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| [1,12,0] CHAP. XII.
| [1,12,0] CAP. XII
| | [1,12,1] On demande si, en supposant que toutes ces connaissances soient nécessaires,
elles peuvent s'enseigner et s'apprendre toutes en même temps. Quelques
personnes le nient, sous prétexte que tant d'études différentes doivent confondre les
idées et fatiguer l'esprit; que ni la volonté, ni le corps, ni même le temps, ne doit
pouvoir y suffire; et que lors même qu'on le pourrait dans un âge plus avancé, ce
n'est pas une raison pour surcharger ainsi l'enfance.
| [1,12,1] Quaeri solet, an, etiamsi discenda sint haec, eodem tempore tamen tradi
omnia et percipi possint. Negant enim quidam, quia confundatur animus ac
fatigetur tot disciplinis in diuersum tendentibus, ad quas nec mens nec corpus
nec dies ipse sufficiat, et, si maxime patiatur hoc aetas robustior, pueriles annos
onerari non oporteat.
| | [1,12,2] Mais ces personnes ne réfléchissent pas assez sur la puissance de l'esprit
humain, dont la nature est si active et si prompte, qui a tellement la faculté de
partager, pour ainsi dire, ses regards de tous côtés, qu'il ne sait pas même se
réduire à ne faire qu'une chose, et peut, au contraire, s'appliquer à plusieurs, non
seulement dans le même jour, mais dans le même moment.
| [1,12,2] Sed non satis perspiciunt, quantum natura humani ingenii ualeat, quae ita
est agilis ac uelox, sic in omnem partem, ut ita dixerim, spectat, ut ne possit
quidem aliquid agere tantum unum, in plura uero non eodem die modo, sed
eodem temporis momento uim suam intendat.
| | [1,12,3] Les joueurs d'instruments ne sont-ils pas obligés de surveiller à la fois leur
mémoire, le ton et les diverses inflexions de leur voix, tandis qu'attentifs aux sons
des cordes, ils pincent les unes de la main droite, et de la gauche tirent, contiennent
ou lâchent les autres? leurs pieds même ne sont pas oisifs, occupés qu'ils sont à
battre la mesure: et tout cela simultanément.
| [1,12,3] An uero citharoedi non simul et memoriae et sono uocis et plurimis flexibus
seruiunt, cum interim alios neruos dextra percurrunt, alios laeua trahunt,
continent, praebent, ne pes quidem otiosus certam legem temporum seruat, et
haec pariter omnia?
| | [1,12,4] Que nous nous trouvions dans la nécessité imprévue de plaider sur-le-champ,
n'avons-nous pas à dire une chose, à prévoir une autre? Invention des moyens,
choix d'expressions, composition, geste, prononciation, physionomie, mouvements,
tout cela veut être improvisé tout ensemble. Si, au premier signal, tant de facultés
différentes sont, pour ainsi dire, à nos ordres, pourquoi ne pourrions-nous pas
partager les heures de la journée entre plusieurs études? surtout si l'on considère
que la variété ranime et répare les forces de l'esprit, et que rien n'est plus fatigant
que la continuité d'un travail uniforme. Ainsi nous nous délassons en passant de la
composition à la lecture, et nous prévenons encore l'ennui de la lecture par la variété
des livres.
| [1,12,4] Quid? nos agendi subita necessitate deprensi nonne alia dicimus, alia
prouidemus, cum pariter inuentio rerum, electio uerborum, compositio, gestus,
pronuntiatio, uultus, motus desiderentur? Quae si uelut sub uno conatu tam
diuersa parent simul, cur non pluribus curis horas partiamur? cum praesertim
reficiat animos ac reparet uarietas ipsa, contraque sit aliquanto difficilius in
labore uno perseuerare. Ideo et stilus lectione requiescit, et ipsius lectionis
taedium uicibus leuatur.
| | [1,12,5] Après avoir fait mille et mille choses, on n'en est pas moins, en quelque sorte,
tout frais pour en commencer une nouvelle. Qui ne s'hébéterait pas, quelque
agréable que soit un art, à écouter un même maître pendant tout un jour? Le
changement est nécessaire à l'esprit pour le récréer, comme la diversité est
nécessaire à l'estomac pour réveiller l'appétit.
| [1,12,5] Quamlibet multa egerimus, quodam tamen modo recentes sumus ad id,
quod incipimus. Quis non optundi possit, si per totum diem cuiuscumque artis
unum magistrum ferat? Mutatione recreabitur sicut in cibis, quorum diuersitate
reficitur stomachus et pluribus minore fastidio alitur.
| | [1,12,6] Ou bien donc qu'on m'indique une autre manière d'apprendre. Faut-il n'étudier
que la grammaire, puis la géométrie, et laisser de côté la grammaire? passer de là à
la musique, et oublier ce qui l'a précédée? s'occuper du latin, comme s'il n'y avait
pas de grec? en un mot, ne penser qu'à ce qu'on entreprend en dernier?
| [1,12,6] Aut dicant isti mihi, quae sit alia ratio discendi. Grammatico soli
deseruiamus, deinde "G-geometre" tantum, omittamus interim quod didicimus?
mox transeamus ad musicum, excidant priora? Et cum Latinis studebimus
litteris, non respiciamus ad Graecas? Vt semel finiam, nihil faciamus nisi
nouissimum?
| | [1,12,7] Que ne conseillons-nous aussi aux agriculteurs de ne point cultiver à la fois leurs
champs, leurs vignes, leurs oliviers, leurs vergers, et de ne point donner en même
temps leurs soins à leurs prairies, à leurs bestiaux, à leurs jardins, à leurs ruches?
Pourquoi nous-mêmes accordons-nous quelque chose aux affaires du barreau, au
besoin de voir nos amis, à nos intérêts domestiques, au soin de notre corps, quelque
chose même à nos plaisirs? Une seule de ces occupations nous fatiguerait, si nous
n'y donnions quelque relâche: tant il est vrai qu'il est plus facile de faire plusieurs
choses que de faire longtemps la même.
| [1,12,7] Cur non idem suademus agricolis, ne arua simul et uineta et oleas et
arbustum colant? ne pratis et pecoribus et hortis et aluearibus auibusque
accommodent curam? Cur ipsi aliquid forensibus negotiis, aliquid desideriis
amicorum, aliquid rationibus domesticis, aliquid curae corporis, nonnihil
uoluptatibus cotidie damus? Quarum nos una res quaelibet nihil intermittentis
fatigaret: adeo facilius est multa facere quam diu.
| | [1,12,8] Il ne faut nullement appréhender que les enfants ne puissent supporter le travail
des études. Il n'est pas d'âge où l'on se fatigue moins. Cela a l'air d'un paradoxe,
mais l'expérience est là pour le démontrer. Il est certain que plus l'esprit est tendre,
plus il a de facilité pour apprendre.
| [1,12,8] Illud quidem minime uerendum est, ne laborem studiorum pueri difficilius
tolerent; neque enim ulla aetas minus fatigatur. Mirum sit forsitan, sed
experimentis deprendas; nam et dociliora sunt ingenia, priusquam obduruerunt.
| | [1,12,9] Une preuve de ce que je dis, c'est qu'une fois que les enfants ont la langue
déliée, en moins de deux ans ils parviennent d'eux-mêmes à bien parler et à savoir
presque tous les mots. Que de temps, au contraire, ne faut-il pas aux esclaves
récemment achetés, pour se familiariser avec la langue latine! Qu'on essaye
d'apprendre à lire à un adulte, et l'on verra que ce n'est pas sans raison que les
grecs donnent l'épithète de g-paidomaqei'" (instruits dès l'enfance) à ceux qui
excellent dans leur art.
| [1,12,9] Id uel hoc argumento patet, quod intra biennium, quam uerba recte formare
potuerunt, quamuis nullo instante omnia fere locuntur: at nouiciis nostris per
quot annos sermo Latinus repugnat! Magis scias, si quem iam robustum
instituere litteris coeperis, non sine causa dici "G-paidomathei'" eos, qui in sua
quidque arte optime faciant.
| | [1,12,10] Il est même vrai de dire que l'enfance porte plus légèrement le travail qu'un âge
plus avancé. De même qu'on les voit tomber à chaque instant, ramper sur leurs
mains et leurs genoux, se relever un moment après pour jouer sans interruption,
courir çà et là du matin au soir, et cela sans danger ni fatigue, parce qu'ils sont
légers et ne pèsent pas sur eux-mêmes; de même leur esprit se fatigue moins que le
nôtre, parce qu'ils se meuvent par un moindre effort, ne s'appliquent pas à l'étude
par un mouvement qui vient d'eux-mêmes, et ne font que se prêter à l'action de la
main qui les forme.
| [1,12,10] Et patientior est laboris natura pueris quam iuuenibus. Videlicet ut corpora
infantium nec casus, quo in terram totiens deferuntur, tam grauiter adfligit nec
illa per manus et genua reptatio nec post breue tempus continui lusus et totius
diei discursus, quia pondus illis abest nec se ipsi grauant: sic animi quoque,
credo, quia minore conatu mouentur nec suo nisu studiis insistunt, sed
formandos se tantummodo praestant, non similiter fatigantur.
| | [1,12,11] Un autre avantage de cet âge, c'est de suivre avec simplicité les leçons du
maître, sans regarder en arrière pour mesurer le chemin qu'ils ont fait. De plus, ils ne
connaissent pas encore ce que c'est que le véritable travail; et en effet, comme nous
l'éprouvons tous les jours, il est moins pénible de remplir une tâche donnée que de
produire de soi-même.
| [1,12,11] Praeterea secundum aliam aetatis illius facilitatem uelut simplicius docentis
secuntur nec quae iam egerint metiuntur: abest illis adhuc etiam laboris
iudicium. Porro ut frequenter experti sumus, minus adficit sensus fatigatio quam
cogitatio.
| | [1,12,12] On peut ajouter qu'on n'aura jamais plus de temps disponible, parce qu'à cet
âge tout consiste à écouter, tandis que plus tard, lorsque l'élève sera en état d'écrire,
de composer et de faire quelque chose de lui-même, il pourra bien n'avoir ni le loisir
ni même la volonté de se mettre à ces études.
| [1,12,12] Sed ne temporis quidem umquam plus erit, quia his aetatibus omnis in
audiendo profectus est. Cum ad stilum secedet, cum generabit ipse aliquid
atque componet, tum incohare haec studia uel non uacabit uel non libebit.
| | [1,12,13] Puis donc que le grammairien ne peut ni ne doit occuper la journée tout entière,
de peur de rebuter son élève, à quelle étude donnera-t-on de préférence ces
moments de loisir?
| [1,12,13] Ergo cum grammaticus totum occupare diem non possit nec debeat, ne
discentis animum taedio auertat, quibus potius studiis haec temporum uelut
subsiciua donabimus?
| | [1,12,14] car je ne prétends pas que l'élève doive se consumer sur ces arts, qu'il chante
ou accompagne sur un instrument la voix d'un chanteur, ni qu'il descende aux
opérations les plus subtiles de la géométrie. Je ne demande pas que sa
prononciation soit celle d'un comédien, ni son maintien celui d'un danseur: encore ne
serait-ce pas le temps qui manquerait, quand je demanderais la perfection; car l'âge
où l'on apprend dure longtemps, et je ne suppose pas des esprits lourds.
| [1,12,14] Nam nec ego consumi studentem in his artibus uolo: nec moduletur aut
musicis notis cantica excipiat, nec utique ad minutissima usque geometriae
opera descendat. Non comoedum in pronuntiando nec saltatorem in gestu
facio: quae si omnia exigerem, suppeditabat tamen tempus; longa est enim,
quae discit, aetas, et ego non de tardis ingeniis loquor.
| | [1,12,15] Enfin pourquoi Platon a-t-il excellé dans tous ces arts dont l'étude me paraît
nécessaire à l'orateur? Non content des sciences qu'Athènes pouvait lui fournir, et
de celles des pythagoriciens, auprès desquels il s'était rendu par mer en Italie, il alla
encore trouver les prêtres de l'Égypte, et se fit initier à leurs mystères.
| [1,12,15] Denique cur in his omnibus, quae discenda oratori futuro puto, eminuit
Plato? Qui non contentus disciplinis, quas praestare poterant Athenae, non
Pythagoreorum, ad quos in Italiam nauigauerat, Aegypti quoque sacerdotes
adiit atque eorum arcana perdidicit.
| | [1,12,16] Nous alléguons la difficulté pour excuser notre paresse. Nous n'aimons pas l'art
pour lui-même; et si nous recherchons l'éloquence, ce n'est point parce qu'elle est la
plus honorable et la plus belle chose du monde, mais pour en faire un vil usage, et
nous ne cédons qu'à l'attrait d'un gain sordide.
| [1,12,16] Difficultatis patrocinia praeteximus segnitiae; neque enim nobis operis
amor est, nec, quia sit honesta ac rerum pulcherrima eloquentia, petitur ipsa,
sed ad uilem usum et sordidum lucrum accingimur.
| | [1,12,17] Eh bien! que tant d'orateurs se fassent entendre au barreau sans le secours de
ces connaissances, et ne songent qu'à s'enrichir; mais on m'accordera aussi que le
premier marchand venu s'enrichit davantage, et qu'un crieur public gagne encore
plus avec sa voix que tous ces orateurs. Pour moi, je ne voudrais pas même pour
lecteur d'un homme qui calculerait ce que ses études peuvent lui rapporter.
| [1,12,17] Dicant sine his in foro multi et adquirant, dum sit locupletior aliquis sordidae
mercis negotiator et plus uoci suae debeat praeco. Ne uelim quidem lectorem
dari mihi, quid studia referant, computaturum.
| | [1,12,18] Mais celui qui se sera formé de l'éloquence une idée toute divine, celui qui, pour
me servir de l'expression d'un illustre poète tragique, l'aura toujours devant les yeux
comme la reine du monde, celui qui ne cherchera pas sa récompense dans la
bourse de ses clients, mais dans son âme et dans la contemplation de la science,
récompense que ni le temps ni la fortune ne pourront lui enlever: celui-là se
persuadera facilement qu'il vaut mieux employer à la géométrie et à la musique le
temps que donnent les autres aux spectacles, aux exercices du champ de Mars, au
jeu, aux conversations oiseuses, pour ne pas dire au sommeil et aux festins; et il y
trouvera infiniment plus de charme que dans tous ces plaisirs grossiers. Car c'est un
des bienfaits de la Providence d'avoir voulu que les choses les plus honnêtes
fussent aussi les plus agréables.
| [1,12,18] Qui uero imaginem ipsam eloquentiae diuina quadam mente conceperit
quique illam, ut ait non ignobilis tragicus, 'reginam rerum orationem' ponet ante
oculos fructumque non ex stipe aduocationum, sed ex animo suo et
contemplatione ac scientia petet perpetuum illum nec fortunae subiectum, facile
persuadebit sibi, ut tempora, quae spectaculis, campo, tesseris, otiosis denique
sermonibus, ne dicam somno et conuiuiorum mora conteruntur, geometrae
potius ac musico inpendat, quanto plus delectationis habiturus quam ex illis
inerudiri uoluptatibus. Dedit enim hoc prouidentia hominibus munus, ut honesta
magis iuuarent.
| | [1,12,19] Mais cette douceur même m'a peut-être entraîné trop loin. Que ce que j'ai dit
suffise donc pour les études qui conviennent à l'enfant, jusqu'à l'âge où il sera
capable d'en entreprendre de plus importantes. Dans le livre suivant je vais ouvrir en
quelque sorte une nouvelle carrière, et passer aux devoirs du rhéteur.
| [1,12,19] Sed nos haec ipsa dulcedo longius duxit. Hactenus ergo de studiis, quibus,
antequam maiora capiat, puer instituendus est: proximus liber uelut nouum
sumet exordium et ad rhetoris officia transibit. | |  |