires
venaient goûter à la proie, aussitôt ils tombaient en langueur sous la menace de la mort. Les oiseaux ne se hasardaient
pas
| [6,1210] et manibus sine non nulli pedibusque manebant
in uita tamen et perdebant lumina partim.
usque adeo mortis metus iis incesserat acer.
atque etiam quosdam cepere obliuia rerum
cunctarum, neque se possent cognoscere ut ipsi.
1215 multaque humi cum inhumata iacerent corpora supra
corporibus, tamen alituum genus atque ferarum
aut procul absiliebat, ut acrem exiret odorem,
aut, ubi gustarat, languebat morte propinqua.
nec tamen omnino temere illis solibus ulla
| | [6,1220] à se montrer durant ces terribles jours et pendant la nuit les bêtes féroces, abattues, ne quittaient point leurs
forêts; la plupart, atteintes par la contagion, languissaient et mouraient; les chiens surtout, les chiens fidèles, gisant
au milieu des rues, exhalaient douloureusement la vie que leur arrachait la violence du mal. C'étaient partout des
funérailles sans cortège, lugubres, qu'on hâtait. Et nul moyen sûr d'assurer le salut commun; car tel remède qui avait
conservé à l'un la jouissance des souffles vivifiants de l'air et la contemplation des espaces célestes, apportait aux
autres le péril et la mort.
| [6,1220] comparebat auis, nec tristia saecla ferarum
exibant siluis. languebant pleraque morbo
et moriebantur. cum primis fida canum uis
strata uiis animam ponebat in omnibus aegre;
extorquebat enim uitam uis morbida membris.
1225 incomitata rapi certabant funera uasta
nec ratio remedii communis certa dabatur;
nam quod ali dederat uitalis aeris auras
uoluere in ore licere et caeli templa tueri,
hoc aliis erat exitio letumque parabat.
| | [6,1230] Dans ce désastre ce qu'il y avait de plus misérable et de plus affligeant, c'est que chacun, à peine touché de la
contagion, se voyait déjà condamné et perdant tout courage gisait inerte, le coeur désespéré, imaginant ses funérailles:
il expirait sur place. Mais ce qui accumulait deuil sur deuil, c'est que la contagion inexorable ne cessait à aucun
moment de gagner les uns après les autres. Car ceux qui évitaient de visiter leurs parents malades
| [6,1230] Illud in his rebus miserandum magnopere unum
aerumnabile erat, quod ubi se quisque uidebat
implicitum morbo, morti damnatus ut esset,
deficiens animo maesto cum corde iacebat,
funera respectans animam amittebat ibidem.
1235 quippe etenim nullo cessabant tempore apisci
ex aliis alios auidi contagia morbi,
lanigeras tam quam pecudes et bucera saecla,
idque uel in primis cumulabat funere funus
nam qui cumque suos fugitabant uisere ad aegros,
| [6,1240] par amour excessif de la vie et par crainte de la mort, se trouvaient vite châtiés par une mort honteuse et misérable; ils périssaient
abandonnés, privés de secours, victimes de l'indifférence comme les moutons porte laine et les troupeaux de boeufs.
Ceux au contraire qui avaient fait leur devoir succombaient à la contagion et à la fatigue que leur avaient imposée
l'honneur, ainsi que les accents suppliants et les voix plaintives. Telle était la mort réservée aux meilleurs. Comme il
fallait sans relâche donner la sépulture au peuple des morts, on s'en revenait chez soi fatigué de larmes et de deuils,
puis le plus souvent on prenait le lit sous le coup du chagrin;
| [6,1240] uitai nimium cupidos mortisque timentis
poenibat paulo post turpi morte malaque,
desertos, opis expertis, incuria mactans.
qui fuerant autem praesto, contagibus ibant
atque labore, pudor quem tum cogebat obire
1245 blandaque lassorum uox mixta uoce querellae.
optimus hoc leti genus ergo quisque subibat.
Praeterea iam pastor et armentarius omnis
et robustus item curui moderator aratri
languebat, penitusque casa contrusa iacebant
corpora paupertate et morbo dedita morti.
| | [6,1250] bref, personne que la maladie, la mort ou le deuil n'atteignît en ces temps de malheur. Il n'était pas jusqu'aux bergers, aux gardiens de troupeaux, aux robustes
conducteurs de charrue qui ne fussent frappés de langueur; au fond des chaumières gisaient leurs corps, livrés à la
mort par la pauvreté et la maladie. Sur des enfants inanimés on pouvait voir les corps inanimés des parents, et parfois
aussi, sur leur mère et leur père, les enfants rendre le dernier soupir; l'épidémie pour une grande part reflua des
champs
| [6,1250] nec poterat quisquam reperiri, quem neque morbus
nec mors nec luctus temptaret tempore tali.
exanimis pueris super exanimata parentum
corpora non numquam posses retroque uidere
matribus et patribus natos super edere uitam.
nec minimam partem ex agris maeror is in urbem
inque aliis alium populum sepelire suorum
certantes; lacrimis lassi luctuque redibant;
inde bonam partem in lectum maerore dabantur;
| | [6,1260] sur la ville, apportée par les gens des campagnes, foule souffrante qui, à la première atteinte du mal, accourut
de partout. Ils remplissaient les lieux publics et les maisons; ainsi rassemblés, la mort n'en faisait que plus aisément des
monceaux de cadavres. Un grand nombre, tourmentés par la soif, roulaient soudain à terre et gisaient près des
fontaines publiques; un excès d'eau trop douce à leur mal les avait suffoqués. Beaucoup d'autres répandus dans les
lieux publics et à travers les rues, accablés et à demi morts, montraient leurs corps souillés, leurs haillons,
| [6,1260] confluxit, languens quem contulit agricolarum
copia conueniens ex omni morbida parte.
omnia conplebant loca tectaque quo magis aestu,
confertos ita aceruatim mors accumulabat.
multa siti prostrata uiam per proque uoluta
1265 corpora silanos ad aquarum strata iacebant
interclusa anima nimia ab dulcedine aquarum,
multaque per populi passim loca prompta uiasque
languida semanimo cum corpore membra uideres
horrida paedore et pannis cooperta perire,
| [6,1270] et une repoussante saleté; leurs os n'avaient plus que la peau, déjà presque ensevelie sous d'affreux ulcères et dans un linceul
de crasse.
Tous les sanctuaires des dieux eux-mêmes, la mort les avait remplis de victimes, et partout les temples des
habitants du ciel s'encombraient des cadavres de tant de visiteurs que leurs gardiens y avaient entassés! La religion ni
les puissances divines ne comptaient déjà plus; la douleur présente était plus forte qu'elles. Et les rites funèbres ne
s'accomplissaient plus dans la ville où le peuple les avait toujours pratiqués jusque-là.
| [6,1270] corporis inluuie, pelli super ossibus una,
ulceribus taetris prope iam sordeque sepulta.
omnia denique sancta deum delubra replerat
corporibus mors exanimis onerataque passim
cuncta cadaueribus caelestum templa manebant,
1275 hospitibus loca quae complerant aedituentes.
nec iam religio diuom nec numina magni
pendebantur enim: praesens dolor exsuperabat.
nec mos ille sepulturae remanebat in urbe,
quo prius hic populus semper consuerat humari;
| [6,1280] Tout était au trouble et à la confusion, chacun dans l'affliction enterrait comme il pouvait son compagnon.
Que d'horreurs la nécessité pressante et la pauvreté inspirèrent! Sur des bûchers dressés pour d'autres, on vit des
gens aller à grands cris déposer les corps de leurs parents, en approcher des torches et soutenir des luttes
sanglantes plutôt que d'abandonner ces cadavres.
| [6,1280] perturbatus enim totus trepidabat et unus
quisque suum pro re {cognatum} maestus humabat.
multaque {res} subita et paupertas horrida suasit;
namque suos consanguineos aliena rogorum
insuper extructa ingenti clamore locabant
1285 subdebantque faces, multo cum sanguine saepe
rixantes, potius quam corpora desererentur.
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