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Du texte à l'hypertexte

Ovide, Métamorphoses, Livre IX

Achéloüs et Hercule

  Achéloüs et Hercule (IX, 1-97)

[9,0] LIVRE NEUF. [9,0] LIBER NONVS.

[9,1] Cependant Thésée veut connaître la cause de l'outrage fait au front d'Achéloüs. Le fleuve de Calydon soupire, et relevant ses longs cheveux négligés sur un front couronné de roseaux:
"Que me demandez-vous ? dit-il; et quel est le vaincu qui ne souffre à parler de sa défaite ? J’en parlerai pourtant, puisqu’il s'agit d'une entreprise où il fut moins honteux de succomber que glorieux d'avoir osé combattre. Le grand nom de mon vainqueur me console de ma disgrâce.
"Peut-être avez-vous entendu parler de Déjanire. Aucune mortelle ne l'égalait en beauté.
[9,1] Quae gemitus truncaeque deo Neptunius heros
causa rogat frontis; cui sic Calydonius amnis
coepit inornatos redimitus harundine crines:
'triste petis munus. quis enim sua proelia uictus
5 commemorare uelit? referam tamen ordine, nec tam
turpe fuit uinci, quam contendisse decorum est,
magnaque dat nobis tantus solacia uictor.
nomine siqua suo fando peruenit ad aures
Deianira tuas, quondam pulcherrima uirgo
[9,10] Elle fut l'objet des vœux d'un grand nombre d'amants. Je parus avec tous mes rivaux dans le palais de son père : "Accepte-moi pour gendre, m’écriai-je, ô fils de Parthaon " ! Hercule fait la même demande, et tous les prétendants se retirent. Je reste seul avec le héros. il alléguait pour titre le sang de Jupiter, la renommée de ses travaux, tous les dangers dont Junon menaça sa vie, et qu'il eut la gloire de surmonter.
"Un dieu, dis-je à mon tour, pourrait-il sans honte céder à un mortel (car Alcide n'était pas encore assis au rang des dieux) ? Je suis le roi des eaux qui, dans leur cours sinueux, arrosent votre empire. En moi vous n'aurez point un gendre venu vers vous d'un rivage étranger.
[9,10] multorumque fuit spes inuidiosa procorum.
cum quibus ut soceri domus est intrata petiti,
"accipe me generum," dixi "Parthaone nate":
dixit et Alcides. alii cessere duobus.
ille Iouem socerum dare se, famamque laborum,
15 et superata suae referebat iussa nouercae.
contra ego "turpe deum mortali cedere" dixi
nondum erat ille deus—"dominum me cernis aquarum
cursibus obliquis inter tua regna fluentum.
nec gener externis hospes tibi missus ab oris,
[9,20] J'habiterai dans vos états; j’en fais moi-même partie. Mes vœux seraient-ils donc rejetés parce que Junon ne me hait pas, et qu'elle ne m'impose ni supplices, ni travaux ?
Et toi, rival orgueilleux, tu te vantes d'être le fils d'Alcmène; mais ou Jupiter n'est pas ton père, ou il l'est par un crime. En lui attribuant ta naissance, tu déshonores celle qui te donna le jour. Choisis, ou d'être un imposteur, en soutenant la fable de ton origine, ou de publier toi-même la honte de ta mère."
"Tandis que je parlais, Alcide me regardait d’un œil enflammé; et maîtrisant à peine la fureur qui l’anime, il répond : "Je sais me battre, et non discourir.
[9,20] sed popularis ero et rerum pars una tuarum.
tantum ne noceat, quod me nec regia Iuno
odit, et omnis abest iussorum poena laborum.
nam, quo te iactas, Alcmena nate, creatum,
Iuppiter aut falsus pater est, aut crimine uerus.
25 matris adulterio patrem petis. elige, fictum
esse Iouem malis, an te per dedecus ortum."
talia dicentem iamdudum lumine toruo
spectat, et accensae non fortiter imperat irae,
uerbaque tot reddit: "melior mihi dextera lingua.
[9,30] Tu peux me vaincre par ta langue, je triompherai de toi par mon bras "; et soudain, il s'apprête au combat. Après mes superbes discours, pouvais-je reculer ? Je rejette ma robe verdoyante; déjà mes muscles sont tendus, mes poings arrondis; et, lutteur intrépide, j'attends mon ennemi.
"À pleines mains de poussière il me couvre. Je jette en même temps sur lui un sable léger. Soudain il me presse de toutes parts; tantôt à la tête, tantôt aux flancs, il me saisit, ou semble me saisir. Défendu par mon poids, je résiste et rends ses efforts inutiles.
[9,30] dummodo pugnando superem, tu uince loquendo"
congrediturque ferox. puduit modo magna locutum
cedere: reieci uiridem de corpore uestem,
bracchiaque opposui, tenuique a pectore uaras
in statione manus et pugnae membra paraui.
35 ille cauis hausto spargit me puluere palmis,
inque uicem fuluae tactu flauescit harenae.
et modo ceruicem, modo crura, modo ilia captat,
aut captare putes, omnique a parte lacessit.
me mea defendit grauitas frustraque petebar;
[9,40] Je suis comme un rocher qui, battu par les flots en courroux, reste immobile, par sa masse affermi. Nous nous éloignons pour reprendre haleine; nous nous rapprochons avec une nouvelle ardeur. Résolus de ne plus reculer, nous tenons ferme sur l'arène. Mes pieds touchent ses pieds, mes doigts ses doigts; mon front heurte son front. Tels j'ai vu deux taureaux fougueux s'entrechoquer dans la plaine, tandis que la génisse, prix du combat, paisible attend son superbe vainqueur. Les troupeaux regardent avec effroi cette lutte terrible, incertains auquel des deux rivaux appartiendra l'empire du bocage. [9,40] haud secus ac moles, magno quam murmure fluctus
oppugnant; manet illa, suoque est pondere tuta.
digredimur paulum, rursusque ad bella coimus,
inque gradu stetimus, certi non cedere, eratque
cum pede pes iunctus, totoque ego pectore pronus
45 et digitos digitis et frontem fronte premebam.
non aliter uidi fortes concurrere tauros,
cum, pretium pugnae, toto nitidissima saltu
expetitur coniunx: spectant armenta pauentque
nescia, quem maneat tanti uictoria regni.
[9,50] "Trois fois, mais sans succès, Hercule veut délivrer sa poitrine, que sur la mienne je tiens fortement pressée. Par un quatrième effort, il me repousse, dégage ses bras; et soudain (puisque je dois tout dire), il me surprend, me retourne, s'élance sur mon dos, et (vous pouvez m'en croire, je ne cherche point dans ce récit une gloire vaine) je crus sentir sur tout mon corps le poids d'une montagne. Inondé de sueur, j'arrache enfin mes bras des nœuds que ses bras nerveux formaient autour de moi. Il me presse sans relâche; épuisé de lassitude, je ne puis reprendre haleine. [9,50] ter sine profectu uoluit nitentia contra
reicere Alcides a se mea pectora; quarto
excutit amplexus, adductaque bracchia soluit,
inpulsumque manucertum est mihi uera fateri
protinus auertit, tergoque onerosus inhaesit.
55 siqua fides,—neque enim ficta mihi gloria uoce
quaeriturinposito pressus mihi monte uidebar.
uix tamen inserui sudore fluentia multo
bracchia, uix solui duros a corpore nexus.
instat anhelanti, prohibetque resumere uires,
[9,60] Il me saisit à la gorge : je chancèle, je touche du genou la terre, et je mords la poussière.
J'allais succomber dans cette lutte inégale. J'appelle la ruse à mon secours, et, sous les traits d'un énorme serpent, je veux tromper et vaincre mon rival. En longs anneaux mon corps roule et s'élance. Ma langue brille armée d'un triple dard, et fait entendre d'horribles sifflements. Le héros sourit, et se moquant de mon artifice : "Achéloüs, dit-il, ce fut un des jeux de mon berceau d’étouffer des serpents. Quand tu les surpasserais tous en grandeur, pourrais-tu te comparer à l'hydre que je domptai dans les marais de Lerne ?
[9,60] et ceruice mea potitur. tum denique tellus
pressa genu nostro est, et harenas ore momordi.
inferior uirtute, meas deuertor ad artes,
elaborque uiro longum formatus in anguem.
qui postquam flexos sinuaui corpus in orbes,
65 cumque fero moui linguam stridore bisulcam,
risit, et inludens nostras Tirynthius artes
"cunarum labor est angues superare mearum,"
dixit "et ut uincas alios, Acheloe, dracones,
pars quota Lernaeae serpens eris unus echidnae?
[9,70] Elle tirait de nouvelles forces des coups que je lui portais. Dragon aux cent têtes, quand j'en abattais une, elle était sur-le-champ remplacée par deux autres plus terribles encore. Je domptai ce monstre, qui, toujours entier, se multipliait sous le fer, devenait plus terrible par ses défaites, et il expira sous l'effort de mon bras. Qu'oses-tu donc prétendre, lorsque te cachant sous la forme vaine d'un serpent, tu veux employer contre moi des armes qui te sont étrangères ?"
"Il dit : ses doigts saisissent mon cou, le meurtrissent, et je me sens pressé comme par des tenailles. Je fais de vains efforts pour m'échapper.
[9,70] uulneribus fecunda suis erat illa, nec ullum
de centum numero caput est inpune recisum,
quin gemino ceruix herede ualentior esset.
hanc ego ramosam natis e caede colubris
crescentemque malo domui, domitamque reclusi.
75 quid fore te credis, falsum qui uersus in anguem
arma aliena moues, quem forma precaria celat?"
dixerat, et summo digitorum uincula collo
inicit: angebar, ceu guttura forcipe pressus,
pollicibusque meas pugnabam euellere fauces.
[9,80] Une seconde fois vaincu sous cette forme, il m'en restait une troisième à prendre : c'était celle d'un taureau puissant; je la revêts, et je recommence le combat. Hercule se porte sur mes flancs, jette autour de mon cou ses bras nerveux : je l'entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit, saisit de mon front la corne menaçante, me courbe, me renverse à ses pieds, me roule sur l'arène. Ce n'était pas assez : tandis qu'il me tient par les cornes, il en rompt une, et l'arrache de mon front. Les Naïades l’ayant remplie de fruits et de fleurs, la consacrèrent, et elle devint la corne d’abondance".
Le dieu finissait le récit de ces combats, lorsque, semblable à Diane, une des Nymphes qui le servent s'avance,
[9,80] sic quoque deuicto restabat tertia tauri
forma trucis. tauro mutatus membra rebello.
induit ille toris a laeua parte lacertos,
admissumque trahens sequitur, depressaque dura
cornua figit humo, meque alta sternit harena.
85 nec satis hoc fuerat: rigidum fera dextera cornu
dum tenet, infregit, truncaque a fronte reuellit.
naides hoc, pomis et odoro flore repletum,
sacrarunt; diuesque meo Bona Copia cornu est.'
Dixerat: et nymphe ritu succincta Dianae,
[9,90] la robe retroussée et les cheveux flottants. Elle apporte cette corne féconde, et par elle de tous les trésors de Pomone couronne le banquet.
Cependant la Nuit a replié ses voiles sombres; et dès que les premiers rayons du Soleil éclairent la cime des coteaux, Thésée et ses compagnons partent, sans attendre que le fleuve débordé roule ses flots tranquilles et soumis. Achéloüs replonge dans l'onde son front désarmé.
Le souvenir de son malheur l'afflige encore;
[9,90] una ministrarum, fusis utrimque capillis,
incessit totumque tulit praediuite cornu
autumnum et mensas, felicia poma, secundas.
lux subit; et primo feriente cacumina sole
discedunt iuuenes, neque enim dum flumina pacem
95 et placidos habeant lapsus totaeque residant
opperiuntur aquae. uultus Achelous agrestes
et lacerum cornu mediis caput abdidit undis.
Huic tamen ablati doluit iactura decoris,
cetera sospes habet. capitis quoque fronde saligna


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Dernière mise à jour : 26/02/2003