Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Ovide, Métamorphoses, Livre IX

Iphis et Ianthé

  Iphis et Ianthé (IX, 666-797)

[9,660] comme le bitume gluant sort de la terre; ou comme les glaçons durcis par les hivers fondent aux rayons du soleil, lorsque le printemps revient sur l'aile des Zéphyrs : ainsi Byblis, toujours pleurant, se fond, s'écoule, et se change en fontaine. Sa source est au pied d'un vieux chêne; et dans le vallon où s'épanche son onde, elle conserve le nom qu'elle portait jadis.
La Renommée eût peut-être étonné de ce prodige les cent villes de Crète, si, dans cette île même, le destin d'Iphis eût permis d'admirer un prodige étranger. La ville de Phestus, voisine de celle de Gnosse,
[9,660] utue tenax grauida manat tellure bitumen;
utue sub aduentu spirantis lene fauoni
sole remollescit quae frigore constitit unda;
sic lacrimis consumpta suis Phoebeia Byblis
uertitur in fontem, qui nunc quoque uallibus illis
665 nomen habet dominae, nigraque sub ilice manat.
Fama noui centum Cretaeas forsitan urbes
implesset monstri, si non miracula nuper
Iphide mutata Crete propiora tulisset.
proxima Cnosiaco nam quondam Phaestia regno
[9,670] avait vu naître Ligdus, homme sans nom, d'une condition obscure, mais libre; dont la fortune fut conforme à sa naissance, mais qui était irréprochable dans sa vie et dans ses actions. Sa femme allait devenir mère, lorsqu'il lui tint ce discours : "Je n'ai que deux vœux à former : l'un, que tu me donnes un fils; l'autre, que Lucine abrège pour toi les douleurs de l'enfantement. La charge d'une fille est trop pesante; et, dans ma misère, je ne puis la supporter.
Si le sort me donne une fille; je frémis --- ô nature ! pardonne --- je commande sa mort."
[9,670] progenuit tellus ignotum nomine Ligdum,
ingenua de plebe uirum, nec census in illo
nobilitate sua maior, sed uita fidesque
inculpata fuit. grauidae qui coniugis aures
uocibus his monuit, cum iam prope partus adesset.
675 'quae uoueam, duo sunt: minimo ut releuere dolore,
utque marem parias. onerosior altera sors est,
et uires fortuna negat. quod abominor, ergo
edita forte tuo fuerit si femina partu,—
inuitus mando; pietas, ignosce!—necetur.'
[9,680] Il dit, et ses larmes coulent sur son visage en donnant cet ordre barbare, et sa femme pleure en le recevant. Elle conjure son époux de ne pas détruire l'espoir de sa grossesse.
Ses prières sont vaines, Ligdus inflexible persiste dans son dessein.
Cependant Téléthuse touchait au terme où elle doit enfanter, lorsqu'au milieu de la nuit, et tandis que le sommeil répand sur elle ses pavots, elle voit, ou croit voir s'arrêter devant sa couche, Isis, dans tout l'éclat de la pompe qui la suit. Le croissant brille sur son front, des épis dorés le couronnent. Le sceptre des rois est dans sa main.
[9,680] dixerat, et lacrimis uultum lauere profusis,
tam qui mandabat, quam cui mandata dabantur.
sed tamen usque suum uanis Telethusa maritum
sollicitat precibus, ne spem sibi ponat in arto.
certa sua est Ligdo sententia. iamque ferendo
685 uix erat illa grauem maturo pondere uentrem,
cum medio noctis spatio sub imagine somni
Inachis ante torum, pompa comitata sacrorum,
aut stetit aut uisa est. inerant lunaria fronti
cornua cum spicis nitido flauentibus auro
[9,690] Près d'elle sont l'aboyant Anubis, la divine Bubastis, Apis, marqué de diverses couleurs; le dieu dont le doigt prescrit le silence, les sistres harmonieux, Osiris, que toujours en vain on cherche sur la terre, et le serpent en Égypte adoré, ailleurs étranger, qui porte un venin assoupissant. Téléthuse croit veiller, voir, et entendre. Isis lui parle ainsi : "Ô toi qui me fus toujours chère, cesse de t'affliger. N'exécute point l'ordre de ton époux; et lorsque Lucine t'aura délivrée, quel que soit le sexe de ton enfant, ne crains pas de le conserver. Je suis une divinité secourable; j’exauce qui me prie. [9,690] et regale decus; cum qua latrator Anubis,
sanctaque Bubastis, uariusque coloribus Apis,
quique premit uocem digitoque silentia suadet;
sistraque erant, numquamque satis quaesitus Osiris,
plenaque somniferis serpens peregrina uenenis.
695 tum uelut excussam somno et manifesta uidentem
sic adfata dea est: 'pars o Telethusa mearum,
pone graues curas, mandataque falle mariti.
nec dubita, cum te partu Lucina leuarit,
tollere quicquid erit. dea sum auxiliaris opemque
[9,700] Tu ne te plaindras point d'avoir honoré une déesse ingrate et sourde à tes prières". Elle dit, et disparaît avec sa suite.
Téléthuse s'éveille, et dans sa joie, levant des mains pures au ciel qu'elle implore, elle demande l'effet du songe de la nuit. Le terme arrive où elle va devenir mère. Elle se délivre sans peine de son fardeau. C'est une fille qui lui doit le jour; Téléthuse déguise son sexe; Ligdus croit ce qu'il désire. Une nourrice est seule confidente et complice de ce pieux mensonge.
Cependant Ligdus croit ses voeux accomplis; il rend grâces aux dieux, et donne à sa fille le nom d'Iphis, que portait son aïeul. Ce nom plaît à Téléthuse;
[9,700] exorata fero; nec te coluisse quereris
ingratum numen.' monuit, thalamoque recessit.
laeta toro surgit, purasque ad sidera supplex
Cressa manus tollens, rata sint sua uisa, precatur.
Ut dolor increuit, seque ipsum pondus in auras
705 expulit, et nata est ignaro femina patre,
iussit ali mater puerum mentita. fidemque
res habuit, neque erat ficti nisi conscia nutrix.
uota pater soluit, nomenque inponit auitum:
Iphis auus fuerat. gauisa est nomine mater,
[9,710] il est commun aux deux sexes, il ne pourra tromper les mortels; ainsi par un tendre artifice, l'épouse de Ligdus cache le sexe de son fils.
Telle fut la beauté d'Iphis, qu'elle convenait à l'un et à l'autre sexe.
Iphis avait atteint sa treizième année, et déjà son père lui destinait pour épouse Ianthé, aux cheveux blonds, fille de Télestès, et la plus belle des vierges de Phestus. Pareil est leur âge, pareil aussi l'éclat de leurs attraits. Ensemble élevées, elles ont reçu des mêmes maîtres les mêmes leçons.
[9,710] quod commune foret, nec quemquam falleret illo.
inde incepta pia mendacia fraude latebant.
cultus erat pueri; facies, quam siue puellae,
siue dares puero, fuerat formosus uterque.
Tertius interea decimo successerat annus:
715 cum pater, Iphi, tibi flauam despondet Ianthen,
inter Phaestiadas quae laudatissima formae
dote fuit uirgo, Dictaeo nata Teleste.
par aetas, par forma fuit, primasque magistris
accepere artes, elementa aetatis, ab isdem.
[9,720] Cependant un même trait les a blessées. Leur amour est égal, mais leur espoir est différent.
Ianthé, avec impatience, attend le jour où l'hymen doit l'unir à celle qu'elle croit un amant, et qui n'est qu'une amante. Iphis aime sans espérance; vierge, elle brûle pour une vierge; et cet obstacle irritant son amour, et retenant à peine ses larmes : "Quel succès, dit-elle, puis-je espérer en aimant ? quelle est cette passion étonnante, et bizarre, et nouvelle ? les dieux m'ont-ils été favorables en détournant l'arrêt de mon trépas ? et s'ils voulaient me conserver la vie,
[9,720] hinc amor ambarum tetigit rude pectus, et aequum
uulnus utrique dedit, sed erat fiducia dispar:
coniugium pactaeque exspectat tempora taedae,
quamque uirum putat esse, uirum fore credit Ianthe;
Iphis amat, qua posse frui desperat, et auget
725 hoc ipsum flammas, ardetque in uirgine uirgo,
uixque tenens lacrimas 'quis me manet exitus,' inquit
'cognita quam nulli, quam prodigiosa nouaeque
cura tenet Veneris? si di mihi parcere uellent,
parcere debuerant; si non, et perdere uellent,
[9,730] devaient-ils me donner des penchants que condamne la nature ?
La génisse n'aime point une autre génisse; la jument ne recherche point une autre jument : le bélier suit la brebis; le cerf suit la biche; et c'est ainsi que s'aiment les oiseaux. Dans toute la nature, l'amour unit des sexes différents.
"Eh ! pourquoi faut-il que je vive ! La Crète ne doit-elle donc produire que des monstres !
La fille du Soleil fut éprise d'un taureau, mais il était d'un autre sexe que le sien; et, si j'ose l'avouer, ma flamme est plus furieuse et plus désordonnée. Pasiphaé put espérer dans son égarement; et par l'artifice de Dédale,
[9,730] naturale malum saltem et de more dedissent.
nec uaccam uaccae, nec equas amor urit equarum:
urit oues aries, sequitur sua femina ceruum.
sic et aues coeunt, interque animalia cuncta
femina femineo conrepta cupidine nulla est.
735 uellem nulla forem! ne non tamen omnia Crete
monstra ferat, taurum dilexit filia Solis,
femina nempe marem. meus est furiosior illo,
si uerum profitemur, amor. tamen illa secuta est
spem Veneris; tamen illa dolis et imagine uaccae
[9,740] elle ne fut point trompée dans ses infâmes amours.
Rentre en toi-même, Iphis; rappelle ta raison; étouffe un amour insensé, puisqu'il est sans espoir. Tu sais quel est ton sexe, et tu ne peux toi-même t'abuser. Désire ce qui t'est permis, et, femme, n'aime que ce qu'une femme doit aimer. L'amour vit et se soutient par l'espoir;
[9,740] passa bouem est, et erat, qui deciperetur, adulter.
huc licet ex toto sollertia confluat orbe,
ipse licet reuolet ceratis Daedalus alis,
quid faciet? num me puerum de uirgine doctis
artibus efficiet? num te mutabit, Ianthe?
745 'Quin animum firmas, teque ipsa recolligis, Iphi,
consiliique inopes et stultos excutis ignes?
quid sis nata, uide, nisi te quoque decipis ipsam,
et pete quod fas est, et ama quod femina debes!
spes est, quae faciat, spes est, quae pascat amorem.
[9,750] mais de quel espoir le tien peut-il être nourri ? Ce ne sont ni les soins d'un surveillant incommode, ni la vigilance d'un mari jaloux, ni la sévérité d'un père, qui s'opposent à tes vœux; Ianthé même ne te refuse rien, et cependant tu ne peux rien obtenir. Quoi qu'il puisse arriver, quand les hommes et les dieux s'emploieraient pour ton bonheur, tu ne peux être heureuse. Hélas ! tout semblait concourir au succès de mon amour. J'ai trouvé des dieux faciles; ils m'ont accordé tout ce qui était possible. Mais, en vain, ce que je désire est le vœu de mon père, le vœu d'Ianthé, celui de ses parents : la nature, plus forte que les hommes et les dieux, s'oppose à mon bonheur, et n'est qu'à moi seule contraire. Le jour que j'ai dû désirer approche; [9,750] hanc tibi res adimit. non te custodia caro
arcet ab amplexu, nec cauti cura mariti,
non patris asperitas, non se negat ipsa roganti,
nec tamen est potiunda tibi, nec, ut omnia fiant,
esse potes felix, ut dique hominesque laborent.
755 nunc quoque uotorum nulla est pars uana meorum,
dique mihi faciles, quicquid ualuere, dederunt;
quodque ego, uult genitor, uult ipsa, socerque futurus.
at non uult natura, potentior omnibus istis,
quae mihi sola nocet. uenit ecce optabile tempus,
[9,760] les flambeaux de l'hymen vont s'allumer. Ianthé doit être et ne peut être à moi.
Nous sommes l'un et l'autre condamnées aux tourments de Tantale. Ô Junon, ô Hyménée, pourquoi viendriez-vous à cette triste solennité, où chacune de nous se trouvera l'épouse, et n'aura point d'époux qui la conduise à l'autel ! " Elle dit, et se tait. Comme elle, Ianthé brûle. Hyménée, c'est toi que, dans ses vœux impatients, elle invoque, elle appelle. Mais ce qu'elle désire, Téléthuse le craint; et pour l'éloigner, elle emploie tour à tour une feinte langueur, et le vain présage d'un songe qui l'effraie. Mais enfin ces délais officieux ne peuvent plus se prolonger :
[9,760] luxque iugalis adest, et iam mea fiet Ianthe
nec mihi continget: mediis sitiemus in undis.
pronuba quid Iuno, quid ad haec, Hymenaee, uenitis
sacra, quibus qui ducat abest, ubi nubimus ambae?'
pressit ab his uocem. nec lenius altera uirgo
765 aestuat, utque celer uenias, Hymenaee, precatur.
quae petit, haec Telethusa timens modo tempora differt,
nunc ficto languore moram trahit, omina saepe
uisaque causatur. sed iam consumpserat omnem
materiam ficti, dilataque tempora taedae
[9,770] il ne reste qu'un jour. Téléthuse détache le bandeau qui retient les cheveux d'Iphis et les siens; et, prosternée avec sa fille dans le temple d'Isis : "Déesse, s'écrie-t-elle, toi que l'Égypte révère, que les champs de Maréotis, la ville d'Ammon, Pharos, et le Nil aux sept bouches, reconnaissent pour souveraine, sois-moi favorable, dissipe mes alarmes ! Ô Déesse ! c'est toi que j'ai vue dans mon humble demeure, avec tout l'appareil qui t'accompagne en ce lieu révéré. J'ai tout reconnu, ton brillant cortège, tes sistres, tes flambeaux. J'ai reçu tes ordres puissants, je les ai suivis; et si ma fille voit le jour, c'est à toi qu'elle le doit. Fais que je n'en sois point punie. [9,770] institerant, unusque dies restabat. at illa
crinalem capiti uittam nataeque sibique
detrahit, et passis aram complexa capillis
'Isi, Paraetonium Mareoticaque arua Pharonque
quae colis, et septem digestum in cornua Nilum:
775 fer, precor,' inquit 'opem, nostroque medere timori!
te, dea, te quondam tuaque haec insignia uidi
cunctaque cognoui, sonitum comitantiaque aera
sistrorum, memorique animo tua iussa notaui.
quod uidet haec lucem, quod non ego punior, ecce
[9,780] Prends pitié d'Iphis et d'une mère infortunée. J'implore ton appui, achève ton ouvrage" ! Telle fut la prière de Téléthuse, et ses larmes coulaient. Soudain elle croit voir, et ce n'est point une illusion, l'autel s'agiter, les voûtes du temple s'ébranler. Le croissant de la déesse brille d'un feu plus pur, et le sistre appendu résonne et frémit.
Téléthuse espère; mais, sans être rassurée par ce présage, elle sort du temple. Iphis, qui la suit, marche d'un pas plus ferme et plus hardi. Son teint perd son éclat; ses traits sont plus mâles, ses cheveux plus courts.
[9,780] consilium munusque tuum est. miserere duarum,
auxilioque iuua!' lacrimae sunt uerba secutae.
uisa dea est mouisse suas (et mouerat) aras,
et templi tremuere fores, imitataque lunam
cornua fulserunt, crepuitque sonabile sistrum.
785 non secura quidem, fausto tamen omine laeta
mater abit templo. sequitur comes Iphis euntem,
quam solita est, maiore gradu, nec candor in ore
permanet, et uires augentur, et acrior ipse est
uultus, et incomptis breuior mensura capillis,
[9,790] Elle sent une audace nouvelle, étrangère à son sexe; et déjà son sexe est changé. De fille que tu étais, tu deviens homme, Iphis. Allez, portez au temple vos offrandes, et pleins de confiance, rendez grâces aux dieux. Ils retournent au temple; ils sacrifient, et laissent cette inscription :
"Iphis, jeune garçon, acquitte le voeu que jeune fille il avait fait". L'Aurore du lendemain avait ouvert les portes du jour. Junon, Vénus, et l'Hyménée, unissent les deux amants; et, sous leurs auspices, Iphis devient l'heureux époux d'Ianthé.
[9,790] plusque uigoris adest, habuit quam femina. nam quae
femina nuper eras, puer es! date munera templis,
nec timida gaudete fide! dant munera templis,
addunt et titulum: titulus breue carmen habebat:
dona : puer : soluit : quae : femina : uouerat : iphis.
795 postera lux radiis latum patefecerat orbem,
cum Venus et Iuno sociosque Hymenaeus ad ignes
conueniunt, potiturque sua puer Iphis Ianthe.


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Dernière mise à jour : 26/02/2003