| [5,4] ACTE V, 4 - EUTYQUE, LYSIMAQUE, DÉMIPHON.
EUTYQUE (parlant à quelqu'un dans la maison)
Je vais chercher mon père, pour lui dire que ma mère n'est plus fâchée contre
lui. Je reviens à l'instant.
LYSIMAQUE
J'aime ce début. Comment va? quelle nouvelle, Eutyque?
EUTYQUE
Oh ! quelle chance de vous trouver ici tous les deux !
LYSIMAQUE
Qu'y a-t-il?
EUTYQUE (à Lysimaque)
Ta femme ne conserve ni fiel ni colère contre toi : rien n'empêche que vous ne
vous donniez la main.
LYSIMAQUE
Les dieux m'ont secouru.
EUTYQUE (à Démiphon)
Et toi, je t'avertis que tu n'as plus de maîtresse.
DÉMIPHON
Que les dieux te confondent ! De quoi s'agit-il, je te prie?
EUTYQUE
Je m'explique : prêtez-moi tous deux attention.
LYSIMAQUE
Oui-dà, nous sommes tout à toi.
EUTYQUE (d'un ton sentencieux)
Quand les hommes de bonne naissance ont de mauvaises moeurs, leur honte
rejaillit sur leur famille; leurs moeurs démentent leur origine.
DÉMIPHON
Il dit la vérité.
LYSIMAQUE
C'est à toi qu'elle s'adresse.
EUTYQUE
Cette vérité est ici plus frappante. En effet, devais-tu, à l'âge que tu as,
enlever à ton fils, à un jeune homme, la maîtresse qu'il avait achetée de son
argent?
DÉMIPHON
Comment ! c'est la maîtresse de Charin?
EUTYQUE
Comme le coquin sait dissimuler !
DÉMIPHON
Il me disait lui-même qu'il l'avait achetée pour le service de sa mère.
EUTYQUE
Et c'était une raison pour en faire l'emplette, amoureux d'un nouveau genre,
vieux jouvenceau?
LYSIMAQUE
Très bien, par Hercule ! continue; moi, je vais me mettre après lui de l'autre
côté. Unissons-nous pour lui dire son fait et l'accabler.
DÉMIPHON
Je n'existe plus !
LYSIMAQUE
Ce misérable, qui a joué un si mauvais tour à son fils, qui ne lui avait rien fait !
EUTYQUE
Son fils, que j'ai empêché de s'exiler, par Hercule, et que j'ai ramené à la
maison; car il s'expatriait.
DÉMIPHON
Est-ce qu'il s'en est allé?
LYSIMAQUE
Je te conseille de parler, vieux fou. Ne devrais-tu pas, à ton âge, mieux régler
ta conduite?
DÉMIPHON
Je le confesse; oui, j'ai eu tort.
EUTYQUE
Je te conseille de parler, vieux fou. Ne devrais-tu pas, à ton âge, t'abstenir
de pareille équipée? De même que les saisons de l'année, les différents âges
amènent des soins différents. Car si l'on autorise ainsi les vieillards à faire
l'amour dans leur arrière-saison, que deviendra la république?
DÉMIPHON
Ah, je suis perdu, misérable.
EUTYQUE
C'est plutôt l'affaire des jeunes gens d'accomplir ce genre d'exploits.
DÉMIPHON
Grâce, par Hercule, je vous cède tout, j'ai dételé.
EUTYQUE
Cède à ton fils.
DÉMIPHON
Oui, qu'il ait son bien, comme il le veut, j'y consens.
EUTYQUE
Il est temps, par Pollux; à présent que tu ne peux pas faire autrement.
DÉMIPHON
Qu'il exige, pour cette injure, toutes les réparations qu'il lui plaira; je vous
demande la paix seulement, et je le prie de ne pas me tenir rigueur. Si j'avais
su, par Hercule, s'il me l'avait dit, même en riant, qu'il l'aimait, jamais je
ne me serais permis d'arracher la jeune fille à son amant. Eutyque, je t'en
supplie, tu es son ami, prête-moi ton appui, sois mon sauveur; fais d'un
vieillard ton client, tu n'obligeras pas un ingrat.
LYSIMAQUE (à Démiphon, ironiquement)
Prie-le d'être indulgent pour tes erreurs et ta jeunesse.
DÉMIPHON (à Lysimaque)
Continue donc ! Ah, ah ! insulte-moi sans pitié. J'espère qu'un jour je
trouverai une occasion semblable de m'acquitter envers toi.
LYSIMAQUE
Moi, j'ai envoyé promener ces amusements-là.
DÉMIPHON
Et moi de même, à compter d'aujourd'hui.
LYSIMAQUE
Point du tout; l'habitude te fera retomber dans le vice.
DÉMIPHON
De grâce, que faut-il faire pour vous satisfaire? Vous plaît-il de me fustiger?
fustigez-moi.
LYSIMAQUE
Tu le mériterais; mais ta femme s'en chargera quand elle saura.
DÉMIPHON
Il n'est pas nécessaire qu'elle sache.
EUTYQUE (d'un air menaçant)
Qu'est-ce à dire?... (Prenant le ton plus doux.) Elle ne saura rien, sois sans
crainte. Entrons, ce lieu n'est pas favorable; il ne faut pas que les gens qui
passent entendent notre conversation et apprennent tes affaires.
DÉMIPHON
Oui-dà, par Hercule, tu as raison; en même temps nous abrégerons la pièce.
Allons.
EUTYQUE
Ton fils est ici chez nous.
DÉMIPHON
Très bien; nous ferons le tour, et nous passerons par le jardin.
LYSIMAQUE
Eutyque, je veux d'abord faire le point avant de rentrer à la maison.
EUTYQUE
Eh quoi?
LYSIMAQUE
Chacun songe à soi. Réponds : es-tu bien sûr que ta mère n'est plus fâchée
contre moi?
EUTYQUE
Oui.
LYSIMAQUE
Tu es sûr?
EUTYQUE
Parole d'honneur.
LYSIMAQUE
Bon; mais, je t'en prie, par Hercule, tu es bien sûr?
EUTYQUE
Tu ne me crois pas?
LYSIMAQUE
Si, je te crois; mais je suis dans les transes.
DÉMIPHON
Entrons.
EUTYQUE
Pas si vite; mon avis est qu'avant de nous retirer, nous dictions aux vieillards
une loi qu'ils soient tenus d'observer, et dont ils ne murmurent point. (Prenant
le ton du commandement.) Quand un homme ayant soixante ans'd'âge, marié, ou même
célibataire, par Hercule, courra la gueuse, si la chose vient à notre
connaissance, nous le poursuivrons ici, en vertu de la loi; nous prononcerons
sentence de blâme; et de plus, en tant qu'il dépend de nous, par Hercule,
l'indigence atteindra le dissipateur. Que désormais aucun père n'interdise à son
jeune fils l'amour et les courtisanes, pourvu que la juste mesure soit gardée.
Si quelqu'un enfreint cette défense, il perdra plus pour ce qu'on lui cachera,
qu'il ne donnerait pour ce qu'on lui laisserait voir. Et nous voulons que la
présente ordonnance s'applique aux vieillards, à dater de cette nuit. (Aux
spectateurs.) Portez-vous bien. Et vous, jeunes gens, si vous approuvez cette
loi, vous devez, par Hercule, à cause des vieillards, applaudir bien fort.
| [5,4] ACTVS V - V,4
(EUTYCHUS)
Ad patrem ibo, ut matris iram sibi esse sedatam sciat.
Iam redeo.
(LYSIMACHUS)
Placet principium. Quid agis? quid fit, Eutyche?
(EUTYCHUS)
Optuma opportunitate ambo aduenistis.
(LYSIMACHUS) Quid rei est?
(EUTYCHUS)
965 Uxor tibi placida et placata est : cette dextras nunciam.
(LYSIMACHUS)
Di me seruant.
(EUTYCHUS)
Tibi amicam esse nullam nuncio.
(DEMIPHO)
Di te perdant : quid negoti est nam, quaeso, istuc?
(EUTYCHUS)
Eloquar.
Animum aduortite igitur ambo.
(DEMIPHO)
Quin, tibi ambo operam damus.
(EUTYCHUS)
Qui bono sunt genere gnati, si sunt ingenio malo,
970 suopte culpam generi capiunt, genus ingenio inprobant.
(DEMIPHO)
Verum hic dicit.
(LYSIMACHUS)
Tibi ergo dicit.
(EUTYCHUS)
Eo illud est uerum est magis.
Nam te istac aetate haud aequom fuerat filio tuo,
adulescenti amanti amicam eripere emptam argento suo.
(DEMIPHO)
Quid tu ais? Charini amica est illa?
(EUTYCHUS)
Ut dissimulat malus !
(DEMIPHO)
975 Ille quidem illam sese ancillam matri emisse dixerat.
(EUTYCHUS)
Propterea igitur tu mercatus, nouos amator, uetus puer !
(LYSIMACHUS)
Optume, hercle, perge, ego adsistam hinc altrinsecus.
Quibus est dictis dignus, usque oneremus ambo.
(DEMIPHO)
Nullus sum.
(LYSIMACHUS)
Filio suo qui innocenti fecit tantam iniuriam.
(EUTYCHUS)
980 Quem quidem, hercle, ego, in exilium quom iret, redduxi domum;
nam ibat exulatum.
(DEMIPHO)
An abiit?
(LYSIMACHUS)
Etiam loquere, larua?
temperare istac aetate istis decet ted artibus.
(DEMIPHO)
Fateor, deliqui profecto.
(EUTYCHUS)
Etiam loquere, larua?
983a uacuom esse istac ted aetate iis decebat noxiis;
itidem, ut tempus anni, aetatem aliam aliud factum conuenit.
Nam si istuc ius est, senecta aetate scortari senes,
ubi loci res summa nostra est publica?
(DEMIPHO)
Hei, perii miser.
(LYSIMACHUS)
Adulescentes rei agundae isti magis solent operam dare.
(DEMIPHO)
Iam, obsecro, uobis, hercle, habete cum porcis, cum fiscina.
(EUTYCHUS)
Redde illi.
(DEMIPHO)
Sibi habeat, iam ut uolt, per me sibi habeat licet.
(EUTYCHUS)
990 Temperi, edepol, quoniam ut aliter facias, non est copia.
(DEMIPHO)
Supplici sibi sumat quid uolt ipse ob hanc iniuriam,
modo pacem faciatis; oro, ut ne mihi iratus siet.
Si, hercle, sciuissem, siue adeo ioculo dixisset mihi,
se illam amare, numquam facerem, ut illam amanti abducerem.
995 Eutyche, ted oro, sodalis eius es, serua et subueni.
Hunc senem para me clientem : memorem dices benefici.
(LYSIMACHUS)
Ora ut ignoscat delictis eius atque adulescentiae.
(DEMIPHO)
Pergin' tu autem? Heia ! superbe inuehere? spero ego mihi quoque
tempus tale euenturum, ut tibi gratiam referam parem.
(LYSIMACHUS)
Missas iam ego istas arteis feci.
1000 (DEMIPHO) Et quidem ego dehinc iam.
(EUTYCHUS)
Nihil.
Consuetudine animus rursus te huc inducet.
(DEMIPHO)
Obsecro.
Satis iam ut habeatis : quin loris caedite etiam, si lubet.
(LYSIMACHUS)
Recte dicis : sed istuc uxor faciet, quom hoc resciuerit.
(DEMIPHO)
Nihil opu est resciscat.
(EUTYCHUS)
Quid istuc? non resciscet, ne time.
1005 Eamus intro, non utibilis hic locus, factis tuis,
dum memoramus, arbitri ut sint, qui praetereant per uias.
(DEMIPHO)
Hercle, qui tu recte dicis: eadem breuior fabula
erit : eamus.
(EUTYCHUS)
Heic est intus filius apud nos tuus.
(DEMIPHO)
Optume est : illac per hortum nos domum transibimus.
(LYSIMACHUS)
1010 Eutyche, hanc uolo prius rem agi, quam meum intro refero pedem.
(EUTYCHUS)
Quid istuc est?
(LYSIMACHUS)
Suam quisque homo rem meminit : responde mihi:
certon' scis non subcensere mihi tuam matrem?
(EUTYCHUS)
Scio.
(LYSIMACHUS)
Vide.
(EUTYCHUS)
Mea fide.
(LYSIMACHUS)
Satis habeo : sed quaeso hercle, etiam uide.
(EUTYCHUS)
Non mihi credis?
(LYSIMACHUS)
Imo credo, sed tamen metuo miser.
(DEMIPHO)
Eamus intro.
(EUTYCHUS)
1015 Imo dicamus senibus legem censeo,
priusquam abeamus, qua se lege teneant, contentique sint.
Annos gnatus sexaginta qui erit, si quem scibimus,
seu maritum, seu, hercle, adeo caelibem scortarier,
cum eo nos heic lege agemus: inscitum arbitrabimur.
1020 Et per nos quidem, hercle, egebit qui suou prodegerit.
Neu quisquam posthac prohibeto adulescentem filium
quin amet, et scortum ducat : quod bono fiat modo;
Si quis prohibuerit, plus perdet clam, quam si praehibuerit palam.
Haec adeo, ut ex hac nocte primum lex teneat senes.
1025 Bene ualete, atque, adulescenteis, haec si uobis lex placet,
ob senum, hercle, industriam uos aequom est clare plaudere.
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