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[7,150] à la tête écaillée, aux dents de fer, à la langue aux triples
dards, monstre horrible qui garde la toison. Le héros verse sur lui des sucs
qui ont la même vertu que les eaux du Léthé. Trois fois il prononce des mots
assoupissants, qui pourraient apaiser les flots tumultueux des mers, et
suspendre les fleuves dans leur cours. Un sommeil jusqu'alors inconnu charge
les yeux du monstre, et le héros enlève la toison. Fier de sa conquête, et
plus encore de celle dont elle est le bienfait, il remonte sur son vaisseau,
et arrive avec son épouse dans les ports d'Iolchos.
Les mères des Argonautes, les vieillards dont ils sont les enfants,
| [7,150] qui crista linguisque tribus praesignis et uncis
dentibus horrendus custos erat arboris aureae.
hunc postquam sparsit Lethaei gramine suci
uerbaque ter dixit placidos facientia somnos,
quae mare turbatum, quae concita flumina sistunt,
155 somnus in ignotos oculos sibi uenit, et auro
heros Aesonius potitur spolioque superbus
muneris auctorem secum, spolia altera, portans
uictor Iolciacos tetigit cum coniuge portus.
Haemoniae matres pro gnatis dona receptis
| | [7,160] s'empressent aux autels des dieux pour célébrer leur retour. L'encens fume
sur les feux sacrés. On immole les victimes aux cornes dorées; mais, courbé,
sous le fardeau des ans, et déjà penché vers le tombeau, Éson seul ne peut
prendre part à la joie publique : "Ô vous, dit Jason, chère épouse, à qui je
dois la vie; quoique vous ayez tout fait pour moi; quoique vos bienfaits
surpassent tout ce que les mortels peuvent croire, daignez encore, s'il est
au pouvoir de votre art, et que ne peut votre art ! daignez retrancher
quelques ans de ma vie, et les ajouter aux ans de mon père". À ces mots, des
larmes coulent de ses yeux. Témoin de sa piété filiale, Médée en est émue.
| [7,160] grandaeuique ferunt patres congestaque flamma
tura liquefaciunt, inductaque cornibus aurum
uictima uota cadit, sed abest gratantibus Aeson
iam propior leto fessusque senilibus annis,
cum sic Aesonides: 'o cui debere salutem
165 confiteor, coniunx, quamquam mihi cuncta dedisti
excessitque fidem meritorum summa tuorum,
si tamen hoc possunt (quid enim non carmina possunt?)
deme meis annis et demptos adde parenti!'
nec tenuit lacrimas: mota est pietate rogantis,
| | [7,170] Elle se rappelle le vieil Aiétès, son père, qu'elle a quitté avec des
sentiments bien différents. Mais elle dissimule son émotion : "Ah ! cher
époux, répond-elle, ce que ta piété me demande est un crime. Pourrais-je
prolonger la vie d'un mortel aux dépens de tes jours ! Hécate m'en préserve.
Ta prière est injuste. Mais j'essaierai de te faire un don plus grand que
celui que tu désires. Si la triple déesse me seconde, et si par sa présence
elle favorise les opérations mystérieuses de mon art, je rajeunirai le vieil
Éson, sans abréger le cours de tes années".
Trois nuits devaient s'écouler encore avant que la lune eût pleinement
de son disque arrondi les contours.
| [7,170] dissimilemque animum subiit Aeeta relictus;
nec tamen adfectus talis confessa 'quod' inquit
'excidit ore tuo, coniunx, scelus? ergo ego cuiquam
posse tuae uideor spatium transcribere uitae?
nec sinat hoc Hecate, nec tu petis aequa; sed isto,
175 quod petis, experiar maius dare munus, Iason.
arte mea soceri longum temptabimus aeuum,
non annis reuocare tuis, modo diua triformis
adiuuet et praesens ingentibus adnuat ausis.'
Tres aberant noctes, ut cornua tota coirent
| | [7,180] Dès que, brillant de tout son éclat, elle montre tout entier son corps
à la terre, Médée sort de son palais, la robe flottante, un pied nu, les cheveux
épars sur ses épaules nues. Seule et sans témoin, elle porte ses pas incertains
dans l'ombre et le silence de la nuit. Tout est dans un plein repos, et l'homme,
et l'habitant de l'air, et l'hôte des forêts. Le serpent assoupi rampe sans bruit sur la
terre. Le feuillage est immobile. L'air humide se tait. Seuls, les astres semblent
veiller dans l'univers. Médée lève les bras vers la voûte étoilée. Elle
tourne en cercle trois fois.
| [7,180] efficerentque orbem; postquam plenissima fulsit
ac solida terras spectauit imagine luna,
egreditur tectis uestes induta recinctas,
nuda pedem, nudos umeris infusa capillos,
fertque uagos mediae per muta silentia noctis
185 incomitata gradus: homines uolucresque ferasque
soluerat alta quies, nullo cum murmure saepes,
inmotaeque silent frondes, silet umidus aer,
sidera sola micant: ad quae sua bracchia tendens
ter se conuertit, ter sumptis flumine crinem
| [7,190] Trois fois de l'eau d'un fleuve elle arrose ses cheveux. Elle jette trois cris affreux
dans les airs, et pliant un genoux sur la terre, elle dit :
"Ô nuit, fidèle à mes secrets; étoiles au front d'or, qui, avec la
lune, succédez aux feux du jour; et toi, triple Hécate, témoin et
protectrice de mes enchantements; et vous, charmes puissants; arts magiques;
terre, qui produis des plantes dont le pouvoir est si grand; air léger,
vents, montagnes, fleuves, lacs profonds, dieux des bois, dieux de l'antique
nuit, je vous invoque : venez tous à mon secours ! Par vous, quand je commande,
| [7,190] inrorauit aquis ternisque ululatibus ora
soluit et in dura submisso poplite terra
'Nox' ait 'arcanis fidissima, quaeque diurnis
aurea cum luna succeditis ignibus astra,
tuque, triceps Hecate, quae coeptis conscia nostris
195 adiutrixque uenis cantusque artisque magorum,
quaeque magos, Tellus, pollentibus instruis herbis,
auraeque et uenti montesque amnesque lacusque,
dique omnes nemorum, dique omnes noctis adeste,
quorum ope, cum uolui, ripis mirantibus amnes
| | [7,200] remontent vers leurs sources les fleuves étonnés; par vous, je
brise, ou j'excite le courroux des mers; je dissipe ou je rassemble les
nuages; je chasse ou j'appelle les vents. Mes enchantements font périr les
serpents, ébranlent les forêts et les rochers, déracinent les arbres
attachés à la terre. À ma voix, les montagnes s'agitent, la terre mugit, les
mânes sortent de leurs monuments; et toi, lune, quoique le bruit de l'airain
diminue tes travaux, je te force à descendre jusqu'à moi; à ma voix
pâlissent et le char enflammé du Soleil mon aïeul, et le char vermeil de l'Aurore.
| [7,200] in fontes rediere suos, concussaque sisto,
stantia concutio cantu freta, nubila pello
nubilaque induco, uentos abigoque uocoque,
uipereas rumpo uerbis et carmine fauces,
uiuaque saxa sua conuulsaque robora terra
205 et siluas moueo iubeoque tremescere montis
et mugire solum manesque exire sepulcris!
te quoque, Luna, traho, quamuis Temesaea labores
aera tuos minuant; currus quoque carmine nostro
pallet aui, pallet nostris Aurora uenenis!
| | [7,210] Par vous, j'ai amorti les flammes que vomissent les taureaux; par
vous, je les ai domptés et soumis au joug : ils ont frémi de sillonner la
terre; par vous, les guerriers nés du serpent se sont détruits avec leurs
propres armes; par vous j'ai assoupi ce dragon, de la toison gardien
infatigable; et la Grèce a reçu cette riche dépouille conquise par mes soins.
Maintenant j'ai besoin de ces sucs puissants par lesquels l'homme, dans sa
vieillesse, se renouvelle, et revient à la fleur de ses ans. Je les
obtiendrai sans doute; car les astres ne brillent pas en vain de tant
d'éclat; car ce n'est pas en vain que ce char, traîné par des dragons ailés,
est descendu vers moi". En effet, ce char était descendu des plaines de l'éther.
| [7,210] uos mihi taurorum flammas hebetastis et unco
inpatiens oneris collum pressistis aratro,
uos serpentigenis in se fera bella dedistis
custodemque rudem somni sopistis et aurum
uindice decepto Graias misistis in urbes:
215 nunc opus est sucis, per quos renouata senectus
in florem redeat primosque recolligat annos,
et dabitis. neque enim micuerunt sidera frustra,
nec frustra uolucrum tractus ceruice draconum
currus adest.' aderat demissus ab aethere currus.
| | [7,220] Elle y monte; et, caressant de la main le cou terrible des dragons,
elle agite les rênes légères, s'élève dans les airs, plane sur la Thessalie, sur le
Tempé; et vers les monts qui couronnent ces contrées, elle abaisse son char.
Elle cherche les plantes que produisent l'Ossa et le haut Pélion, l'Othrys
et le Pinde, et l'Olympe qui porte son front dans les nuages. Elle arrache
plusieurs de ces végétaux avec leurs racines; elle en coupe d'autres avec
une faux d'airain; elle en moissonne un grand nombre sur les rives de
l'Apidane et de l'Amphryse; elle visite celles de l'Énipée,
| [7,220] quo simul adscendit frenataque colla draconum
permulsit manibusque leues agitauit habenas,
sublimis rapitur subiectaque Thessala Tempe
despicit et certis regionibus adplicat angues:
et quas Ossa tulit, quas altum Pelion herbas,
225 Othrysque Pindusque et Pindo maior Olympus,
perspicit et placitas partim radice reuellit,
partim succidit curuamine falcis aenae.
multa quoque Apidani placuerunt gramina ripis,
multa quoque Amphrysi, neque eras inmunis, Enipeu;
| | [7,230] et les ondes du Pénée, et les bords du Sperchius. Elle en trouve dans les joncs
aigus qui bordent le Bébé. Elle en cueille enfin auprès de l'Anthédon, qui n'était pas
encore célèbre par la métamorphose de Glaucus.
Déjà neuf jours se sont écoulés; déjà la nuit couvre de son ombre la
terre pour la neuvième fois, depuis que Médée, portée sur son char traîné
par des dragons ailés, a parcouru la Thessalie: elle revient, et déjà les
dragons ont dépouillé leur vieille écaille, rajeunis par la seule odeur des
végétaux qu'elle a cueillis.
Elle s'arrête et descend devant la porte du palais d'Éson. Elle ne veut
d'autre toit que le ciel. Elle évite les profanes regards des mortels.
| [7,230] nec non Peneos nec non Spercheides undae
contribuere aliquid iuncosaque litora Boebes;
carpsit et Euboica uiuax Anthedone gramen,
nondum mutato uulgatum corpore Glauci.
Et iam nona dies curru pennisque draconum
235 nonaque nox omnes lustrantem uiderat agros,
cum rediit; neque erant tacti nisi odore dracones,
et tamen annosae pellem posuere senectae.
constitit adueniens citra limenque foresque
et tantum caelo tegitur refugitque uiriles
| | [7,240] Elle élève deux autels de gazon, l'un à droite pour Hécate, l'autre à gauche
pour Hébé; elle les entoure de verveine et d'agrestes rameaux. Elle ouvre la
terre, elle y creuse deux bassins, et plongeant le couteau dans la gorge
d'une brebis noire, elle épanche son sang dans les deux fosses, répand dans
l'une une coupe de vin, dans l'autre une coupe de lait chaud; et, prononçant
quelques paroles magiques, elle invoque les dieux de la terre; elle conjure
le roi des pâles ombres, et Proserpine son épouse,
| [7,240] contactus, statuitque aras de caespite binas,
dexteriore Hecates, ast laeua parte Iuuentae.
has ubi uerbenis siluaque incinxit agresti,
haud procul egesta scrobibus tellure duabus
sacra facit cultrosque in guttura uelleris atri
245 conicit et patulas perfundit sanguine fossas;
tum super inuergens liquidi carchesia mellis
alteraque inuergens tepidi carchesia lactis,
uerba simul fudit terrenaque numina ciuit
umbrarumque rogat rapta cum coniuge regem,
| | [7,250] de ne pas hâter pour Éson le ciseau de la Parque homicide.
Quand elle eut apaisé les sombres déités par de longues prières, elle
ordonne qu'on apporte le corps d'Éson auprès des magiques autels; et,
l'ayant plongé par ses enchantements dans un sommeil profond, qui ressemble
à la mort, elle le couche sur les végétaux qu'elle vient d'étendre sur la
terre. Elle commande ensuite à Jason et aux esclaves de se retirer, et
d'éloigner leurs yeux profanes des mystères qu'elle va commencer. Ils
obéissent. Médée, les cheveux épars, et telle qu'une bacchante, tourne
autour des autels où brille un feu sacré. Elle plonge des brandons dans le
sang de la victime,
| [7,250] ne properent artus anima fraudare senili.
Quos ubi placauit precibusque et murmure longo,
Aesonis effetum proferri corpus ad auras
iussit et in plenos resolutum carmine somnos
exanimi similem stratis porrexit in herbis.
255 hinc procul Aesoniden, procul hinc iubet ire ministros
et monet arcanis oculos remouere profanos.
diffugiunt iussi; passis Medea capillis
bacchantum ritu flagrantis circuit aras
multifidasque faces in fossa sanguinis atra
| | [7,260] et les allume tout sanglants au foyer des autels. Elle purifie le vieillard,
trois fois par le feu, trois fois par l'onde, et trois fois par le soufre.
Cependant les herbes fermentent dans un vase d'airain, qui bouillonne
et blanchit d'écume. C'est là qu'elle fait dissoudre les racines, les
semences, les fleurs, et les sucs puissants qu'elle a cueillis dans les
vallons d'Hémonie. Elle jette encore dans le vase ardent des pierres qu'elle
apporta des premières régions de l'orient; des sables que les flots de
l'Océan ont lavés sur ses rivages; elle ajoute à ce mélange les humides
influences de la lune qu'elle a recueillies pendant la nuit, les ailes
hideuses et les chairs d'une chauve-souris, les entrailles d'un de ces loups
| [7,260] tinguit et infectas geminis accendit in aris
terque senem flamma, ter aqua, ter sulphure lustrat.
Interea ualidum posito medicamen aeno
feruet et exsultat spumisque tumentibus albet.
illic Haemonia radices ualle resectas
265 seminaque floresque et sucos incoquit atros;
adicit extremo lapides Oriente petitos
et quas Oceani refluum mare lauit harenas;
addit et exceptas luna pernocte pruinas
et strigis infamis ipsis cum carnibus alas
| | [7,270] qui, dépouillant leur forme farouche, prennent quelquefois d'un homme et la
forme et la voix; la peau légère et écaillée d'un serpent des eaux du
Cynips, le foie d'un cerf déjà vieux, et la tête d'une corneille que neuf
siècles avaient blanchie.
Après avoir rassemblé dans l'airain toutes ces matières magiques, et mille
autres qui sont inconnues, elle les mêle avec une branche d'olivier sèche et
nue; et, tandis qu'elle fait remonter à la surface tout ce qui est dans le
fond du vase bouillant,
| [7,270] inque uirum soliti uultus mutare ferinos
ambigui prosecta lupi; nec defuit illis
squamea Cinyphii tenuis membrana chelydri
uiuacisque iecur cerui; quibus insuper addit
oua caputque nouem cornicis saecula passae.
275 his et mille aliis postquam sine nomine rebus
propositum instruxit mortali barbara maius,
arenti ramo iampridem mitis oliuae
omnia confudit summisque inmiscuit ima.
ecce uetus calido uersatus stipes aeno
| | [7,280] l'olivier aride y verdit, s'y couvre de feuilles, et en sort d'olives chargé :
et partout où la violence du feu fait jaillir de l'airain et tomber sur la terre l'écume
et les gouttes brûlantes, l'herbe desséchée se ranime; les fleurs et le gazon étalent
la parure du printemps.
À la vue de ce prodige, Médée ouvre avec une épée la gorge du
vieillard. Elle en fait sortir tout le sang qui coulait dans ses veines, et
le remplace par ces sucs merveilleux qu'Éson reçoit par sa bouche ou par sa
blessure. Sa barbe, ses cheveux que les ans ont blanchis, se noircissent soudain.
| [7,280] fit uiridis primo nec longo tempore frondes
induit et subito grauidis oneratur oliuis:
at quacumque cauo spumas eiecit aeno
ignis et in terram guttae cecidere calentes,
uernat humus, floresque et mollia pabula surgunt.
285 quae simul ac uidit, stricto Medea recludit
ense senis iugulum ueteremque exire cruorem
passa replet sucis; quos postquam conbibit Aeson
aut ore acceptos aut uulnere, barba comaeque
canitie posita nigrum rapuere colorem,
| | [7,290] Sa maigreur disparaît. Sa pâleur et ses rides s'effacent. Un nouveau sang coule dans
ses veines. Il a repris sa force, sa beauté, et il s'étonne de se retrouver tel qu'il était avant
d'avoir atteint son huitième lustre.
Bacchus, du haut de l'Olympe, a vu ce prodige. Il veut que Médée rajeunisse
par le même moyen les Nymphes de Nysa qui prirent soin de son enfance, et
pour elles il demande cette faveur.
Mais il faut que l'art de Médée serve à sa perfidie. Elle feint une colère
implacable contre Jason, et, fuyant loin de lui, elle vient implorer un
asile au palais de Pélias. Ce prince était accablé sous le poids des années.
| [7,290] pulsa fugit macies, abeunt pallorque situsque,
adiectoque cauae supplentur corpore rugae,
membraque luxuriant: Aeson miratur et olim
ante quater denos hunc se reminiscitur annos.
Viderat ex alto tanti miracula monstri
295 Liber et admonitus, iuuenes nutricibus annos
posse suis reddi, capit hoc a Colchide munus.
Neue doli cessent, odium cum coniuge falsum
Phasias adsimulat Peliaeque ad limina supplex
confugit; atque illam, quoniam grauis ipse senecta est,
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