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| [1,310] alors, pour la première fois, les vagues amoncelées en battaient le sommet. La plus grande partie du genre humain
avait péri dans l'onde, et la faim lente et cruelle dévora ceux que l'onde avait épargnés. L'Attique est séparée de la Béotie
par la Phocide, contrée fertile avant qu'elle fût submergée; mais alors, confondue avec l'océan, ce n'était plus qu'une vaste
plaine liquide. Là le mont Parnasse élève ses deux cimes jusqu'aux astres, et les cache dans le sein des nuages. C'est sur
son double sommet, seul endroit de la terre respecté par les eaux, que s'arrêta la frêle barque qui portait Deucalion
et Pyrrha son épouse.
| [1,310] pulsabantque noui montana cacumina fluctus.
311 maxima pars unda rapitur; quibus unda pepercit,
312 illos longa domant inopi ieiunia uictu.
313 Separat Aonios Oetaeis Phocis ab aruis,
314 terra ferax, dum terra fuit, sed tempore in illo
315 pars maris et latus subitarum campus aquarum.
316 mons ibi uerticibus petit arduus astra duobus,
317 nomine Parnasos, superantque cacumina nubes.
318 hic ubi Deucalion (nam cetera texerat aequor)
319 cum consorte tori parua rate uectus adhaesit,
| | [1,320] Ils adorèrent d'abord les Nymphes Coryciennes, les autres dieux du Parnasse, et Thémis qui révèle l’avenir, et qui
rendait alors des oracles en ces lieux. Nul homme ne fut meilleur que Deucalion; nul plus juste que lui. Aucune femme
n'égalait Pyrrha dans son respect pour les dieux. Lorsque le fils de Saturne a vu le monde changé en une vaste mer,
et que de tant de milliers d'êtres qui l'habitaient il ne reste plus qu'un homme et qu'une femme, couple innocent et pieux,
il sépare les nuages; il ordonne à l'Aquilon de les dissiper; et bientôt il découvre la terre au ciel et le ciel à la terre.
| [1,320] Corycidas nymphas et numina montis adorant
321 fatidicamque Themin, quae tunc oracla tenebat:
322 non illo melior quisquam nec amantior aequi
323 uir fuit aut illa metuentior ulla deorum.
324 Iuppiter ut liquidis stagnare paludibus orbem
325 et superesse uirum de tot modo milibus unum,
326 et superesse uidit de tot modo milibus unam,
327 innocuos ambo, cultores numinis ambo,
328 nubila disiecit nimbisque aquilone remotis
329 et caelo terras ostendit et aethera terris.
| | [330] Cependant les vagues irritées s'apaisent. Le dieu des mers dépose son trident, et rétablit le calme dans son empire :
il appelle sur ses profonds abîmes Triton, qui couvre d'écailles de pourpre ses épaules d'azur; il lui ordonne de faire
résonner sa conque, et de donner aux ondes et aux fleuves le signal de la retraite. Soudain Triton saisit cette conque cave,
longue et recourbée, qui va toujours s'élargissant, et qui, lorsqu'elle retentit du milieu de l’océan, prolonge ses sons des
bords où le soleil se lève aux derniers rivages qu'il éclaire de ses feux.
Dès que la conque eut touché les lèvres humides du dieu dont la barbe distille l'onde,
| [1,330] nec maris ira manet, positoque tricuspide telo
331 mulcet aquas rector pelagi supraque profundum
332 exstantem atque umeros innato murice tectum
333 caeruleum Tritona uocat conchaeque sonanti
334 inspirare iubet fluctusque et flumina signo
335 iam reuocare dato: caua bucina sumitur illi,
336 tortilis in latum quae turbine crescit ab imo,
337 bucina, quae medio concepit ubi aera ponto,
338 litora uoce replet sub utroque iacentia Phoebo;
339 tum quoque, ut ora dei madida rorantia barba
| | [1,340] et qu'elle eut transmis les ordres de Neptune, les vagues de la mer et celles qui couvraient la terre les entendirent,
et se retirèrent. Déjà l'océan découvre ses rivages; les fleuves décroissent et rentrent dans leur lit; et selon que les eaux
s'abaissent, les collines se découvrent et la terre semble s'élever. Les arbres, longtemps submergés, montrent leurs cimes
dépouillées de feuillages et couvertes de limon. La terre entière avait enfin reparu. À l'aspect de ce monde, immense
solitude où règne un silence effrayant,
| [1,340] contigit et cecinit iussos inflata receptus,
341 omnibus audita est telluris et aequoris undis,
342 et quibus est undis audita, coercuit omnes.
343 iam mare litus habet, plenos capit alueus amnes,
344 flumina subsidunt collesque exire uidentur;
345 surgit humus, crescunt sola decrescentibus undis,
346 postque diem longam nudata cacumina siluae
347 ostendunt limumque tenent in fronde relictum
348 Redditus orbis erat; quem postquam uidit inanem
349 et desolatas agere alta silentia terras,
| | [1,350] Deucalion verse des larmes, et s'adressant à Pyrrha sa compagne, il lui parle en ces mots : "Ô ma sœur, ô mon
épouse, seul reste de toutes les femmes ! nous avons une même origine : nous fûmes unis par le sang, ensuite par
l'hymen, et maintenant le malheur resserre nos nœuds. Le soleil ne voit que nous deux sur la terre; les flots ont englouti
le reste des humains : peut-être même notre vie n'est-elle pas encore en sûreté; ces nuages suffisent pour m'épouvanter.
Infortunée ! quel serait ton destin, si sans moi tu fusses échappée seule au naufrage général ?
| [1,350] Deucalion lacrimis ita Pyrrham adfatur obortis:
351 'o soror, o coniunx, o femina sola superstes,
352 quam commune mihi genus et patruelis origo,
353 deinde torus iunxit, nunc ipsa pericula iungunt,
354 terrarum, quascumque uident occasus et ortus,
355 nos duo turba sumus; possedit cetera pontus.
356 haec quoque adhuc uitae non est fiducia nostrae
357 certa satis; terrent etiamnum nubila mentem.
358 quis tibi, si sine me fatis erepta fuisses,
359 nunc animus, miseranda, foret? quo sola timorem
| | [1,360] qui pourrait dissiper tes craintes et calmer ta douleur ? Ah ! Crois-moi, chère épouse, si les flots n'eussent pas
respecté tes jours, les flots m'auraient aussi reçu dans leur sein. Que ne puis-je, à l'exemple de Prométhée mon père,
créer de nouveaux hommes, et animer l'argile comme lui ? Nous sommes à nous deux le genre humain : ainsi les dieux l'ont
voulu; et nous seuls témoignons maintenant qu'il exista des hommes sur la terre." Il dit, et tous deux pleuraient. Ils veulent
sans délai implorer le secours des dieux, et consulter les oracles : ils se rendent ensemble sur les bords du Céphise,
| [1,360] ferre modo posses? quo consolante doleres!
361 namque ego (crede mihi), si te quoque pontus haberet,
362 te sequerer, coniunx, et me quoque pontus haberet.
363 o utinam possim populos reparare paternis
364 artibus atque animas formatae infundere terrae!
365 nunc genus in nobis restat mortale duobus.
366 sic uisum superis: hominumque exempla manemus.'
367 dixerat, et flebant: placuit caeleste precari
368 numen et auxilium per sacras quaerere sortes.
369 nulla mora est: adeunt pariter Cephesidas undas,
| | [1,370] dont les eaux sont encore chargées de limon, mais qui déjà coule resserré dans son lit. Quand ils ont arrosé leurs
têtes et leurs vêtements de son onde sacrée, ils dirigent leurs pas vers le temple de Thémis : le faîte en est couvert d'une
mousse fangeuse; les feux sacrés sont éteints sur les autels. Dès que leurs pieds ont touché le seuil du temple, ils se
prosternent, et, saisis d'un saint effroi, ils baisent avec respect le marbre humide : "Si les dieux, disent-ils, se laissent fléchir
aux prières des mortels, si leur courroux n'est point implacable, apprends-nous, ô Thémis, par quel moyen la perte du
genre humain peut être réparée,
| [1,370] ut nondum liquidas, sic iam uada nota secantes.
371 inde ubi libatos inrorauere liquores
372 uestibus et capiti, flectunt uestigia sanctae
373 ad delubra deae, quorum fastigia turpi
374 pallebant musco stabantque sine ignibus arae.
375 ut templi tetigere gradus, procumbit uterque
376 pronus humi gelidoque pauens dedit oscula saxo
377 atque ita 'si precibus' dixerunt 'numina iustis
378 uicta remollescunt, si flectitur ira deorum,
379 dic, Themi, qua generis damnum reparabile nostri
| | [1,380] et montre-toi propice et secourable dans ce grand désastre de l'univers."La déesse entendit leurs vœux, et rendit
cet oracle : "Éloignez-vous du temple, voilez vos têtes, détachez vos ceintures, et jetez derrière vous les os de votre
grand-mère." Ils restent longtemps étonnés. Pyrrha la première rompt enfin le silence. Elle refuse d'obéir aux ordres
de la déesse; et d'une voix tremblante, elle la prie de lui pardonner. Elle craint, en dispersant les os de son aïeule,
d'offenser ses mânes. Cependant l'un et l'autre examinent ensemble avec attention les paroles ambiguës de l'oracle;
ils cherchent à pénétrer le sens mystérieux qu'elles enveloppent.
| [1,380]arte sit, et mersis fer opem, mitissima, rebus!'
381 Mota dea est sortemque dedit: 'discedite templo
382 et uelate caput cinctasque resoluite uestes
383 ossaque post tergum magnae iactate parentis!'
384 obstupuere diu: rumpitque silentia uoce
385 Pyrrha prior iussisque deae parere recusat,
386 detque sibi ueniam pauido rogat ore pauetque
387 laedere iactatis maternas ossibus umbras.
388 interea repetunt caecis obscura latebris
389 uerba datae sortis secum inter seque uolutant.
| | [1,390] Enfin Deucalion soulage par ces mots l'inquiétude de la fille d'Épiméthée : "Ou je me trompe, ou l'oracle ne nous
conseille point un crime. La terre est notre mère commune, et les pierres renfermées dans son sein sont les ossements
qu'on nous ordonne de jeter derrière nous." Cette interprétation de l'oracle frappe l'esprit de Pyrrha; mais le doute
accompagne encore son espérance : tant est grande l'incertitude que leur laisse l'oracle divin ! mais que hasardent-ils ?
Sortis du temple, ils voilent leurs fronts, détachent leurs ceintures, et, selon qu'il leur a été prescrit, ils marchent et jettent
des pierres derrière eux.
| [1,390] inde Promethides placidis Epimethida dictis
391 mulcet et 'aut fallax' ait 'est sollertia nobis,
392 aut (pia sunt nullumque nefas oracula suadent!)
393 magna parens terra est: lapides in corpore terrae
394 ossa reor dici; iacere hos post terga iubemur.'
395 Coniugis augurio quamquam Titania mota est,
396 spes tamen in dubio est: adeo caelestibus ambo
397 diffidunt monitis; sed quid temptare nocebit?
398 descendunt: uelantque caput tunicasque recingunt
399 et iussos lapides sua post uestigia mittunt.
| | [1,400] Aussitôt (qui le croirait, si l'antiquité n'en rendait témoignage ?) ces pierres s'amollissent, semblent devenir flexibles,
et revêtir une forme nouvelle : on les voit croître et s'allonger; et, prenant une plus douce substance, elles offrent de
l'homme une image encore informe et grossière, semblable au marbre sur lequel le ciseau n'a ébauché que les premiers
traits d'une figure humaine. Les éléments humides et terrestres de ces pierres deviennent des chairs; les parties plus
solides et qui ne peuvent fléchir se convertissent en os;
| [1,400] saxa (quis hoc credat, nisi sit pro teste uetustas?)
401 ponere duritiem coepere suumque rigorem
402 mollirique mora mollitaque ducere formam.
403 mox ubi creuerunt naturaque mitior illis
404 contigit, ut quaedam, sic non manifesta uideri
405 forma potest hominis, sed uti de marmore coepta
406 non exacta satis rudibusque simillima signis,
407 quae tamen ex illis aliquo pars umida suco
408 et terrena fuit, uersa est in corporis usum;
409 quod solidum est flectique nequit, mutatur in ossa,
| | [1,410] ce qui était veine conserve et sa forme et son nom. Ainsi rapidement la puissance des dieux change en hommes
les pierres lancées par Deucalion, et en femmes celles que jetait la main de Pyrrha. De là vient cette dureté qui caractérise
notre race; de là sa force pour soutenir les plus rudes travaux; et l'homme atteste assez quelle fut son origine.
D'elle-même la terre enfanta sous diverses formes les autres animaux. Lorsque le soleil eut échauffé le limon qui couvrait
la terre, lorsque ses feux eurent mis en fermentation la fange des marais, les semences fécondes des êtres,
| [1,410] quae modo uena fuit, sub eodem nomine mansit,
411 inque breui spatio superorum numine saxa
412 missa uiri manibus faciem traxere uirorum
413 et de femineo reparata est femina iactu.
414 inde genus durum sumus experiensque laborum
415 et documenta damus qua simus origine nati.
416 Cetera diuersis tellus animalia formis
417 sponte sua peperit, postquam uetus umor ab igne
418 percaluit solis, caenumque udaeque paludes
419 intumuere aestu, fecundaque semina rerum
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