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Du texte à l'hypertexte

Ovide, Fastes, Livre VI

Prologue: les étymologies du mois Iunius

  Prologue: les étymologies du mois Iunius (6, 1-100)

[6,0]Livre sizième. [6,0] LIBER SEXTUS
[6,1]Voici un mois encore au nom duquel, on attribue diverses origines; vous choisirez à votre gré, quand je les aurai toutes exposées. Ce sont des faits que vous allez entendre; mais plus d'un va m'accuser d'inventer à loisir, et prétendre que jamais les divinités ne se sont révélées à l'oeil d'un mortel. [6,1] Hic quoque mensis habet dubias in nomine causas:
quae placeat, positis omnibus ipse leges.
Facta canam; sed erunt qui me finxisse loquantur,
nullaque mortali numina uisa putent.
[6,5] Pourtant il est un dieu en nous; il nous agite, il nous échauffe; nos transports attestent la présence d'un esprit divin. À moi surtout, plus qu'à personne, il a pu être donné de contempler la face des dieux, et parce que je suis poète, et parce que leur culte est l'objet de mes chants. Il est un bois épais, [6,5] Est deus in nobis, agitante calescimus illo.
Impetus hic sacrae semina mentis habet.
Fas mihi praecipue uoltus uidisse deorum,
uel quia sum uates, uel quia sacra cano.
Est nemus arboribus densum, secretus ab omni
[6,10] retraite silencieuse, où l'on n'entend que le murmure des eaux. Là j'étais allé méditer sur le mois qui nous occupe, et son nom absorbait toutes mes pensées. Soudain j'aperçois des déesses, non celles qui apparurent au chantre de l'agriculture, quand il pressait ses brebis dans les plaines d'Ascra, [6,10] uoce locus, si non obstreperetur aquis.
Hic ego quaerebam coepti quae mensis origo
esset, et in cura nominis huius eram.
Ecce deas uidi, non quas praeceptor arandi
uiderat, Ascraeas cum sequeretur oues;
[6,15] ni celles que jugea le fils de Priam dans les humides vallées de l'Ida; une de ces dernières pourtant s'y trouvait, celle qui a son frère pour époux; celle, je la reconnus, qui a sa place dans la citadelle consacrée à Jupiter. Je frémissais; ma pâleur, mon silence trahissaient mon trouble, [6,15] nec quas Priamides in aquosae uallibus Idae
contulit: ex illis sed tamen una fuit.
Ex illis fuit una, sui germana mariti;
haec erat, agnoui, quae stat in arce Iouis.
Horrueram tacitoque animum pallore fatebar;
[6,20] quand la déesse dissipe elle-même la terreur qu'elle m'inspirait: «O poète, me dit-elle, qui traces le tableau de l'année romaine, et qui n'as pas craint de chanter de si grandes choses sur un rythme léger, tu t'es acquis le droit de voir les maîtres du ciel, quand tu as entrepris de décrire leurs fêtes dans tes vers. [6,20] tum dea, quos fecit, sustulit ipsa metus.
Namque ait 'O uates, Romani conditor anni,
ause per exiguos magna referre modos,
ius tibi fecisti numen caeleste uidendi,
cum placuit numeris condere festa tuis:
[6,25] Je ne veux pas que tu partages l'erreur du vulgaire; je ne veux pas te laisser ignorer que ce mois s'appelle juin, parce que je m'appelle Junon. C'est quelque chose d'avoir épousé Jupiter, d'être la soeur de Jupiter; je ne sais si je dois être plus fière de ce qu'il est mon frère ou de ce qu'il est mon époux. Si l'on considère ma naissance, la première j'ai valu à Saturne le nom de père; [6,25] ne tamen ignores uolgique errore traharis,
Iunius a nostro nomine nomen habet.
Est aliquid nupsisse Ioui, Iouis esse sororem:
fratre magis dubito glorier anne uiro.
Si genus aspicitur, Saturnum prima parentem
[6,30] je suis la fille aînée de Saturne. Du nom de mon père, Rome autrefois prit le nom de Saturne; après le ciel, ce fut là son séjour. Si l'hymen donne quelques droits, je suis l'épouse du maître du tonnerre, mon temple ne fait qu'un avec celui de Jupiter Tarpéien. [6,30] feci, Saturni sors ego prima fui.
A patre dicta meo quondam Saturnia Roma est:
haec illi a caelo proxima terra fuit.
Si torus in pretio est, dicor matrona Tonantis,
iunctaque Tarpeio sunt mea templa Ioui.
[6,35] Eh quoi! une concubine aura imposé son nom au mois de Mai, et l'on m'envierait le même honneur! Pourquoi donc m'appellerais-je la reine, la première des immortelles? Pourquoi aurait-on placé dans ma main droite un sceptre d'or? Les jours (lux) composeraient le mois, je porterais, à ce titre, le nom de Lucine, [6,35] An potuit Maio paelex dare nomina mensi,
hic honor in nobis inuidiosus erit?
Cur igitur Regina uocor princepsque dearum,
aurea cur dextrae sceptra dedere meae?
An facient mensem luces, Lucinaque ab illis
[6,40] et je ne pourrais donner le mien à aucun des mois de l'année? C'est alors que je regretterais d'avoir loyalement renoncé à ma colère contre la race d'Électre et la maison de Dardanus. J'avais pourtant deux justes causes pour être irritée: l'enlèvement de Ganymède, et l'échec souffert par ma beauté devant le juge de l'Ida. [6,40] dicar, et a nullo nomina mense traham?
Tum me paeniteat posuisse fideliter iras
in genus Electrae Dardaniamque domum.
Causa duplex irae: rapto Ganymede dolebam,
forma quoque Idaeo iudice uicta mea est.
[6,45] Alors je regretterais d'avoir cessé de protéger la puissance de Carthage, quoiqu'elle renfermât dans l'enceinte de ses murs et mes armes et mon char; je regretterais d'avoir soumis au Latium et Sparte et Argos, et ma chère Mycènes, et l'antique Samos; ajoutez encore le vieux Tatius et les Falisques, qui m'adoraient [6,45] Paeniteat quod non foueo Carthaginis arces,
cum mea sint illo currus et arma loco.
Paeniteat Sparten Argosque measque Mycenas
et ueterem Latio subposuisse Samon;
adde senem Tatium Iunonicolasque Faliscos,
[6,50] et que j'ai laissé subjuguer par les Romains. Mais non, point de regrets, j'aime ce peuple par-dessus tous les autres; c'est là que je veux être honorée, c'est là que je veux résider dans le même temple que mon Jupiter. «Je te confie ces remparts, m'a dit Mars lui-même; sois toute puissante dans la ville de ton petit-fils.» [6,50] quos ego Romanis succubuisse tuli.
Sed neque paeniteat, nec gens mihi carior ulla est:
hic colar, hic teneam cum Ioue templa meo.
Ipse mihi Mauors "Commendo moenia" dixit
"haec tibi: tu pollens urbe nepotis eris."
[6,55] Ses paroles se sont accomplies: je suis adorée sur cent autels, mais il n'est point d'honneur que je préfère à celui de nommer ce mois; ce n'est pas à Rome seulement que je l'aurai obtenu, les peuples de son voisinage ont eu pour moi la même déférence. Consulte les Fastes d'Aricie au bocage sacré, [6,55] dicta fides sequitur: centum celebramur in aris,
nec leuior quouis est mihi mensis honor.
Nec tamen hunc nobis tantummodo praestat honorem
Roma: suburbani dant mihi munus idem.
Inspice quos habeat nemoralis Aricia fastos
[6,60] ceux du peuple laurentin et de mon Lanuvium; là il y a un mois de Junon; vois Tibur et la cité consacrée à la déesse de Préneste, tu liras le nom de Junon dans les divisions de leur année; et pourtant ce n'est point Romulus qui les a fondées, tandis que Rome est la ville de mon petit-fils.» [6,60] et populus Laurens Lanuuiumque meum:
est illic mensis Iunonius. Inspice Tibur
et Praenestinae moenia sacra deae,
Iunonale leges tempus: nec Romulus illas
condidit, at nostri Roma nepotis erat.'
[6,65] Junon se tut; je levai les yeux; l'épouse d'Hercule était devant moi, la douleur peinte sur le visage. «Je ne lutterai jamais contre ma mère, dit-elle; voulût-elle me chasser de l'Olympe même, je n'y resterais pas contre son gré. Je ne viens donc point lui disputer le nom de ce mois; [6,65] Finierat Iuno, respeximus: Herculis uxor
stabat, et in uoltu signa uigoris erant.
'Non ego, si toto mater me cedere caelo
iusserit, inuita matre morabor' ait.
'Nunc quoque non luctor de nomine temporis huius:
[6,70] humble et modeste, je parlerai presque en suppliante; je veux obtenir par les prières plus que par mon bon droit, et peut-être ma cause te semblera aussi la meilleure. Ma mère a sa part d'un temple sur le Capitole, où s'accumulent tant de riches offrandes. Elle règne sur ces sommets sacrés, ainsi qu'il est juste, aux côtés de Jupiter. [6,70] blandior, et partes paene rogantis ago,
remque mei iuris malim tenuisse precando:
et faueas causae forsitan ipse meae.
Aurea possedit socio Capitolia templo
mater et, ut debet, cum Ioue summa tenet.
[6,75] Quant à moi, toute ma gloire, c'est d'avoir donné un nom à ce mois; c'est le seul honneur que j'aie à défendre. Qui pourrait s'offenser de ce que les Romains, de ce que la postérité reconnaissante, mettent un des mois de l'année sous le patronage de l'épouse d'Hercule? J'ai droit d'attendre quelques honneurs en cette contrée, si elle se souvient du héros [6,75] At decus omne mihi contingit origine mensis:
unicus est, de quo sollicitamur, honor.
Quid graue, si titulum mensis, Romane, dedisti
Herculis uxori, posteritasque memor?
Haec quoque terra aliquid debet mihi nomine magni
[6,80] qui fut mon époux. Ici furent amenés par lui les troupeaux qu'il avait enlevés; ici Cacus, ne trouvant dans les flammes, dans l'élément paternel, qu'une arme impuissante teignit de son sang le sol de l'Aventin; plus récemment, Romulus divise ses sujets selon le nombre des années, et les partage en deux classes: [6,80] coniugis: huc captas adpulit ille boues,
hic male defensus flammis et dote paterna
Cacus Auentinam sanguine tinxit humum.
Ad propiora uocor: populum digessit ab annis
Romulus, in partes distribuitque duas;
[6,85] l'une appelée à délibérer, l'autre à combattre; à tel âge, on opinera sur la guerre; à tel autre, on la fera; telle est sa volonté. La même distinction, il l'applique aux mois de l'année; Juin est le mois des jeunes gens, celui qui précède est le mois des vieillards.» Elle dit, et la rivalité allait éclater en querelles, [6,85] haec dare consilium, pugnare paratior illa est,
haec aetas bellum suadet, at illa gerit.
Sic statuit, mensesque nota secreuit eadem:
Iunius est iuuenum; qui fuit ante, senum.'
Dixit; et in litem studio certaminis issent,
[6,90] les affections pieuses allaient faire place à l'aveugle colère, quand survint la Concorde, sa longue chevelure retenue sous un rameau du laurier d'Apollon; la Concorde, divinité d'un chef pacifique qui lui a élevé un sanctuaire. Après avoir rappelé Tatius, et le courageux Quirinus, l'union des deux nations et des deux royaumes, [6,90] atque ira pietas dissimulata foret:
uenit Apollinea longas Concordia lauro
nexa comas, placidi numen opusque ducis.
Haec ubi narrauit Tatium fortemque Quirinum
binaque cum populis regna coisse suis,
[6,95] les gendres et les beaux-pères s'asseyant au même foyer, «C'est de cette conjonction, dit-elle, que juin a tiré son nom.» Voilà donc trois explications diverses; mais, ô déesses, pardonnez au poète, ce n'est pas à lui de prononcer entre vous. Que ma sentence laisse vos droits égaux et indécis; celui qui adjugea le prix de la beauté causa la ruine de Pergame; [6,95] et lare communi soceros generosque receptos,
'His nomen iunctis Iunius' inquit 'habet.'
Dicta triplex causa est. At uos ignoscite, diuae:
res est arbitrio non dirimenda meo.
Ite pares a me. Perierunt iudice formae
[6,100] on a plus à craindre du courroux de deux déesses qu'à espérer de la faveur d'une seule. Le premier jour t'est consacré, Carna. C'est la déesse des gonds; elle ouvre ce qui est fermé, elle ferme ce qui est ouvert; tels sont les attributs de sa divinité. De qui tient-elle ce pouvoir? La nuit des temps semblerait nous le cacher; mais les doutes seront dissipés par mes vers. [6,100] Pergama: plus laedunt, quam iuuat una, duae.
Prima dies tibi, Carna, datur. Dea cardinis haec est:
numine clausa aperit, claudit aperta suo.
Unde datas habeat uires, obscurior aeuo
fama; sed e nostro carmine certus eris.


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Dernière mise à jour : 25/06/2002