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[9,410] poursuivi par les Furies et par l'ombre de sa mère,
il sera errant et vagabond jusqu'à ce que la fille d'Achéloüs, Callirhoé, sa
nouvelle compagne, lui demande le collier d'or de sa première épouse : alors
les fils de Phégée laveront dans son sang l'injure de leur sœur; et, voulant
hâter le jour de la vengeance, Callirhoé suppliera le puissant Jupiter
d'avancer l'âge de ses enfants. Sensible à ses cris, Jupiter vous ordonnera
d'exaucer sa prière, et ses fils deviendront, par vous, hommes avant le temps."
Tandis que Thémis, qui connaît l'avenir, annonce ses oracles, un murmure
confus s'élève dans l'assemblée des dieux.
| [9,410] uultibus Eumenidum matrisque agitabitur umbris,
donec eum coniunx fatale poposcerit aurum,
cognatumque latus Phegeius hauserit ensis.
tum demum magno petet hos Acheloia supplex
ab Ioue Calliroe natis infantibus annos
415 addat, neue necem sinat esse ultoris inultam.
Iuppiter his motus priuignae dona nurusque
praecipiet, facietque uiros inpubibus annis.'
Haec ubi faticano uenturi praescia dixit
ore Themis, uario superi sermone fremebant,
| | [9,420] Ils demandent pourquoi les dons de la jeunesse ne seraient plus rendus à d'autres
mortels déjà vieux, et chers à leur amour. L'Aurore gémit de la vieillesse de Tithon. Cérès
se plaint de voir blanchir la tête de Iasion; Vulcain demande que son fils
Érichthon recommence une nouvelle vie. Vénus même s'inquiète dans l'avenir,
et voudrait qu'Anchise vieilli revint au printemps de ses jours. Il n'est
point de dieu qui ne s'intéresse au sort de quelques mortels. Le trouble
augmente, et la sédition allait croissant dans le murmure, quand Jupiter
fait entendre sa voix : "Si vous respectez encore ma puissance, à quels
excès vous laissez-vous emporter !
| [9,420] et, cur non aliis eadem dare dona liceret,
murmur erat. queritur ueteres Pallantias annos
coniugis esse sui, queritur canescere mitis
Iasiona Ceres, repetitum Mulciber aeuum
poscit Ericthonio, Venerem quoque cura futuri
425 tangit, et Anchisae renouare paciscitur annos.
cui studeat, deus omnis habet; crescitque fauore
turbida seditio, donec sua Iuppiter ora
soluit, et 'o! nostri siqua est reuerentia,' dixit
'quo ruitis? tantumne aliquis sibi posse uidetur,
| | [9,430] Qui de vous, à son gré, prétendrait asservir le Destin ? C'est par lui seul que d'Iolaüs
les ans se renouvellent. C'est à lui seul que les fils de Callirhoé devront de passer
soudain de l'enfance à la force de l'âge. Cette double faveur ne peut être
obtenue ni par l'ambition, ni par la force des armes. Immortels, le Destin
suprême vous soumet à son empire, et ce qui doit étouffer vos murmures, il
m'a soumis moi-même à ses décrets absolus. Si je pouvais les changer, la
vieillesse pesante cesserait de courber mon fils Éaque. Rhadamante
retrouverait son jeune âge; et Minos, dont la vieillesse affaiblit le
pouvoir, verrait refleurir son règne avec sa vie." Il dit, et le calme renaît dans l'Olympe.
| [9,430] fata quoque ut superet? fatis Iolaus in annos,
quos egit, rediit. fatiiuuenescere debent
Calliroe geniti, non ambitione nec armis.
uos etiam, quoque hoc animo meliore feratis,
me quoque fata regunt. quae si mutare ualerem,
435 nec nostrum seri curuarent Aeacon anni,
perpetuumque aeui florem Rhadamanthus haberet
cum Minoe meo, qui propter amara senectae
pondera despicitur, nec quo prius ordine regnat.'
Dicta Iouis mouere deos; nec sustinet ullus,
| [9,440] Les dieux cessent de se plaindre en voyant Rhadamante, Éaque, et Minos près de
succomber sous le fardeau des ans. Minos, qui jadis, dans la force de l'âge, avait rendu
son nom redoutable à l'univers, alors accablé de vieillesse, tremblait devant le
jeune fils de Déioné, l'audacieux Milet, qui, fier d'avoir Apollon pour
père, envahissait les provinces de Crète, sans qu'on osât lui résister.
Ce fut toi-même, Milet, qui renonças à tes conquêtes. Tes rapides vaisseaux fendirent la
mer Égée, et tu fondas en Asie une ville qui porte ton nom.
| [9,440] cum uideat fessos Rhadamanthon et Aeacon annis
et Minoa, queri. qui, dum fuit integer aeui,
terruerat magnas ipso quoque nomine gentes;
tunc erat inualidus, Deionidenque iuuentae
robore Miletum Phoeboque parente superbum
445 pertimuit, credensque suis insurgere regnis,
haut tamen est patriis arcere penatibus ausus.
sponte fugis, Milete, tua, celerique carina
Aegaeas metiris aquas, et in Aside terra
moenia constituis positoris habentia nomen.
| [9,450] C'est là que tu vis la fille du Méandre, Cyanée, qui suivait en se promenant
les détours de son père. Tu aimas cette Nymphe célèbre par sa beauté, et, le
même jour, de votre amour naquirent Byblis et Caunus.
Que l'exemple de Byblis apprenne à fuir des feux illégitimes. Byblis
aima Caunus comme une amante et non comme une soeur. D'abord elle ne
soupçonne point cette ardeur criminelle. Elle croit innocents les baisers
que souvent elle donne. Elle presse, sans défiance, son frère dans ses bras.
| [9,450] hic tibi, dum sequitur patriae curuamina ripae,
filia Maeandri totiens redeuntis eodem
cognita Cyanee, praestanti corpora forma,
Byblida cum Cauno, prolem est enixa gemellam.
Byblis in exemplo est, ut ament concessa puellae,
455 Byblis Apollinei correpta cupidine fratris;
non soror ut fratrem, nec qua debebat, amabat.
illa quidem primo nullos intellegit ignes,
nec peccare putat, quod saepius oscula iungat,
quod sua fraterno circumdet bracchia collo;
| [9,460] Elle n'attribue qu'à l'amitié trompeuse les tendres transports qu'elle
éprouve. Mais insensiblement son amour croît et se révèle. C'est pour Caunus
qu'elle se pare; elle désire trop de paraître belle à ses yeux. Si elle voit
à ses côtés une beauté qui puisse l'emporter sur elle, soudain elle éprouve
un déplaisir jaloux; mais la cause de ce déplaisir lui est encore inconnue.
Elle ne forme aucun désir, et cependant un feu secret la dévore. Déjà elle
aime à nommer Caunus son maître; elle hait les noms du sang qui les unit; et
Caunus en l'appelant Byblis lui plaît davantage qu'en l'appelant sa sœur.
Toutefois, tandis qu'elle veille, elle n'ose souiller son âme de pensers
criminels; mais pendant la nuit, livrée aux illusions du sommeil,
| [9,460] mendacique diu pietatis fallitur umbra.
paulatim declinat amor, uisuraque fratrem
culta uenit, nimiumque cupit formosa uideri
et siqua est illic formosior, inuidet illi.
sed nondum manifesta sibi est, nullumque sub illo
465 igne facit uotum, uerumtamen aestuat intus.
iam dominum appellat, iam nomina sanguinis odit,
Byblida iam mauult, quam se uocet ille sororem.
Spes tamen obscenas animo demittere non est
ausa suo uigilans; placida resoluta quiete
| [9,470] elle voit souvent l'objet qu'elle adore; elle croit unir son sein au sein de son
amant. Elle dort, et pourtant, dans l'erreur d'un songe, elle rougit encore.
Le sommeil fuit enfin de sa couche : elle se tait longtemps. Elle cherche à
se rappeler l'image qui séduisait ses sens, et dans le trouble qui l'agite,
elle laisse éclater en ces mots ses douloureux ennuis :
"Malheureuse Byblis ! que me présagent ces trompeuses illusions de la
nuit ? pourquoi ces rêves que je craindrais de voir réalisés ? Quelle que
soit la beauté de Caunus, le désir est un crime. Caunus me plaît pourtant,
et, s'il n'était mon frère, je pourrais l'aimer; il serait digne de moi.
Pourquoi suis-je sa sœur ! Ah ! du moins, pourvu que ce dangereux délire,
tant que je veille, ne trouble point ma raison,
| [9,470] saepe uidet quod amat: uisa est quoque iungere fratri
corpus et erubuit, quamuis sopita iacebat.
somnus abit; silet illa diu repetitque quietis
ipsa suae speciem dubiaque ita mente profatur:
'me miseram! tacitae quid uult sibi noctis imago?
475 quam nolim rata sit! cur haec ego somnia uidi?
ille quidem est oculis quamuis formosus iniquis
et placet, et possim, si non sit frater, amare,
et me dignus erat. uerum nocet esse sororem.
dummodo tale nihil uigilans committere temptem,
| [9,480] que le sommeil m'offre souvent ces illusions trop chères ! Un songe est sans
témoins mais il n'est pas sans volupté.
" Ô Vénus ! ô Amour ! quels doux transports ravissaient tous mes sens ! quel
délire agitait mon âme ! dans quel tendre abandon il me semblait cesser de
vivre ! Ô souvenir délicieux ! illusions trop rapides ! nuit sitôt écoulée,
et jalouse de mon bonheur ! Que ne puis-je, changeant de nom, ô Caunus, unir
à toi ma destinée ! Qu'il me serait doux d'être la bru de ton père ! qu'il
me serait doux de te voir gendre du mien !
| [9,480] saepe licet simili redeat sub imagine somnus!
testis abest somno, nec abest imitata uoluptas.
pro Venus et tenera uolucer cum matre Cupido,
gaudia quanta tuli! quam me manifesta libido
contigit! ut iacui totis resoluta medullis!
485 ut meminisse iuuat! quamuis breuis illa uoluptas
noxque fuit praeceps et coeptis inuida nostris.
'O ego, si liceat mutato nomine iungi,
quam bene, Caune, tuo poteram nurus esse parenti!
quam bene, Caune, meo poteras gener esse parenti!
| [9,490] Plût aux dieux que tout nous fût commun, tout, excepté la naissance ! Je te voudrais
né d'un sang plus illustre que moi. Je ne sais quelle mortelle te devra le bonheur d'être
mère; mais moi, qu'un sort funeste a fait naître ta sœur, je n'aurai dans
toi qu'un frère; nous n'aurons de commun que ce qui pour jamais nous sépare.
Que signifient donc ces visions mensongères de la nuit ? quelle
confiance dois-je ajouter à des songes ? les songes annoncent-ils quelques
présages aux mortels ? Les dieux sont plus heureux. Les dieux du moins
peuvent aimer leurs sœurs. Opis partage le lit de Saturne, son frère;
Téthys, sœur de l'Océan, est aussi son épouse; et le souverain des dieux, le
grand Jupiter, frère de Junon, a pu s'unir à elle par des nœuds légitimes.
| [9,490] omnia, di facerent, essent communia nobis,
praeter auos: tu me uellem generosior esses!
nescioquam facies igitur, pulcherrime, matrem;
at mihi, quae male sum, quos tu, sortita parentes,
nil nisi frater eris. quod obest, id habebimus unum.
495 quid mihi significant ergo mea uisa? quod autem
somnia pondus habent? an habent et somnia pondus?
di melius! di nempe suas habuere sorores.
sic Saturnus Opem iunctam sibi sanguine duxit,
Oceanus Tethyn, Iunonem rector Olympi.
| [9,500] Mais les dieux ont leurs privilèges; et sur leur exemple les mortels ne
peuvent régler leurs penchants. Étouffons donc une ardeur criminelle; ou
bien, ne pouvant la vaincre, mourons avant que d'être plus coupable. Que le
tombeau soit mon lit nuptial; et que mon frère m'y donne son dernier adieu
et ses derniers baisers.
Après tout, notre union exigerait le consentement de tous deux; et
supposons que je la désire, elle paraîtrait peut-être un crime à mon frère.
Cependant les fils d'Éole n'ont pas craint d'épouser leurs sœurs. Mais, que
dis-je ? devrais-je connaître et citer ces exemples ? où me laissé-je
emporter ? Feux impurs, éloignez-vous !
| [9,500] sunt superis sua iura! quid ad caelestia ritus
exigere humanos diuersaque foedera tempto?
aut nostro uetitus de corde fugabitur ardor,
aut hoc si nequeo, peream, precor, ante toroque
mortua componar, positaeque det oscula frater.
505 et tamen arbitrium quaerit res ista duorum!
finge placere mihi: scelus esse uidebitur illi.
'At non Aeolidae thalamos timuere sororum!
unde sed hos noui? cur haec exempla paraui?
quo feror? obscenae procul hinc discedite flammae
| [9,510] Aimons Caunus, mais comme on aime un frère. Si pourtant, le premier, il eût
conçu le désir de me plaire, peut-être aurais-je été sensible à son amour. Pourquoi
donc craindrais-je de lui faire un aveu que j'aurais favorablement écouté moi-même ?
Mais quoi ! pourras-tu parler ? pourras-tu déclarer ta flamme ? Oui, l'amour m'y
contraint; je parlerai, j'en aurai le courage : ou si la honte retient ma
voix, une lettre dira mon secret."
Byblis s'arrête à cette pensée, qui fixe son esprit incertain; elle se
relève sur son lit, et s'appuyant sur son bras gauche : "Il le saura,
dit-elle; apprenons-lui mon amour insensé. Hélas ! que vais-je entreprendre ?
| [9,510] nec, nisi qua fas est germanae, frater ametur!
si tamen ipse mei captus prior esset amore,
forsitan illius possem indulgere furori.
ergo ego, quae fueram non reiectura petentem,
ipsa petam! poterisne loqui? poterisne fateri?
515 coget amor, potero! uel, si pudor ora tenebit,
littera celatos arcana fatebitur ignes.'
Hoc placet, haec dubiam uicit sententia mentem.
in latus erigitur cubitoque innixa sinistro
'uiderit: insanos' inquit 'fateamur amores!
| | [9,520] et quelle flamme brûle dans mon sein ?" Elle saisit un stylet, elle tient
des tablettes de cire. Elle commence et trace d'une main tremblante un
difficile aveu. Elle hésite, elle écrit, et condamne ce qu'elle vient
d'écrire. Elle relit, efface, change, approuve, et désapprouve; elle prend,
rejette, et reprend ses tablettes. Elle ignore ce qu'elle veut; elle craint
ce qu'elle souhaite. Sur son front, les feux d'une passion ardente se mêlent
à l'incarnat de la pudeur. Elle avait écrit le nom de sœur; elle le voit,
l'efface, et le billet fatal, ainsi corrigé, est conçu en ces mots :
| [9,520] ei mihi, quo labor? quem mens mea concipit ignem?'
et meditata manu componit uerba trementi.
dextra tenet ferrum, uacuam tenet altera ceram.
incipit et dubitat, scribit damnatque tabellas,
et notat et delet, mutat culpatque probatque
525 inque uicem sumptas ponit positasque resumit.
quid uelit ignorat; quicquid factura uidetur,
displicet. in uultu est audacia mixta pudori.
scripta 'soror' fuerat; uisum est delere sororem
uerbaque correctis incidere talia ceris:
| | [9,530] "L'amante qui t'adresse des vœux pour ton bonheur ne peut être
heureuse que par toi. Je rougis, et je crains de tracer mon nom. Et si tu
demandes ce que je désire, je voudrais taire ce nom, et dire mon amour. Je
voudrais que mes vœux fussent exaucés avant de te nommer Byblis. Tu n'as que
trop pu connaître la blessure de mon cœur. Ma langueur, ma pâleur, ma
figure, mes yeux humides de larmes, mes soupirs, mes embrassements si
fréquents et si doux, qui dans une sœur trahissaient une amante, tout a dû
te parler de mon amour.
| [9,530] 'quam, nisi tu dederis, non est habitura salutem,
hanc tibi mittit amans: pudet, a, pudet edere nomen,
et si quid cupiam quaeris, sine nomine uellem
posset agi mea causa meo, nec cognita Byblis
ante forem, quam spes uotorum certa fuisset.
535 'Esse quidem laesi poterat tibi pectoris index
et color et macies et uultus et umida saepe
lumina nec causa suspiria mota patenti
et crebri amplexus, et quae, si forte notasti,
oscula sentiri non esse sororia possent.
| [9,540] Cependant, quoique la plaie de mon cœur soit profonde, quoiqu'une flamme
secrète le consume, j'en atteste les dieux, j'ai tout fait pour dompter cette flamme.
Malheureuse ! j'ai longtemps combattu.
J'ai voulu repousser ses traits trop violents. Ah ! crois que ma résistance
a surpassé ce qu'on pouvait attendre de la faiblesse de mon sexe. Je suis
réduite à m'avouer vaincue. J'implore ton secours; je t'adresse mes timides
vœux. Seul, tu peux perdre ou sauver une amante infortunée. Choisis : ce
n'est point une ennemie qui te prie; c'est celle qui déjà unie à toi par le sang,
| [9,540] ipsa tamen, quamuis animo graue uulnus habebam,
quamuis intus erat furor igneus, omnia feci
(sunt mihi di testes), ut tandem sanior essem,
pugnauique diu uiolenta Cupidinis arma
effugere infelix, et plus, quam ferre puellam
545 posse putes, ego dura tuli. superata fateri
cogor, opemque tuam timidis exposcere uotis.
tu seruare potes, tu perdere solus amantem:
elige, utrum facias. non hoc inimica precatur,
sed quae, cum tibi sit iunctissima, iunctior esse
| [9,550] désire l'être encore par des nœuds plus chers à son amour.
Laissons à la vieillesse la science des devoirs : qu'elle recherche
ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l'est pas; qu'elle observe
exactement ce que les lois prescrivent. L'amour et tout ce qu'il peut oser
conviennent à notre âge. Nous ignorons encore ce qui est légitime : croyons
que tout l'est pour nous, et suivons l'exemple des dieux.
Surveillance de nos parents, soin de notre renommée, aucune crainte ne peut
nous arrêter. Observons-nous, nous n'aurons rien à craindre. Sous le voile
de l'amitié fraternelle nous cacherons les doux larcins de l'amour. J'ai la
liberté de te parler en secret.
| [9,550] expetit et uinclo tecum propiore ligari.
iura senes norint, et quid liceatque nefasque
fasque sit, inquirant, legumque examina seruent.
conueniens Venus est annis temeraria nostris.
quid liceat, nescimus adhuc, et cuncta licere
555 credimus, et sequimur magnorum exempla deorum.
nec nos aut durus pater aut reuerentia famae
aut timor impediet: tantum sit causa timendi,
dulcia fraterno sub nomina furta tegemus.
est mihi libertas tecum secreta loquendi,
| [9,560] Nous pouvons nous embrasser, nous donner publiquement les baisers les plus tendres,
que manque-t-il encore à mon bonheur ? Ah ! prends pitié de celle qui t'aime, qui ose te le dire,
et qui aurait retenu cet aveu, si Vénus tout entière ne s'était attachée à vaincre
ses sens et sa raison. Prends garde enfin qu'on ne t'accuse d'avoir voulu ma mort."
Telle est sa lettre. Sa main ne s'arrête que lorsque les tablettes
sont remplies; et sur la marge encore elle trace une dernière ligne. Soudain
avec son anneau elle scelle son crime; elle mouille l'empreinte de ses
pleurs; car sa langue est brûlante et desséchée. Elle appelle en rougissant
un de ses esclaves, et d'une voix tremblante : "Viens, esclave fidèle,
prends et porte ces tablettes..."
| [9,560] et damus amplexus, et iungimus oscula coram.
quantum est, quod desit? miserere fatentis amorem,
et non fassurae, nisi cogeret ultimus ardor,
neue merere meo subscribi causa sepulchro.'
Talia nequiquam perarantem plena reliquit
565 cera manum, summusque in margine uersus adhaesit.
protinus inpressa signat sua crimina gemma,
quam tinxit lacrimis (linguam defecerat umor):
deque suis unum famulis pudibunda uocauit,
et pauidum blandita 'fer has, fidissime, nostro'
| [9,570] Elle hésite, et, après un long silence, elle ajoute, "À mon frère.". En lui donnant cette lettre,
elle échappe à sa main; ce présage l'effraie; elle envoie cependant cette lettre fatale.
L'esclave saisit un moment favorable, et la remet à Caunus.
Il lit, frémit de colère, et, sans l'achever, jette cet écrit. À peine
retient-il sa main levée sur l'esclave tremblant : "Fuis, dit-il, tandis
qu’il en est temps, ministre coupable d’un odieux amour. Si ta mort
n’entraînait avec elle la honte de ma maison, ta mort eût déjà été le prix
de ton audace".
| [9,570] dixit, et adiecit longo post tempore 'fratri.'
cum daret, elapsae manibus cecidere tabellae.
omine turbata est, misit tamen. apta minister
tempora nactus adit traditque latentia uerba.
attonitus subita iuuenis Maeandrius ira
575 proicit acceptas lecta sibi parte tabellas,
uixque manus retinens trepidantis ab ore ministri,
'dum licet, o uetitae scelerate libidinis auctor,
effuge!' ait 'qui, si nostrum tua fata pudorem
non traherent secum, poenas mihi morte dedisses.'
| | [9,580] L'esclave fuit épouvanté. Il rapporte à Byblis cette réponse
cruelle. Byblis pâlit en l'écoutant. Un froid glacé s'empare de son sein.
Bientôt en retrouvant l'usage de ses sens, elle a repris ses fureurs, et sa
bouche laisse échapper ces mots qu'interrompent ses soupirs et sa douleur :
"Je l'ai bien mérité. Imprudente ! devais-je faire connaître de mon cœur la
fatale blessure ? devais-je me hâter de confier à des tablettes un secret
qu'il eût fallu garder ? J'aurais dû, par des mots ambigus, interroger avec
art le cœur de Caunus.
| [9,580] ille fugit pauidus, dominaeque ferocia Cauni
dicta refert. palles audita, Bybli, repulsa,
et pauet obsessum glaciali frigore corpus.
mens tamen ut rediit, pariter rediere furores,
linguaque uix tales icto dedit aere uoces:
585 'et merito! quid enim temeraria uulneris huius
indicium feci? quid, quae celanda fuerunt,
tam cito commisi properatis uerba tabellis?
ante erat ambiguis animi sententia dictis
praetemptanda mihi. ne non sequeretur euntem,
| | [9,590] Il fallait, comme le pilote, consulter les vents, pour voguer sur une mère
sans orages. Mais j'ai livré témérairement ma voile à des vents inconnus;
et maintenant emportée à travers les écueils, triste jouet des flots, sur le vaste Océan,
mon œil cherche en vain le rivage; il n'en est plus pour moi. Mon malheur ne m'était-il
pas annoncé par de sinistres présages ? ces tablettes échappées à mes tremblantes mains,
quand je les livrais à l'esclave, ne m'apprenaient-elles pas que mes espérances
seraient trompées; que je devais changer de jour, ou plutôt de dessein ? De
dessein ! non, mais j'aurais dû choisir un jour plus favorable. Un dieu
lui-même m'avertissait; il me donnait des présages certains;
| [9,590] parte aliqua ueli, qualis foret aura, notare
debueram, tutoque mari decurrere, quae nunc
non exploratis inpleui lintea uentis.
auferor in scopulos igitur, subuersaque toto
obruor oceano, neque habent mea uela recursus.
595 'Quid quod et ominibus certis prohibebar amori
indulgere meo, tum cum mihi ferre iubenti
excidit et fecit spes nostras cera caducas?
nonne uel illa dies fuerat, uel tota uoluntas,
sed potius mutanda dies? deus ipse monebat
| | [9,600] mais j’étais emportée par un funeste égarement. Je devais parler moi-même,
et ne pas confier mes sentiments à de froides tablettes. Je devais aller trouver Caunus,
et faire en sa présence éclater mon amour. Il eût vu mes larmes, il eût vu les traits de son
amante. Ma bouche eût été plus éloquente qu'une lettre, interprète muet. J'aurais
pu, malgré lui, l'enlacer dans mes bras, embrasser ses genoux, à ses pieds
prosternée lui demander la vie; et, s'il m'avait repoussée, lui faire
craindre de me voir expirer à ses yeux. J'aurais tout fait enfin pour
triompher de ce cœur insensible, et s'il eût résisté à quelques uns de mes
transports, il eût été vaincu par tous ensemble.
| [9,600] signaque certa dabat, si non male sana fuissem.
et tamen ipsa loqui, nec me committere cerae
debueram, praesensque meos aperire furores.
uidisset lacrimas, uultum uidisset amantis;
plura loqui poteram, quam quae cepere tabellae.
605 inuito potui circumdare bracchia collo,
et, si reicerer, potui moritura uideri
amplectique pedes, adfusaque poscere uitam.
omnia fecissem, quorum si singula duram
flectere non poterant, potuissent omnia, mentem.
| | [9,610] "Peut-être aussi, en me servant l'esclave aura manqué d'adresse. Il
n'aura pas su l'aborder à propos; il aura pris l'instant où Caunus n'avait
ni assez de loisir, ni l'esprit assez libre. Voilà sans doute ce qui m'a
nui; car Caunus n'a pas été porté dans les flancs d'une tigresse. Il n'a pas
sucé le lait d'une lionne. Il n'a pas un cœur de fer, de roc, de diamant. Je
pourrai le toucher, je le crois. Poursuivons mon dessein. Je ne
l'abandonnerai qu'avec ma vie. J'aurais dû sans doute ne pas l'entreprendre;
mais puisqu'en vain je voudrais rappeler le passé, je dois maintenant
achever ce que j'ai commencé;
| [9,610] forsitan et missi sit quaedam culpa ministri:
non adiit apte, nec legit idonea, credo,
tempora, nec petiit horamque animumque uacantem.
'Haec nocuere mihi. neque enim est de tigride natus
nec rigidas silices solidumue in pectore ferrum
615 aut adamanta gerit, nec lac bibit ille leaenae.
uincetur! repetendus erit, nec taedia coepti
ulla mei capiam, dum spiritus iste manebit.
nam primum, si facta mihi reuocare liceret,
non coepisse fuit: coepta expugnare secundum est.
| [9,620] et quand même j'y renoncerais, pourrais-je espérer de faire oublier ce que j'osai
prétendre ? En abandonnant mon dessein, je paraîtrais n'avoir connu qu'un amour passager.
Caunus penserait que j'ai cherché à l'éprouver, que j'ai voulu lui tendre un piège. Il ne
croirait jamais que j'ai parlé vaincue par le dieu qui m'a remplie de ses
feux, qui m'en pénétré encore. Il ne verrait que le délire de mes sens.
Enfin, quoi que je fasse, il ne m'est plus possible de paraître innocente.
J'ai écrit, j'ai demandé, j'ai hasardé de téméraires vœux. Quand je
n'ajouterais plus rien, je serais toujours coupable. Ce qui me reste à faire
est beaucoup pour le bonheur, et bien peu pour le crime."
| [9,620] quippe nec ille potest, ut iam mea uota relinquam,
non tamen ausorum semper memor esse meorum.
et, quia desierim, leuiter uoluisse uidebor,
aut etiam temptasse illum insidiisque petisse,
uel certe non hoc, qui plurimus urget et urit
625 pectora nostra, deo, sed uicta libidine credar;
denique iam nequeo nil commisisse nefandum.
et scripsi et petii: reserata est nostra uoluntas;
ut nihil adiciam, non possum innoxia dici.
quod superest, multum est in uota, in crimina paruum.'
| [9,630] Elle dit; et tel est de sa raison le désordre confus, que, même en
rougissant d'avoir osé, elle veut oser encore. Insensée ! elle ne connaît
plus rien qui la retienne, et elle ne craint pas de s'exposer à de nouveaux refus.
Enfin, ne voyant plus de terme à cette passion funeste, Caunus s'éloigne de
sa patrie; il fuit et sa sœur et le crime, et va bâtir, sur des bords
étrangers, une ville nouvelle. Alors la fille de Milet, qu'égare un affreux
désespoir, déchire ses vêtements; et, dans sa rage, frappe et meurtrit son
sein. Elle laisse éclater, elle avoue en public son délire et sa honte.
Bientôt elle abandonne ses Pénates, qui lui sont odieux.
| [9,630] dixit, et (incertae tanta est discordia mentis),
cum pigeat temptasse, libet temptare. modumque
exit et infelix committit saepe repelli.
mox ubi finis abest, patriam fugit ille nefasque,
inque peregrina ponit noua moenia terra.
635 Tum uero maestam tota Miletida mente
defecisse ferunt, tum uero a pectore uestem
diripuit planxitque suos furibunda lacertos;
iamque palam est demens, inconcessaeque fatetur
spem ueneris, siquidem patriam inuisosque penates
| | [9,640] Elle suit les traces d'un frère fugitif. Telle qu'une Bacchante qui, le thyrse en
main, célèbre les orgies, elle parcourt les vastes champs de Bubasis et les
remplit des cris terribles de sa douleur. Elle erre dans la Carie, dans la
Lycie, au milieu des Lélèges guerriers. Elle avait franchi les bois du
Cragos; elle était déjà loin des bords du Xante et de la ville de Lymire, et
de ce mont fameux où la Chimère ardente, triple monstre, offre aux yeux
effrayés des mortels, le corps d'un bouc, la tête et le sein d'un lion, et
la queue d'un serpent. Enfin, lasse de ta poursuite, Byblis, tes forces sont épuisées,
| [9,640] deserit, et profugi sequitur uestigia fratris.
utque tuo motae, proles Semeleia, thyrso
Ismariae celebrant repetita triennia bacchae,
Byblida non aliter latos ululasse per agros
Bubasides uidere nurus. quibus illa relictis
645 Caras et armiferos Lelegas Lyciamque pererrat.
iam Cragon et Limyren Xanthique reliquerat undas,
quoque Chimaera iugo mediis in partibus ignem,
pectus et ora leae, caudam serpentis habebat.
deficiunt siluae, cum tu lassata sequendo
| [9,650] tu tombes sur la terre, où flottent tes cheveux; aucun cri ne sort
de ta bouche, et ton front presse un lit de feuilles desséchées.
Souvent les Nymphes du pays des Lélèges ont voulu la soulever dans
leurs faibles bras. Souvent elles lui conseillent d'oublier un amour
malheureux. La voix de la pitié qui console n'arrive pas jusqu'à son cœur.
Muette, attachée à la terre, ses ongles s'enfoncent dans le gazon qu'elle
arrose de ses larmes. Touchées de son désespoir, les Nymphes changent ses
veines en sources intarissables; et soudain, comme la gomme distille de
l'arbre que le fer a blessé;
| [9,650] concidis, et dura positis tellure capillis,
Bybli, iaces, frondesque tuo premis ore caducas.
saepe illam nymphae teneris Lelegeides ulnis
tollere conantur, saepe, ut medeatur amori,
praecipiunt, surdaeque adhibent solacia menti.
655 muta iacet, uiridesque suis tenet unguibus herbas
Byblis, et umectat lacrimarum gramina riuo.
naidas his uenam, quae numquam arescere posset,
subposuisse ferunt. quid enim dare maius habebant?
protinus, ut secto piceae de cortice guttae,
| [9,660] comme le bitume gluant sort de la terre; ou comme les glaçons durcis par les
hivers fondent aux rayons du soleil, lorsque le printemps revient sur l'aile des Zéphyrs :
ainsi Byblis, toujours pleurant, se fond, s'écoule, et se change en fontaine. Sa source est
au pied d'un vieux chêne; et dans le vallon où s'épanche son onde, elle conserve le
nom qu'elle portait jadis.
La Renommée eût peut-être étonné de ce prodige les cent villes de Crète, si,
dans cette île même, le destin d'Iphis eût permis d'admirer un prodige
étranger. La ville de Phestus, voisine de celle de Gnosse,
| [9,660] utue tenax grauida manat tellure bitumen;
utue sub aduentu spirantis lene fauoni
sole remollescit quae frigore constitit unda;
sic lacrimis consumpta suis Phoebeia Byblis
uertitur in fontem, qui nunc quoque uallibus illis
665 nomen habet dominae, nigraque sub ilice manat.
Fama noui centum Cretaeas forsitan urbes
implesset monstri, si non miracula nuper
Iphide mutata Crete propiora tulisset.
proxima Cnosiaco nam quondam Phaestia regno
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