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| [1,80] soit que la terre conservât encore, dans son sein, quelques-unes des plus pures parties de l'éther
dont elle venait d'être séparée, et que le fils de Japet, détrempant cette semence féconde, en eût formé l'homme
à l'image des dieux, arbitres de l'univers; l'homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée
vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux. Ainsi la matière,
auparavant informe et stérile, prit la figure de l'homme, jusqu'alors inconnue à l'univers.
L'âge d'or commença.
| [1,80] siue recens tellus seductaque nuper ab alto
81 aethere cognati retinebat semina caeli.
82 quam satus Iapeto, mixtam pluuialibus undis,
83 finxit in effigiem moderantum cuncta deorum,
84 pronaque cum spectent animalia cetera terram,
85 os homini sublime dedit caelumque uidere
86 iussit et erectos ad sidera tollere uultus:
87 sic, modo quae fuerat rudis et sine imagine, tellus
88 induit ignotas hominum conuersa figuras.
89 Aurea prima sata est aetas, quae uindice nullo,
| | [1,90] Alors les hommes gardaient volontairement la justice et suivaient la vertu sans effort. Ils ne
connaissaient ni la crainte, ni les supplices; des lois menaçantes n'étaient point gravées sur des tables
d'airain; on ne voyait pas des coupables tremblants redouter les regards de leurs juges, et la sûreté
commune être l'ouvrage des magistrats. Les pins abattus sur les montagnes n'étaient pas encore
descendus sur l’océan pour visiter des plages inconnues. Les mortels ne connaissaient d'autres rivages
que ceux qui les avaient vus naître. Les cités n'étaient défendues ni par des fossés profonds ni par des remparts.
On ignorait et la trompette guerrière et l'airain courbé du clairon. On ne portait ni casque, ni épée;
| [1,90] sponte sua, sine lege fidem rectumque colebat.
91 poena metusque aberant, nec uerba minantia fixo
92 aere legebantur, nec supplex turba timebat
93 iudicis ora sui, sed erant sine uindice tuti.
94 nondum caesa suis, peregrinum ut uiseret orbem,
95 montibus in liquidas pinus descenderat undas,
96 nullaque mortales praeter sua litora norant;
97 nondum praecipites cingebant oppida fossae;
98 non tuba derecti, non aeris cornua flexi,
99 non galeae, non ensis erat: sine militis usu
| | [1,100] et ce n'étaient pas les soldats et les armes qui assuraient le repos des nations. La terre,
sans être sollicitée par le fer, ouvrait son sein, et, fertile sans culture, produisait tout d'elle-même.
L'homme, satisfait des aliments que la nature lui offrait sans effort, cueillait les fruits de l'arbousier
et du cornouiller, la fraise des montagnes, la mûre sauvage qui croît sur la ronce épineuse, et le gland
qui tombait de l'arbre de Jupiter. C'était alors le règne d'un printemps éternel. Les doux zéphyrs,
de leurs tièdes haleines, animaient les fleurs écloses sans semence. La terre, sans le secours de la charrue,
produisait d'elle-même d'abondantes moissons.
| [1,100] mollia securae peragebant otia gentes.
101 ipsa quoque inmunis rastroque intacta nec ullis
102 saucia uomeribus per se dabat omnia tellus,
103 contentique cibis nullo cogente creatis
104 arbuteos fetus montanaque fraga legebant
105 cornaque et in duris haerentia mora rubetis
106 et quae deciderant patula Iouis arbore glandes.
107 uer erat aeternum, placidique tepentibus auris
108 mulcebant zephyri natos sine semine flores;
109 mox etiam fruges tellus inarata ferebat,
| | [1,110] Dans les campagnes s'épanchaient des fontaines de lait, des fleuves de nectar; et de l'écorce des chênes
le miel distillait en bienfaisante rosée. Lorsque Jupiter eut précipité Saturne dans le sombre Tartare, l'empire
du monde lui appartint, et alors commença l'âge d'argent, âge inférieur à celui qui l'avait précédé, mais
préférable à l'âge d'airain qui le suivit. Jupiter abrégea la durée de l'antique printemps; il en forma quatre saisons
qui partagèrent l'année : l'été, l'automne inégale, l'hiver, et le printemps actuellement si court. Alors,
pour la première fois, des chaleurs dévorantes embrasèrent les airs;
| [1,110] nec renouatus ager grauidis canebat aristis;
111 flumina iam lactis, iam flumina nectaris ibant,
112 flauaque de uiridi stillabant ilice mella.
113 Postquam Saturno tenebrosa in Tartara misso
114 sub Ioue mundus erat, subiit argentea proles,
115 auro deterior, fuluo pretiosior aere.
116 Iuppiter antiqui contraxit tempora ueris
117 perque hiemes aestusque et inaequalis autumnos
118 et breue uer spatiis exegit quattuor annum.
119 tum primum siccis aer feruoribus ustus
| | [1,120] les vents formèrent la glace de l'onde condensée. On chercha des abris. Les maisons ne furent d'abord
que des antres, des arbrisseaux touffus et des cabanes de feuillages. Alors il fallut confier à de longs sillons
les semences de Cérès; alors les jeunes taureaux gémirent fatigués sous le joug.
Aux deux premiers âges succéda l'âge d'airain. Les hommes, devenus féroces, ne respiraient que la guerre;
mais ils ne furent point encore tout à fait corrompus. L'âge de fer fut le dernier. Tous les crimes se répandirent
avec lui sur la terre. La pudeur, la vérité, la bonne foi disparurent.
| [1,120] canduit, et uentis glacies adstricta pependit;
121 tum primum subiere domos; domus antra fuerunt
122 et densi frutices et uinctae cortice uirgae.
123 semina tum primum longis Cerealia sulcis
124 obruta sunt, pressique iugo gemuere iuuenci.
125 Tertia post illam successit aenea proles,
126 saeuior ingeniis et ad horrida promptior arma,
127 non scelerata tamen; de duro est ultima ferro.
128 protinus inrupit uenae peioris in aeuum
129 omne nefas: fugere pudor uerumque fidesque;
| | [1,130] À leur place dominèrent l'artifice, la trahison, la violence, et la coupable soif de posséder. Le nautonier
confia ses voiles à des vents qu'il ne connaissait pas encore; et les arbres, qui avaient vieilli sur les
montagnes, en descendirent pour flotter sur des mers ignorées. La terre, auparavant commune aux hommes,
ainsi que l'air et la lumière, fut partagée, et le laboureur défiant traça de longues limites autour du champ
qu'il cultivait. Les hommes ne se bornèrent point à demander à la terre ses moissons et ses fruits,
ils osèrent pénétrer dans son sein; et les trésors qu'elle recelait, dans des antres voisins du Tartare,
| [1,130] in quorum subiere locum fraudesque dolusque
131 insidiaeque et uis et amor sceleratus habendi.
132 uela dabant uentis nec adhuc bene nouerat illos
133 nauita, quaeque prius steterant in montibus altis,
134 fluctibus ignotis insultauere carinae,
135 communemque prius ceu lumina solis et auras
136 cautus humum longo signauit limite mensor.
137 nec tantum segetes alimentaque debita diues
138 poscebatur humus, sed itum est in uiscera terrae,
139 quasque recondiderat Stygiisque admouerat umbris,
| | [1,140] vinrent aggraver tous leurs maux. Déjà sont dans leurs mains le fer, instrument du crime, et l'or,
plus pernicieux encore. La Discorde combat avec l'un et l'autre. Sa main ensanglantée agite et fait retentir
les armes homicides. Partout on vit de rapine. L'hospitalité n'offre plus un asile sacré. Le beau-père redoute
son gendre. L'union est rare entre les frères. L'époux menace les jours de sa compagne; et celle-ci, les jours
de son mari. Des marâtres cruelles mêlent et préparent d'horribles poisons : le fils hâte les derniers jours
de son père. La piété languit, méprisée;
| [1,140] effodiuntur opes, inritamenta malorum.
141 iamque nocens ferrum ferroque nocentius aurum
142 prodierat, prodit bellum, quod pugnat utroque,
143 sanguineaque manu crepitantia concutit arma.
144 uiuitur ex rapto: non hospes ab hospite tutus,
145 non socer a genero, fratrum quoque gratia rara est;
146 inminet exitio uir coniugis, illa mariti,
147 lurida terribiles miscent aconita nouercae,
148 filius ante diem patrios inquirit in annos:
149 uicta iacet pietas, et uirgo caede madentis
| | [1,150] et Astrée quitte enfin cette terre souillée de sang, et que les dieux ont déjà abandonnée.
Le ciel ne fut pas plus que la terre à l'abri des noirs attentats des mortels : on raconte que les Géants
osèrent déclarer la guerre aux dieux. Ils élevèrent jusqu'aux astres les montagnes entassées.
Mais le puissant Jupiter frappa, brisa l'Olympe de sa foudre; et, renversant Ossa sur Pélion, il ensevelit,
sous ces masses écroulées, les corps effroyables de ses ennemis. On dit encore que la terre, fumante de leur sang,
anima ce qui en restait dans ses flancs, pour ne pas voir s'éteindre cette race cruelle.
| [1,150] ultima caelestum terras Astraea reliquit.
151 Neue foret terris securior arduus aether,
152 adfectasse ferunt regnum caeleste gigantas
153 altaque congestos struxisse ad sidera montis.
154 tum pater omnipotens misso perfregit Olympum
155 fulmine et excussit subiecto Pelion Ossae.
156 obruta mole sua cum corpora dira iacerent,
157 perfusam multo natorum sanguine Terram
158 immaduisse ferunt calidumque animasse cruorem
159 et, ne nulla suae stirpis monimenta manerent,
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