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Du texte à l'hypertexte

Ovide, Métamorphoses, Livre XV

Pythagore (XV, 60-478)

  Pythagore (XV, 60-478)

[15,60] Il y avait là, dans cette ville, un homme de l'île de Samos, qui, fuyant sa patrie et ses maîtres, s'était volontairement exilé par haine de la tyrannie. Quelque éloigné qu'il fût des régions célestes, il s'élevait, par la méditation, jusqu'aux astres, et voyait, des yeux de l'esprit, ce que la nature refuse aux regards des humains. Arrivé, par la pensée et par de savantes veilles, à la connaissance de toutes choses, il les faisait connaître aux hommes réunis pour l'entendre; et, tandis qu'en l'admirant ils écoutaient en silence, le sage expliquait l'origine du Monde et les principes des êtres; ce qu'était la nature, ce qu'était la divinité; de quelle manière se formaient et la neige et la foudre; [15,60] Vir fuit hic ortu Samius, sed fugerat una
et Samon et dominos odioque tyrannidis exul
sponte erat isque licet caeli regione remotos
mente deos adiit et, quae natura negabat
uisibus humanis, oculis ea pectoris hausit,
65 cumque animo et uigili perspexerat omnia cura,
in medium discenda dabat coetusque silentum
dictaque mirantum magni primordia mundi
et rerum causas et, quid natura, docebat,
quid deus, unde niues, quae fulminis esset origo,
[15,70] si c'était Jupiter ou le choc des vents dans la nue qui produisait le tonnerre; ce qui faisait trembler la terre; par quelle loi les astres se mouvaient, et tous les mystères cachés aux mortels. Le premier, il défendit de servir sur les tables des animaux égorgés, et il exposa le premier, en ces termes, une doctrine plus admirée que suivie : "Cessez, Mortels, de souiller vos corps de ces aliments coupables. Vous avez les moissons des champs; vous avez des fruits qui font courber sous leur poids les arbres des vergers. Pour vous le raisin se gonfle et mûrit dans la vigne. Il est des légumes d'un goût exquis; il en est d'autres que le feu rend plus tendres et plus savoureux. [15,70] Iuppiter an uenti discussa nube tonarent,
quid quateret terras, qua sidera lege mearent,
et quodcumque latet, primusque animalia mensis
arguit inponi, primus quoque talibus ora
docta quidem soluit, sed non et credita, uerbis:
75 'Parcite, mortales, dapibus temerare nefandis
corpora! sunt fruges, sunt deducentia ramos
pondere poma suo tumidaeque in uitibus uuae,
sunt herbae dulces, sunt quae mitescere flamma
mollirique queant; nec uobis lacteus umor
[15,80] Ni le lait, ni le miel que parfume le thym, ne vous sont défendus. La terre prodigue vous offre ses plus doux trésors, et vous fournit des aliments exempts de sang et de carnage. Il n'appartient qu'aux animaux de se nourrir de chair : encore tous n'en font-ils point usage. Le cheval, la brebis, et le bœuf, vivent de l'herbe des prairies. Mais ceux qui sont d'un naturel farouche et sanguinaire, les tigres d'Arménie, les lions prompts à la colère, les ours et les loups, aiment les aliments sanglants. Ah ! c'est un grand crime de confondre des entrailles dans des entrailles, d'engraisser un corps d'un autre corps, [15,80] eripitur, nec mella thymi redolentia florem:
prodiga diuitias alimentaque mitia tellus
suggerit atque epulas sine caede et sanguine praebet.
carne ferae sedant ieiunia, nec tamen omnes:
quippe equus et pecudes armentaque gramine uiuunt;
85 at quibus ingenium est inmansuetumque ferumque,
Armeniae tigres iracundique leones
cumque lupis ursi, dapibus cum sanguine gaudent.
heu quantum scelus est in uiscera uiscera condi
ingestoque auidum pinguescere corpore corpus
[15,90] et de ne conserver la vie d'un être que par la mort d'un autre ! Quoi ! parmi tant de biens que la meilleure des mères, la terre, produit pour vos besoins, vous n'aimez qu'à porter vos dents cruelles sur des animaux égorgés, qu'à mordre des blessures, et qu'à imiter les barbares Cyclopes ! Ne pouvez-vous faire cesser que par la destruction des êtres, les jeûnes d'un estomac vorace et déréglé ! Dans cet âge antique, que nous avons appelé l'âge d'or, l'homme vivait content du fruit des arbres, des plantes champêtres; et jamais il ne souilla sa bouche de sang. Alors l'oiseau balançait, sans danger, ses ailes dans les airs; [15,90] alteriusque animans animantis uiuere leto!
scilicet in tantis opibus, quas, optima matrum,
terra parit, nil te nisi tristia mandere saeuo
uulnera dente iuuat ritusque referre Cyclopum,
nec, nisi perdideris alium, placare uoracis
95 et male morati poteris ieiunia uentris!
'At uetus illa aetas, cui fecimus aurea nomen,
fetibus arboreis et, quas humus educat, herbis
fortunata fuit nec polluit ora cruore.
tunc et aues tutae mouere per aera pennas,
[15,100] le lièvre errait sans frayeur, dans les campagnes; la crédulité du poisson ne l'attachait point à l'hameçon funeste. Aucun être n'employait, aucun ne craignait ni les pièges, ni la fraude : tout était en paix. Mais celui, quel qu'il soit, qui, le premier abandonnant l'innocente frugalité de cet âge, plongea des chairs dans son avide sein, ouvrit le chemin du crime. C'est, je veux le croire, par le carnage des bêtes féroces que le fer commença à être ensanglanté. Mais c'était assez de leur donner la mort. Il est permis, je l'avoue, d'ôter la vie aux animaux qui menacent la nôtre : [15,100] et lepus inpauidus mediis errauit in aruis,
nec sua credulitas piscem suspenderat hamo:
cuncta sine insidiis nullamque timentia fraudem
plenaque pacis erant. postquam non utilis auctor
uictibus inuidit, quisquis fuit ille, leonum
105 corporeasque dapes auidum demersit in aluum,
fecit iter sceleri, primoque e caede ferarum
incaluisse potest maculatum sanguine ferrum
(idque satis fuerat) nostrumque petentia letum
corpora missa neci salua pietate fatemur:
[15,110] on pouvait les tuer, mais il ne fallait pas s'en nourrir. On alla plus loin encore. On croit que le pourceau mérita d'être la première victime immolée, parce qu'il détruisait les semences et ruinait l'espoir de l'année. Le bouc fut sacrifié sur l'autel de Bacchus, parce qu'il avait offensé la vigne : ces deux animaux trouvèrent ainsi la peine de leur faute. Mais quelle peine méritiez-vous, innocentes brebis, troupeaux paisibles dont les mamelles pendantes se gonflent, pour l'homme, d'un nectar délicieux; dont la molle toison lui fournit ses vêtements; et dont la vie est, plus que la mort, utile à ses besoins ? [15,110] sed quam danda neci, tam non epulanda fuerunt.
'Longius inde nefas abiit, et prima putatur
hostia sus meruisse mori, quia semina pando
eruerit rostro spemque interceperit anni;
uite caper morsa Bacchi mactandus ad aras
115 ducitur ultoris: nocuit sua culpa duobus!
quid meruistis oues, placidum pecus inque tuendos
natum homines, pleno quae fertis in ubere nectar,
mollia quae nobis uestras uelamina lanas
praebetis uitaque magis quam morte iuuatis?
[15,120] Quel mal a fait le bœuf, animal sans fraude et sans artifice, simple, incapable de nuire, et né pour les plus durs travaux ? Ah ! ce fut un ingrat, indigne des dons de Cérès, celui qui, le premier, détela du joug fumant l'animal agricole pour l'égorger; qui frappa de la hache son col usé par de rudes travaux, en retournant si souvent la terre, et faisant produire aux champs tant de riches moissons ! Mais ce n'était pas assez de commettre un si grand crime : l'homme a voulu y associer les dieux; et il ose croire que le sang des génisses est agréable aux Immortels ! [15,120] quid meruere boues, animal sine fraude dolisque,
innocuum, simplex, natum tolerare labores?
inmemor est demum nec frugum munere dignus,
qui potuit curui dempto modo pondere aratri
ruricolam mactare suum, qui trita labore
125 illa, quibus totiens durum renouauerat aruum,
quot dederat messes, percussit colla securi.
nec satis est, quod tale nefas committitur: ipsos
inscripsere deos sceleri numenque supernum
caede laboriferi credunt gaudere iuuenci!
[15,130] Une victime sans tache, remarquable par sa beauté, car sa beauté lui devient funeste, est parée de bandelettes et conduite à l'autel. Là, elle entend des prières qu'elle ne comprend pas. Elle voit placer sur son front, au milieu de ses cornes dorées, les fruits de la terre, qu'elle a cultivée. Le couteau, qu'elle a déjà peut-être aperçu dans l'eau limpide préparée pour le sacrifice, la frappe : aussitôt on arrache de son sein les entrailles vivantes, et on les interroge pour y trouver le secret des dieux. D'où vient à l'homme cette faim si grande des aliments défendus ? Ô Mortels ! je vous en conjure, renoncez à ces festins barbares. [15,130] uictima labe carens et praestantissima forma
(nam placuisse nocet) uittis insignis et auro
sistitur ante aras auditque ignara precantem
inponique suae uidet inter cornua fronti,
quas coluit, fruges percussaque sanguine cultros
135 inficit in liquida praeuisos forsitan unda.
protinus ereptas uiuenti pectore fibras
inspiciunt mentesque deum scrutantur in illis;
inde (fames homini uetitorum tanta ciborum)
audetis uesci, genus o mortale! quod, oro,
[15,140] Écoutez et retenez mes avertissements : lorsque vous mangez la chair de vos boeufs égorgés, sachez et souvenez-vous que vous mangez vos cultivateurs. Et, puisqu'un dieu m'ouvre la bouche, je suivrai les mouvements qu'il m'inspire, je découvrirai les secrets qu'Apollon a cachés dans mon sein; je dévoilerai ceux du ciel même, et les oracles dont il m'a rempli. Je vais chanter de grandes choses, trop longtemps ignorées, et que l'esprit de nos pères n'a pu pénétrer. Je vais monter parmi les astres, quitter la terre, séjour de l'erreur, marcher sur les nuées, m'asseoir sur les vastes épaules d'Atlas; [15,140] ne facite, et monitis animos aduertite nostris!
cumque boum dabitis caesorum membra palato,
mandere uos uestros scite et sentite colonos.
'Et quoniam deus ora mouet, sequar ora mouentem
rite deum Delphosque meos ipsumque recludam
145 aethera et augustae reserabo oracula mentis:
magna nec ingeniis inuestigata priorum
quaeque diu latuere, canam; iuuat ire per alta
astra, iuuat terris et inerti sede relicta
nube uehi ualidique umeris insistere Atlantis
[15,150] et, de là, regardant les Mortels errants, sans que la raison les guide, et livrés à des terreurs frivoles, les rassurer contre la crainte de la mort, et dérouler devant eux les lois immuables de leurs destinées. Faibles Mortels, que glace l'effroi du trépas, pourquoi craindre le Styx et l'Empire des ombres, fables inventées par les poètes, vaines expiations d'un monde imaginaire ? Soit que le corps périsse consumé dans les feux du bûcher, soit que le temps le détruise, ne croyez pas qu'il souffre quand il n'est plus. Les âmes ne meurent point : sorties de leurs premières demeures, elles passent et vivent dans de nouvelles habitations. [15,150] palantesque homines passim et rationis egentes
despectare procul trepidosque obitumque timentes
sic exhortari seriemque euoluere fati!
'O genus attonitum gelidae formidine mortis,
quid Styga, quid tenebras et nomina uana timetis,
155 materiem uatum, falsi terricula mundi?
corpora, siue rogus flamma seu tabe uetustas
abstulerit, mala posse pati non ulla putetis!
morte carent animae semperque priore relicta
sede nouis domibus uiuunt habitantque receptae:
[15,160] Moi-même, je m'en souviens, pendant la guerre de Troie, j'étais Euphorbe, fils de Panthous; le plus jeune des Atrides me perça le coeur de sa forte lance : j'ai reconnu naguère, au temple de Junon, dans la ville d'Argos, le bouclier dont alors mon bras était armé. Tout change, rien ne meurt. L'âme erre d'un corps a un autre, quel qu'il soit : elle passe de l'animal à l'homme, de l'homme à l'animal, et ne périt jamais. Comme la cire fragile reçoit des formes variées, et change de figure sans changer de substance : [15,160] ipse ego (nam memini) Troiani tempore belli
Panthoides Euphorbus eram, cui pectore quondam
haesit in aduerso grauis hasta minoris Atridae;
cognoui clipeum, laeuae gestamina nostrae,
nuper Abanteis templo Iunonis in Argis!
165 omnia mutantur, nihil interit: errat et illinc
huc uenit, hinc illuc, et quoslibet occupat artus
spiritus eque feris humana in corpora transit
inque feras noster, nec tempore deperit ullo,
utque nouis facilis signatur cera figuris
[15,170] ainsi j'enseigne que l'âme est toujours la même, mais qu'elle émigre en des corps différents. Dans vos appétits déréglés, craignez donc de devenir impies. Je le déclare au nom des dieux, prenez garde, par le meurtre détestable des animaux, de chasser de leur nouvel asile les âmes de vos parents. Que votre sang ne se nourrisse point de votre sang. Et, puisque, porté sur une vaste mer, j'ai livré aux vents toutes mes voiles, je dirai : Rien n'est stable dans l'univers : tout varie, tout n'offre qu'une image passagère. [15,170] nec manet ut fuerat nec formam seruat eandem,
sed tamen ipsa eadem est, animam sic semper eandem
esse, sed in uarias doceo migrare figuras.
ergo, ne pietas sit uicta cupidine uentris,
parcite, uaticinor, cognatas caede nefanda
175 exturbare animas, nec sanguine sanguis alatur!
'Et quoniam magno feror aequore plenaque uentis
uela dedi: nihil est toto, quod perstet, in orbe.
cuncta fluunt, omnisque uagans formatur imago;
ipsa quoque adsiduo labuntur tempora motu,
[15,180] Le temps lui-même roule comme un fleuve dans sa course éternelle. Le fleuve rapide et l'heure légère ne peuvent l'arrêter. Mais, comme le flot presse le flot, chassant celui qui le précède, et chassé par celui qui le suit, ainsi les moments s'écoulent, se succèdent, et sont toujours nouveaux. L'instant qui vient de commencer, n'est plus; celui qui n'était pas encore arrive : tous passent, et se renouvellent sans cesse. Voyez la nuit, qui s'avance, tendre vers le jour, et les ombres s'effacer dans la lumière. Lorsque tout repose encore dans la nature, l'azur du ciel n'est pas celui dont le ciel se colore au moment [15,180] non secus ac flumen; neque enim consistere flumen
nec leuis hora potest: sed ut unda inpellitur unda
urgeturque prior ueniente urgetque priorem,
tempora sic fugiunt pariter pariterque sequuntur
et noua sunt semper; nam quod fuit ante, relictum est,
185 fitque, quod haut fuerat, momentaque cuncta nouantur.
'Cernis et emensas in lucem tendere noctes,
et iubar hoc nitidum nigrae succedere nocti;
nec color est idem caelo, cum lassa quiete
cuncta iacent media cumque albo Lucifer exit
[15,190] où l'Étoile du matin paraît sur son char d'albâtre. Cet azur prend une autre nuance, quand l'Aurore, qui précède le jour, sème de roses la carrière qu'elle va livrer au Soleil. Le Soleil lui-même paraît environné de pourpre, quand, le matin, il s'élève de la terre inférieure, et quand, le soir, il y redescend. Mais, au milieu de sa course, sa lumière est plus éclatante, parce que, dans les hautes régions, l'air, plus pur, est dégagé des vapeurs de la terre. L'Astre de la nuit offre aussi des aspects différents : dans sa croissance, il est plus petit, et, dans son décours, il est plus grand la veille que le lendemain. [15,190] clarus equo rursusque alius, cum praeuia lucis
tradendum Phoebo Pallantias inficit orbem.
ipse dei clipeus, terra cum tollitur ima,
mane rubet, terraque rubet cum conditur ima,
candidus in summo est, melior natura quod illic
195 aetheris est terraeque procul contagia fugit.
nec par aut eadem nocturnae forma Dianae
esse potest umquam semperque hodierna sequente,
si crescit, minor est, maior, si contrahit orbem.
'Quid? non in species succedere quattuor annum
[15,200] Voyez l'Année, se partageant en quatre saisons, imiter ainsi, dans son cours, les âges de la vie. Au commencement du Printemps, elle a la faiblesse de l'enfant à la mamelle. Alors le grain, herbe tendre et fragile, croît et charme l'espoir du laboureur. Tout fleurit, la campagne riante est émaillée de mille couleurs; mais les plantes n'ont encore aucune énergie. Devenue plus robuste, l'Année passe du Printemps à l'Été, semblable au jeune homme dans toute sa vigueur. Aucun âge n'est plus fort, plus fécond, plus ardent. L'Automne succède : il n'a plus la ferveur de l'âge précédent; [15,200] adspicis, aetatis peragentem imitamina nostrae?
nam tener et lactens puerique simillimus aeuo
uere nouo est: tunc herba recens et roboris expers
turget et insolida est et spe delectat agrestes;
omnia tunc florent, florumque coloribus almus
205 ludit ager, neque adhuc uirtus in frondibus ulla est.
transit in aestatem post uer robustior annus
fitque ualens iuuenis: neque enim robustior aetas
ulla nec uberior, nec quae magis ardeat, ulla est.
excipit autumnus, posito feruore iuuentae
[15,210] c'est celui du calme et de la maturité : il tient le milieu entre la jeunesse et la vieillesse, et, déjà sa tête commence à blanchir. Enfin le vieil Hiver arrive d'un pas tremblant, dépouillé de ses cheveux, ou n'en ayant plus que de blancs. C'est ainsi que nos corps changent sans cesse : ce que nous étions hier, ce qu'aujourd'hui nous sommes, demain nous ne le serons plus. Il fut un temps où, simple germe, espoir incertain de l'homme encore à naître, nous habitâmes dans le sein d'une mère. La Nature soigna son ouvrage : [15,210] maturus mitisque inter iuuenemque senemque
temperie medius, sparsus quoque tempora canis.
inde senilis hiems tremulo uenit horrida passu,
aut spoliata suos, aut, quos habet, alba capillos.
'Nostra quoque ipsorum semper requieque sine ulla
215 corpora uertuntur, nec quod fuimusue sumusue,
cras erimus; fuit illa dies, qua semina tantum
spesque hominum primae matris latitauimus aluo:
artifices natura manus admouit et angi
corpora uisceribus distentae condita matris
[15,220] elle ne voulut pas que notre corps restât toujours resserré dans les flancs qui l'enfermaient, et sa main puissante nous ouvrit les portes de la vie. L'enfant à peine a vu le jour, il est sans force, et ne peut se mouvoir. Bientôt, semblable au quadrupède, il marche sur ses pieds et sur ses mains. Peu à peu, tremblant, et mal affermi sur ses jambes, il cherche un appui qui le soutienne, il est debout; il devient fort et léger; sa jeunesse s'envole, il traverse l'âge moyen de la vie, et, par une pente rapide, est emporté au couchant de ses jours. La vieillesse dissout la force de l'âge précédent. Milon, chargé d'années, pleure en voyant pendre et languir, sans vigueur, [15,220] noluit eque domo uacuas emisit in auras.
editus in lucem iacuit sine uiribus infans;
mox quadrupes rituque tulit sua membra ferarum,
paulatimque tremens et nondum poplite firmo
constitit adiutis aliquo conamine neruis.
225 inde ualens ueloxque fuit spatiumque iuuentae
transit et emeritis medii quoque temporis annis
labitur occiduae per iter decliue senectae.
subruit haec aeui demoliturque prioris
robora: fletque Milon senior, cum spectat inanes
[15,230] ces bras naguère nerveux et puissants, semblables aux bras d'Hercule. Elle pleure aussi, la fille de Tyndare, en apercevant, dans la glace fidèle, les rides de son visage; et elle se demande comment elle a pu être deux fois enlevée. Temps, qui dévores ce qui existe; et toi, Vieillesse envieuse, vous détruisez tout; et ce que la lime de l'âge a sourdement usé, vous le consumez par une lente mort. Ce que nous appelons éléments n'a pas plus de stabilité; écoutez : J'enseignerai les changements qu'ils éprouvent. Le Monde éternel contient quatre corps élémentaires : [15,230] illos, qui fuerant solidorum mole tororum
Herculeis similes, fluidos pendere lacertos;
flet quoque, ut in speculo rugas adspexit aniles,
Tyndaris et secum, cur sit bis rapta, requirit.
tempus edax rerum, tuque, inuidiosa uetustas,
235 omnia destruitis uitiataque dentibus aeui
paulatim lenta consumitis omnia morte!
'Haec quoque non perstant, quae nos elementa uocamus,
quasque uices peragant, animos adhibete: docebo.
quattuor aeternus genitalia corpora mundus
[15,240] deux, la terre et l'eau, sont pesants, et descendent entraînés par leur propre poids. Les deux autres, privés de toute gravité, l'air, et le feu, plus pur que l'air, s'élèvent sans résistance. Quoique distants et séparés, ces corps sont le principe de toutes choses. Eux-mêmes se changent l'un en l'autre : la terre se dissout en eau, l'eau se résout en vapeur légère; et l'air, devenu plus subtil, brille parmi les feux éthérés. Par une révolution constante et contraire, tous ces corps reviennent dans leur premier état : [15,240] continet; ex illis duo sunt onerosa suoque
pondere in inferius, tellus atque unda, feruntur,
et totidem grauitate carent nulloque premente
alta petunt, aer atque aere purior ignis.
quae quamquam spatio distent, tamen omnia fiunt
245 ex ipsis et in ipsa cadunt: resolutaque tellus
in liquidas rarescit aquas, tenuatus in auras
aeraque umor abit, dempto quoque pondere rursus
in superos aer tenuissimus emicat ignes;
inde retro redeunt, idemque retexitur ordo.
[15,250] en se condensant, le feu se change en air, l'air en eau, l'eau en argile. Aucun corps ne conserve sa forme primitive. La Nature, qui renouvelle sans cesse les choses, ne fait que substituer des formes à d'autres formes. Croyez-moi, rien ne périt dans ce vaste univers; mais tout varie et change de figure. Ce qu'on appelle naître, c'est commencer d'être autre chose que ce qu'on était auparavant; et ce qu'on appelle mourir n'est que cesser d'être ce qu'on était; et, quoiqu'il y ait changement perpétuel de forme et de lieu, la matière existe toujours. Je ne pense pas que rien puisse durer sous la même apparence. [15,250] ignis enim densum spissatus in aera transit,
hic in aquas, tellus glomerata cogitur unda.
'Nec species sua cuique manet, rerumque nouatrix
ex aliis alias reparat natura figuras:
nec perit in toto quicquam, mihi credite, mundo,
255 sed uariat faciemque nouat, nascique uocatur
incipere esse aliud, quam quod fuit ante, morique
desinere illud idem. cum sint huc forsitan illa,
haec translata illuc, summa tamen omnia constant.
'Nil equidem durare diu sub imagine eadem
[15,260] C'est ainsi qu'après le siècle d'or est venu le siècle de fer. C'est ainsi que divers pays ont changé de fortune. J'ai vu ce qui fut jadis un terrain solide être maintenant une mer. J'ai vu des terres sorties du sein des ondes, et des conques marines loin des bords d'Amphitrite : une vieille ancre a été trouvée sur de hautes montagnes. Des torrents rapides ont creusé des vallons dans les plaines. Les inondations ont fait descendre des collines au sein des eaux. Des marais sont devenus des champs sablonneux; et des terres arides sont aujourd'hui des marécages. [15,260] crediderim: sic ad ferrum uenistis ab auro,
saecula, sic totiens uersa est fortuna locorum.
uidi ego, quod fuerat quondam solidissima tellus,
esse fretum, uidi factas ex aequore terras;
et procul a pelago conchae iacuere marinae,
265 et uetus inuenta est in montibus ancora summis;
quodque fuit campus, uallem decursus aquarum
fecit, et eluuie mons est deductus in aequor,
eque paludosa siccis humus aret harenis,
quaeque sitim tulerant, stagnata paludibus ument.
[15,270] La Nature ouvre ici de nouvelles sources; elle en tarit d'autres ailleurs. Les secousses de la terre ébranlée ont fait naître des fleuves, et en ont desséché plusieurs. Ainsi le Lycus, englouti dans la terre, se remontre plus loin, et semble sortir d'une source nouvelle. Ainsi l'Erasinus se perd dans un gouffre profond; et, après avoir conduit paisiblement ses flots souterrains, reparaît plus vaste dans les plaines d'Argos. Ainsi, l'on raconte que le fleuve Mysus, ennuyé de sa source et de ses premiers rivages, va, sous le nom de Caïque, couler dans des pays lointains. Tantôt l'Amenanus roule, en Sicile, son onde sablonneuse; [15,270] hic fontes natura nouos emisit, at illic
clausit, et aut imis commota tremoribus orbis
flumina prosiliunt, aut exsiccata residunt.
sic ubi terreno Lycus est epotus hiatu,
existit procul hinc alioque renascitur ore;
275 sic modo conbibitur, tecto modo gurgite lapsus
redditur Argolicis ingens Erasinus in aruis,
et Mysum capitisque sui ripaeque prioris
paenituisse ferunt, alia nunc ire Caicum;
nec non Sicanias uoluens Amenanus harenas
[15,280] tantôt son lit est desséché, et sa source paraît tarie. Jadis on buvait les eaux de l'Anigros; elles sont devenues pernicieuses, si toute croyance n'est point ravie aux poètes, depuis qu'atteints par les flèches d'Hercule, les Centaures entrèrent dans ce fleuve pour laver leurs blessures. Les ondes de l'Hypanis, qui descend des montagnes de la Scythie, d'abord douces et pures, se chargent, dans leur cours, de sel et d'amertume. Antissa, Pharos, et Tyr bâtie par les Phéniciens, ont eu pour ceinture les mers : aucune de ces villes n'est une île aujourd'hui. Les anciens habitants de Leucade ont vu joint au continent leur territoire [15,280] nunc fluit, interdum suppressis fontibus aret.
ante bibebatur, nunc, quas contingere nolis,
fundit Anigrus aquas, postquam, nisi uatibus omnis
eripienda fides, illic lauere bimembres
uulnera, clauigeri quae fecerat Herculis arcus.
285 quid? non et Scythicis Hypanis de montibus ortus,
qui fuerat dulcis, salibus uitiatur amaris?
'Fluctibus ambitae fuerant Antissa Pharosque
et Phoenissa Tyros: quarum nunc insula nulla est.
Leucada continuam ueteres habuere coloni:
[15,290] qu'entourent les flots. Zancle était, dit-on, réunie à l'Italie, avant que l'Océan, séparant ces deux terres, n'eût entraîné la Sicile au milieu de ses ondes. Si vous cherchez Hélicé et Buris, villes de l'Achaïe, vous les trouverez sous les eaux. Le nautonier montre encore leurs murs inclinés et leurs débris submergés. Près de Trézène, où régna Pitthée, s'élève une colline où aucun arbre n'offre son ombrage : c'était jadis une campagne fertile, unie dans sa surface. Par un prodige, dont le récit même est horrible, les vents furieux, enfermés dans des cavernes obscures, [15,290] nunc freta circueunt; Zancle quoque iuncta fuisse
dicitur Italiae, donec confinia pontus
abstulit et media tellurem reppulit unda;
si quaeras Helicen et Burin, Achaidas urbes,
inuenies sub aquis, et adhuc ostendere nautae
295 inclinata solent cum moenibus oppida mersis.
est prope Pittheam tumulus Troezena, sine ullis
arduus arboribus, quondam planissima campi
area, nunc tumulus; nam (res horrenda relatu)
uis fera uentorum, caecis inclusa cauernis,
[15,300] cherchant à respirer, luttant en vain pour s'ouvrir le chemin de l'air et de la liberté, et ne trouvant dans leur prison aucun passage à leur haleine, enflèrent et distendirent cette terre, comme le souffle de la bouche enfle une vessie ou une peau de bouc. Cette enflure resta dans la campagne; elle a la forme d'une haute colline, et s'est durcie avec le temps. Je pourrais ajouter ici beaucoup d'autres exemples qui vous sont connus, ou dont vous avez entendu parler : je n'en citerai qu'un petit nombre. L'eau ne reçoit-elle et ne donne-t-elle pas des formes différentes ? [15,300] exspirare aliqua cupiens luctataque frustra
liberiore frui caelo, cum carcere rima
nulla foret toto nec peruia flatibus esset,
extentam tumefecit humum, ceu spiritus oris
tendere uesicam solet aut derepta bicorni
305 terga capro; tumor ille loci permansit et alti
collis habet speciem longoque induruit aeuo.
'Plurima cum subeant audita et cognita nobis,
pauca super referam. quid? non et lympha figuras
datque capitque nouas? medio tua, corniger Ammon,
[15,310] Ton onde, ô fontaine d'Ammon, froide au milieu du jour, est brûlante au lever et au coucher du soleil. On dit que, dans une fontaine du pays des Athamanes, le bois s'enflamme, s'il y est plongé lorsque en son déclin la lune resserre son croissant. Les Cicones ont un fleuve dont l'eau pétrifie les entrailles de celui qui la boit, et change en rocher tout ce qu'elle touche. Le Crathis, et le Sybaris, qui arrose ces campagnes, donnent aux cheveux la couleur de l'ambre et de l'or. Mais, par un prodige plus étonnant, s'il est des eaux qui changent les corps, il en est aussi qui changent les esprits. Qui n'a pas entendu parler de l'onde obscène de Salmacis, [15,310] unda die gelida est, ortuque obituque calescit,
admotis Athamanas aquis accendere lignum
narratur, minimos cum luna recessit in orbes.
flumen habent Cicones, quod potum saxea reddit
uiscera, quod tactis inducit marmora rebus;
315 Crathis et huic Subaris nostris conterminus oris
electro similes faciunt auroque capillos;
quodque magis mirum est, sunt, qui non corpora tantum,
uerum animos etiam ualeant mutare liquores:
cui non audita est obscenae Salmacis undae
[15,320] et de ce lac d'Éthiopie, dont les eaux rendent furieux celui qui en a bu, ou le plongent dans un vaste sommeil ? Quiconque se désaltère à la fontaine de Clitorium déteste le vin et n'aime que l'onde pure, soit qu'il y ait dans cette fontaine une vertu contraire à Bacchus; soit, comme le racontent les indigènes, que le fils d'Amythaon, après avoir, par ses enchantements et par ses herbes, arraché aux Furies les Prétides étonnées, ait jeté dans la source ces médicaments si puissants sur la raison, et que l'eau en ait reçu le pouvoir d'inspirer cette horreur pour le vin. Les ondes du fleuve Lynceste produisent un effet contraire : [15,320] Aethiopesque lacus? quos si quis faucibus hausit,
aut furit aut patitur mirum grauitate soporem;
Clitorio quicumque sitim de fonte leuauit,
uina fugit gaudetque meris abstemius undis,
seu uis est in aqua calido contraria uino,
325 siue, quod indigenae memorant, Amythaone natus,
Proetidas attonitas postquam per carmen et herbas
eripuit furiis, purgamina mentis in illas
misit aquas, odiumque meri permansit in undis.
huic fluit effectu dispar Lyncestius amnis,
[15,330] celui qui en a trop bu chancelle comme un homme enivré du jus de la treille. Il est, dans l'Arcadie, un lac aux eaux douteuses ou suspectes : les anciens l'ont appelé Phénéos; craignez l'usage de ces eaux : elles sont nuisibles pendant la nuit, et sans danger pendant le jour. Ainsi les lacs, et les fleuves ont des propriétés différentes et des effets divers. Il fut un temps où l'île d'Ortygie flottait sur les ondes; maintenant elle est assise au sein des mers. Le navire Argo craignit les Symplégades errantes, et les flots qu'elles soulevaient en s'entrechoquant. Aujourd'hui l'une et l'autre sont stables, immobiles, et résistent aux vents. [15,330] quem quicumque parum moderato gutture traxit,
haut aliter titubat, quam si mera uina bibisset.
est locus Arcadiae, Pheneon dixere priores,
ambiguis suspectus aquis, quas nocte timeto:
nocte nocent potae, sine noxa luce bibuntur;
335 sic alias aliasque lacus et flumina uires
concipiunt.++tempusque fuit, quo nauit in undis,
nunc sedet Ortygie; timuit concursibus Argo
undarum sparsas Symplegadas elisarum,
quae nunc inmotae perstant uentisque resistunt.
[15,340] L'Etna, brûlant dans ses fournaises de soufre, ne vomira pas toujours des feux, et n'en a pas toujours vomi. Car si la terre est un animal, elle vit; elle a, en divers lieux, des bouches nombreuses pour sa brûlante haleine; et toutes les fois qu'elle est ébranlée par quelques secousses, elle peut fermer, dans une contrée, ses canaux souterrains, et en ouvrir d'autres ailleurs. Si les vents légers, comprimés dans des antres profonds, lancent des rochers dont le choc étincelant enflamme des matières qui recèlent les principes du feu, ces vents peuvent abandonner leurs cavernes, qui alors se refroidiront. [15,340] nec quae sulphureis ardet fornacibus Aetne,
ignea semper erit, neque enim fuit ignea semper.
nam siue est animal tellus et uiuit habetque
spiramenta locis flammam exhalantia multis,
spirandi mutare uias, quotiensque mouetur,
345 has finire potest, illas aperire cauernas;
siue leues imis uenti cohibentur in antris
saxaque cum saxis et habentem semina flammae
materiam iactant, ea concipit ictibus ignem,
antra relinquentur sedatis frigida uentis;
[15,350] Et si les feux souterrains s'allument d'eux-mêmes dans le soufre et dans le bitume, un jour cette source doit tarir; la terre épuisée cessera de fournir ces aliments : consumés par les siècles, ils manqueront à la voracité du gouffre, qui, ne pouvant s'en passer, verra ses feux éteints. On dit qu'à Pallène, dans les pays hyperboréens, il existe des hommes dont les corps, neuf fois plongés dans le marais Tritonien, se couvrent de plumes légères. Je ne puis croire à ce prodige, ni à ce qu'on raconte de ces femmes de Scythie [15,350] siue bitumineae rapiunt incendia uires,
luteaue exiguis ardescunt sulphura fumis,
nempe, ubi terra cibos alimentaque pinguia flammae
non dabit absumptis per longum uiribus aeuum,
naturaeque suum nutrimen deerit edaci,
355 non feret illa famem desertaque deseret ignis.
'Esse uiros fama est in Hyperborea Pallene,
qui soleant leuibus uelari corpora plumis,
cum Tritoniacam nouiens subiere paludem;
haut equidem credo: sparsae quoque membra uenenis
[15,360] qui, versées aussi dans l'art des enchantements, peuvent, en se teignant du suc de certaines herbes, se convertir en oiseaux. Si l'on doit croire aux choses merveilleuses, c'est du moins à celles qui sont prouvées. Ne voyez-vous pas les corps qui sont tombés en dissolution par le temps ou par la chaleur, se convertir en insectes ? Si un taureau assommé est enterré par vous dans une fosse, l'expérience a prouvé ce fait, il sortira de ses entrailles en dissolution des abeilles amies des fleurs. Elles aimeront les champs comme celui qui les fit naître; elles seront laborieuses, et l'espérance conduira leur travail. Le coursier belliqueux qu'on enfouit dans la terre, engendre des frelons. Ôtez au cancre, ami de l’onde, ses serres recourbées, [15,360] exercere artes Scythides memorantur easdem.
'Siqua fides rebus tamen est addenda probatis,
nonne uides, quaecumque mora fluidoue calore
corpora tabuerint, in parua animalia uerti?
in scrobe deiecto mactatos obrue tauros
365 (cognita res usu): de putri uiscere passim
florilegae nascuntur apes, quae more parentum
rura colunt operique fauent in spemque laborant.
pressus humo bellator equus crabronis origo est;
concaua litoreo si demas bracchia cancro,
[15,370] couvrez de terre le reste de son corps : vous verrez s'en élancer un scorpion qui vous menacera de sa queue à double dard. La chenille agreste, comme l'ont remarqué les laboureurs, roule ses fils blancs sur une feuille, et, s'enfermant dans le tissu qu'elle file, quitte sa forme et devient papillon. Dans le limon des marais, une semence féconde engendre la grenouille : d'abord, c'est un corps informe et sans pieds; bientôt la Nature lui donne des cuisses dont elle se sert pour nager; et, afin qu'elle puisse s'élancer sur le rivage et dans l'onde, ses parties postérieures sont plus hautes que celles de devant. L'ours qui vient de naître n'est qu'une masse de chair [15,370] cetera supponas terrae, de parte sepulta
scorpius exibit caudaque minabitur unca;
quaeque solent canis frondes intexere filis
agrestes tineae (res obseruata colonis)
ferali mutant cum papilione figuram.
375 'Semina limus habet uirides generantia ranas,
et generat truncas pedibus, mox apta natando
crura dat, utque eadem sint longis saltibus apta,
posterior partes superat mensura priores.
nec catulus, partu quem reddidit ursa recenti,
[15,380] ébauchée, à peine vivante. Sa mère, en le léchant, façonne ses membres et lui fait prendre une forme pareille à la sienne. N'avez-vous pas vu la mouche ouvrière du miel, d'abord fœtus informe enfermé dans la cire hexagonale, recevoir plus tard ses pieds déliés, et plus tard ses ailes légères ? Qui croirait que l'oiseau de Junon, dont la queue porte l'image des astres, que l'oiseau qui tient les foudres de Jupiter, que les colombes de la déesse de Cythère, et tout le peuple ailé, puissent éclore et sortir du sein d'un œuf, s'il n'avait vu ce phénomène ? Il est des hommes qui croient que lorsque l'épine dorsale a pourri dans la tombe, [15,380] sed male uiua caro est; lambendo mater in artus
fingit et in formam, quantam capit ipse, reducit.
nonne uides, quos cera tegit sexangula fetus
melliferarum apium sine membris corpora nasci
et serosque pedes serasque adsumere pennas?
385 Iunonis uolucrem, quae cauda sidera portat,
armigerumque Iouis Cythereiadasque columbas
et genus omne auium mediis e partibus oui,
ni sciret fieri, fieri quis posse putaret?
sunt qui, cum clauso putrefacta est spina sepulcro,
[15,390] la moelle humaine se change en serpent. Tous ces prodiges ont cependant un principe qui les produit; mais il est sur la terre un oiseau unique qui s'engendre et se renouvelle lui-même : les Assyriens l'appellent le phénix. Il ne se nourrit ni d'herbes, ni de fruits : il vit des larmes de l'encens et des sucs de l'amome. Quand il a vu cinq siècles marquer le terme de sa vie, il construit, de ses ongles et de son bec, un nid sur les hautes branches d'un chêne ou sur la cime tremblante d'un palmier; il le remplit de légères tiges de cannelle, de nard, de myrrhe et de cinname, [15,390] mutari credant humanas angue medullas.
'Haec tamen ex aliis generis primordia ducunt,
una est, quae reparet seque ipsa reseminet, ales:
Assyrii phoenica uocant; non fruge neque herbis,
sed turis lacrimis et suco uiuit amomi.
395 haec ubi quinque suae conpleuit saecula uitae,
ilicet in ramis tremulaeque cacumine palmae
unguibus et puro nidum sibi construit ore,
quo simul ac casias et nardi lenis aristas
quassaque cum fulua substrauit cinnama murra,
[15,400] se couche sur ce bûcher odorant, et meurt dans les parfums. On raconte qu'un jeune phénix renaît alors des cendres de son père, et qu'un même nombre de siècles doit marquer son existence. Lorsque l'âge lui a donné des forces, et qu'il peut charger ses ailes, il dégage du poids du nid les rameaux de l'arbre, enlève ce pieux fardeau, l'emporte dans les airs, arrive dans la ville du Soleil, et, devant les portes sacrées du temple de ce dieu, dépose le tombeau de son père et son propre berceau. Si tous ces faits offrent des nouveautés merveilleuses, le pouvoir de changer de sexe doit paraître plus surprenant. Ne devons-nous pas admirer [15,400] se super inponit finitque in odoribus aeuum.
inde ferunt, totidem qui uiuere debeat annos,
corpore de patrio paruum phoenica renasci;
cum dedit huic aetas uires, onerique ferendo est,
ponderibus nidi ramos leuat arboris altae
405 fertque pius cunasque suas patriumque sepulcrum
perque leues auras Hyperionis urbe potitus
ante fores sacras Hyperionis aede reponit.
'Si tamen est aliquid mirae nouitatis in istis,
alternare uices et, quae modo femina tergo
[15,410] l'hyène qui est femelle et mâle tour à tour; et le caméléon, nourri d'air et de vent, qui soudain prend la couleur de tous les objets qu'il touche ? L'Inde soumise donna le lynx au dieu des vendanges; on rapporte que tout ce que rejette la vessie de cet animal se congèle et se durcit en pierre : c'est ainsi que le corail, plante molle et flexible sous l'onde, se pétrifie aux premières impressions de l'air. Le jour finirait, et Phébus aurait plongé ses coursiers haletants [15,410] passa marem est, nunc esse marem miremur hyaenam;
id quoque, quod uentis animal nutritur et aura,
protinus adsimulat, tetigit quoscumque colores.
uicta racemifero lyncas dedit India Baccho:
e quibus, ut memorant, quicquid uesica remisit,
415 uertitur in lapides et congelat aere tacto.
sic et curalium quo primum contigit auras
tempore, durescit: mollis fuit herba sub undis.
'Desinet ante dies et in alto Phoebus anhelos
aequore tinguet equos, quam consequar omnia uerbis
[15,420] dans l'onde, avant que j'eusse raconté les divers changements de toutes choses. Les temps changent eux-mêmes. Nous voyons des nations s'élever, et d'autres tomber. Ainsi, la superbe Troie, si riche en hommes et en trésors, qui put répandre tant de sang dans un siège de dix années, humble maintenant, n'offre plus que d'antiques ruines, et ne montre, pour toutes richesses, que les tombeaux de ses habitants. Sparte a été célèbre, Mycènes florissante; la ville de Cécrops, et les murs bâtis par Amphion ont eu leur puissance et leur éclat. Aujourd’hui Sparte est un sol misérable; Mycènes et ses hautes tours n'existent plus. Que reste-t-il de Thèbes, où régna Oedipe ? une fable. [15,420] in species translata nouas: sic tempora uerti
cernimus atque illas adsumere robora gentes,
concidere has; sic magna fuit censuque uirisque
perque decem potuit tantum dare sanguinis annos,
nunc humilis ueteres tantummodo Troia ruinas
425 et pro diuitiis tumulos ostendit auorum.
clara fuit Sparte, magnae uiguere Mycenae,
nec non et Cecropis, nec non Amphionis arces.
uile solum Sparte est, altae cecidere Mycenae,
Oedipodioniae quid sunt, nisi nomina, Thebae?
[15,430] Que reste-t-il d'Athènes, où régna Pandion ? son nom et son souvenir. Déjà la Renommée annonce que, sur les bords du Tibre, qui descend de l'Apennin, Rome, bâtie par les Troyens, pose les fondements immenses d'un grand empire. Cette ville aura ses révolutions en s'agrandissant, et sera un jour la maîtresse du monde. Ainsi l'ont dit les poètes et l'ont annoncé les oracles. Si je m'en souviens, lorsque Énée déplorait ses destins douteux, dans les derniers temps de Troie, Hélénus, fils de Priam, lui adressa ce discours : "Fils d'une Déesse, si mon art de prédire les choses futures t'est assez connu, [15,430] quid Pandioniae restant, nisi nomen, Athenae?
nunc quoque Dardaniam fama est consurgere Romam,
Appenninigenae quae proxima Thybridis undis
mole sub ingenti rerum fundamina ponit:
haec igitur formam crescendo mutat et olim
435 inmensi caput orbis erit! sic dicere uates
faticinasque ferunt sortes, quantumque recordor,
Priamides Helenus flenti dubioque salutis
dixerat Aeneae, cum res Troiana labaret:
"nate dea, si nota satis praesagia nostrae
[15,440] tu vivras, et Troie ne tombera pas tout entière. La flamme et le fer t'ouvriront un chemin. Tu emporteras les restes de Pergame, et tu trouveras des bords étrangers plus amis des Troyens et de toi que ta propre patrie. Je lis, dans le livre des Destins, qu'aux enfants de la Phrygie est promise une ville qui s'élèvera au-dessus de toutes celles qui ont été, qui sont encore, ou qui seront dans la suite des temps. Pendant plusieurs siècles, elle devra sa puissance à ses illustres citoyens; mais un descendant d'Iule la rendra maîtresse de l'univers. Quand la terre aura possédé ce héros, les dieux en jouiront à leur tour : le ciel l'attend après sa mort." [15,440] mentis habes, non tota cadet te sospite Troia!
flamma tibi ferrumque dabunt iter: ibis et una
Pergama rapta feres, donec Troiaeque tibique
externum patria contingat amicius aruum,
urbem et iam cerno Phrygios debere nepotes,
445 quanta nec est nec erit nec uisa prioribus annis.
hanc alii proceres per saecula longa potentem,
sed dominam rerum de sanguine natus Iuli
efficiet, quo cum tellus erit usa, fruentur
aetheriae sedes, caelumque erit exitus illi."
[15,450] Telles furent, je me les rappelle, les prédictions faites par Hélénus à Énée, qui porta ses Pénates avec lui. Je me réjouis de voir renaître, dans Rome, mon ancienne patrie : ainsi la victoire des Grecs aura fait la grandeur des Troyens. Mais, pour ne pas m'écarter plus longtemps du but où je tends dans ma course, le Ciel et tout ce qu'il embrasse, la terre et tout ce qu'elle renferme, sont soumis à d'éternels changements. Nous-mêmes, portion passagère du Monde, nous subissons les mêmes lois, puisque nous sommes non seulement des corps, mais aussi des âmes légères, qui peuvent avoir pour demeure le sein de l'hôte farouche des forêts ou celui du paisible animal qui paît dans le bocage. Conservons donc, au lieu de les détruire, ces corps qui ont peut-être reçu l'âme d'un père, [15,450] haec Helenum cecinisse penatigero Aeneae
mente memor refero cognataque moenia laetor
crescere et utiliter Phrygibus uicisse Pelasgos.
'Ne tamen oblitis ad metam tendere longe
exspatiemur equis, caelum et quodcumque sub illo est,
455 inmutat formas, tellusque et quicquid in illa est.
nos quoque, pars mundi, quoniam non corpora solum,
uerum etiam uolucres animae sumus, inque ferinas
possumus ire domos pecudumque in pectora condi,
corpora, quae possint animas habuisse parentum
[15,460] d'un frère, d'un parent, d'un homme du moins; et n'allons pas renouveler le festin de Thyeste. Ne s'accoutume-t-il pas au crime, ne se prépare-t-il pas à répandre le sang humain, l'impie qui enfonce le couteau dans la gorge d'une génisse, et dont l'oreille reste insensible à ses mugissements; qui peut égorger un chevreau, et l'entendre vagir comme un enfant; qui peut se nourrir de l'oiseau. que sa main a nourri ? Qu'il y a peu loin de cette cruauté au meurtre, à l'homicide ! et que facilement elle en ouvre le chemin ! [15,460] aut fratrum aut aliquo iunctorum foedere nobis
aut hominum certe, tuta esse et honesta sinamus
neue Thyesteis cumulemus uiscera mensis!
quam male consuescit, quem se parat ille cruori
inpius humano, uituli qui guttura ferro
465 rumpit et inmotas praebet mugitibus aures,
aut qui uagitus similes puerilibus haedum
edentem iugulare potest aut alite uesci,
cui dedit ipse cibos! quantum est, quod desit in istis
ad plenum facinus? quo transitus inde paratur?
[15,470] Ainsi, que le bœuf laboure, et ne puisse imputer sa mort qu'à la vieillesse. Que la brebis nous donne sa toison pour nous défendre des attaques du froid Borée. Que la chèvre présente ses mamelles gonflées à la main qui les presse. Que la baguette, enduite de glu, cesse de tromper l'oiseau trop crédule. N'enfermez plus, dans une enceinte, le cerf timide, effrayé par les plumes présentées à ses regards. Ne cachez plus l'hameçon sous une amorce perfide. Détruisez les animaux nuisibles, mais contentez-vous de les détruire. N'allez pas vous en nourrir, et ne prenez que des aliments convenables à l'homme." On rapporte qu'après avoir recueilli avec soin ces leçons et d'autres encore, [15,470] bos aret aut mortem senioribus inputet annis,
horriferum contra borean ouis arma ministret,
ubera dent saturae manibus pressanda capellae!
retia cum pedicis laqueosque artesque dolosas
tollite! nec uolucrem uiscata fallite uirga
475 nec formidatis ceruos includite pinnis
nec celate cibis uncos fallacibus hamos;
perdite siqua nocent, uerum haec quoque perdite tantum:
ora cruore uacent alimentaque mitia carpant!'
Talibus atque aliis instructo pectore dictis


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Dernière mise à jour : 27/01/2003