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Quintilien, Les Institutions oratoires, Livre II

Chapitre 1

  Chapitre 1

[2,0] LIVRE II. [2,0] LIBER SECVNDVS.
[2,1] I. En quel temps l'enfant doit être mis entre les mains du rhéteur.
C'est un usage qui a prévalu, et qui chaque jour s'accrédite davantage, de mettre les élèves entre les mains des rhéteurs latins toujours, et même des rhéteurs grecs quelquefois, plus tard qu'il ne le faut. Cet usage provient à la fois et de ce que nos rhéteurs ont délaissé leur rôle, et de ce que les grammairiens se sont approprié celui d'autrui. En effet, les premiers sont persuadés que leurs fonctions se réduisent à déclamer, et à enseigner l'art et le talent de la déclamation; encore se renferment-ils dans les matières délibératives et judiciaires, dédaignant le reste comme au-dessous de leur profession; tandis que les seconds, non contents d'avoir recueilli ce qui était abandonné (de quoi l'on doit pourtant leur savoir gré), ont envahi jusqu'aux prosopopées et aux délibérations, qui sont peut-être ce qu'il y a de plus laborieux dans l'éloquence. Il est donc arrivé de là que ce qui faisait le commencement d'un art est devenu la fin d'un autre, et qu'un âge appelé à passer dans une classe plus élevée demeure arrêté dans une classe inférieure, pour y étudier la rhétorique sous des grammairiens. Ainsi, par un abus tout à fait ridicule, on croit ne devoir envoyer un enfant chez le maître de déclamation que lorsqu'il sait déjà déclamer.
Assignons donc à chaque profession ses limites. Que la grammaire (g-grammatikeh ), qui est proprement la science des lettres, "litteratura", apprenne de la pauvreté de son nom à connaître les bornes où les premiers grammairiens se renfermaient, et qu'elle n'a que trop dépassées. Faible, en effet, dans sa source, elle s'est accrue chez les poètes et les historiens, et coule maintenant à pleins bords, depuis que, indépendamment de l'art de parler correctement, qui est déjà assez étendu par lui-même, elle a embrassé l'étude de la plupart des beaux-arts. Que, de son côté, la rhétorique, qui tire son nom de l'éloquence, ne décline pas ses devoirs, et ne s'applaudisse pas de voir faire par autrui ce qu'elle avait à faire; car, pour avoir laissé les autres travailler dans son domaine, elle s'en voit aujourd'hui presque dépossédée. Je ne veux pas nier que, parmi ceux qui professent la grammaire, il ne s'en trouve d'assez habiles pour enseigner les parties de la rhétorique dont j'ai parlé; mais alors ils feront les fonctions de rhéteurs, et non celles de grammairiens.
Or, je me propose de rechercher en quel temps un enfant est mûr pour l'étude de la rhétorique. En cela, ce n'est pas son âge qu'il faut considérer, mais ce qu'il sait: en un mot, et, pour trancher toute discussion sur ce point, il faut confier l'enfant au rhéteur dès qu'on le pourra faire. Mais cela même dépend de la question que nous avons examinée plus haut; car si les attributions du grammairien s'étendent jusqu'au genre délibératif, on peut se passer plus longtemps du rhéteur; mais si le rhéteur ne répudie pas les premiers devoirs de la profession, ses soins deviennent nécessaires dès que l'élève est en état de s'essayer aux narrations, et à de petites compositions du genre démonstratif. Ignorons-nous que les anciens rhéteurs regardaient, comme un exercice oratoire fort utile, de développer des thèses, des lieux communs, et autres questions abstraites qui roulent sur des sujets de controverse, vrais ou feints? C'est donc évidemment une honte d'avoir abandonné cette partie de la rhétorique, qui fut le premier et longtemps le seul objet de son enseignement. En effet, est-il un seul des exercices dont je viens de parler qui ne se rattache à tout ce qui est du ressort des rhéteurs, et particulièrement au genre judiciaire? n'a-t-on pas à narrer au barreau, et là peut-être plus qu'ailleurs? n'a-t-on pas souvent occasion dans les plaidoyers de louer et de blâmer? les lieux communs ne trouvent-ils pas leur place dans la substance même des causes, tant ceux qui sont dirigés contre les vices, comme on lit dans Cicéron, que ceux où l'on traite certaines questions en général, comme Q. Hortensius en a laissé des modèles : "Si l'on doit se déterminer sur des preuves légères, pour les témoins, contre les témoins"? Ce sont autant d'armes qu'il faut sans cesse tenir toutes prêtes pour s'en servir au besoin; et quiconque ne voit point en quoi elles importent au discours, peut croire aussi que ce n'est point commencer une statue que de fondre le métal qui doit en composer les parties. Au reste, qu'on n'aille pas mal interpréter ce qui, aux yeux de quelques-uns, paraîtra de la précipitation, comme si je voulais en mettant l'élève entre les mains du rhéteur, le retirer immédiatement de celles du grammairien. Celui-ci aura son temps aussi bien que l'autre et qu'on ne craigne pas que l'enfant se trouve surchargé par les leçons de deux maîtres; car je n'augmente pas, je divise seulement le travail, qui était confondu sous un seul maître, et chacun d'eux deviendra plus utile en ne s'occupant que de sa partie. Cette division, encore observée par les rhéteurs grecs, a été négligée par les latins, avec une apparence d'excuse, à la vérité, en ce que d'autres leur ont succédé dans cette tâche.
[2,1] I. Quando rhetori tradendus est puer.
(1) Tenuit consuetudo, quae cotidie magis inualescit, ut praeceptoribus eloquentiae, Latinis quidem semper, sed etiam Graecis interim, discipuli serius quam ratio postulat traderentur. Eius rei duplex causa est, quod et rhetores utique nostri suas partis omiserunt et grammatici alienas (2) occupauerunt. Nam et illi declamare modo et scientiam declamandi ac facultatem tradere officii sui ducunt idque intra deliberatiuas iudicialisque materias (nam cetera ut professione sua minora despiciunt), et hi non satis credunt excepisse quae relicta erant (quo nomine gratia quoque iis habenda est), sed ad prosopopoeias usque (ad suasorias), in (3) quibus onus dicendi uel maximum est, inrumpunt. Hinc ergo accidit ut quae alterius artis prima erant opera facta sint alterius nouissima, et aetas altioribus iam disciplinis debita in schola minore subsidat ac rhetoricen apud grammaticos exerceat. Ita, quod est maxime ridiculum, non ante ad declamandi magistrum mittendus uidetur puer quam declamare sciat.
(4) Nos suum cuique professioni modum demus: et grammatice, quam in Latinum transferentes litteraturam uocauerunt, fines suos norit, praesertim tantum ab hac appellationis suae paupertate, intra quam primi illi constitere, prouecta; nam tenuis a fonte adsumptis historicorum criticorumque uiribus pleno iam satis alueo fluit, cum praeter rationem recte loquendi non parum alioqui copiosam prope (5) omnium maximarum artium scientiam amplexa sit: et rhetorice, cui nomen uis eloquendi dedit, officia sua non detrectet nec occupari gaudeat pertinentem ad se laborem: quae, dum opere cedit, iam paene possessione depulsa est. (6) Neque infitiabor aliquem ex his qui grammaticen profiteantur eo usque scientiae progredi posse ut ad haec quoque tradenda sufficiat. Sed cum id aget, rhetoris officio fungetur, non suo.
(7) Nos porro quaerimus quando iis quae rhetorice praecipit percipiendis puer maturus esse uideatur: in quo quidem non id est aestimandum, cuius quisque sit aetatis, sed quantum in studiis iam effecerit. Et ne diutius disseram quando sit rhetori tradendus, sic optime finiri credo: cum poterit. Sed (8) hoc ipsum ex superiore pendet quaestione. Nam si grammatices munus usque ad suasorias prorogatur, tardius rhetore opus est: si rhetor prima officia operis sui non recusat, a narrationibus statim et laudandi uituperandique opusculis cura (9) eius desideratur. An ignoramus antiquis hoc fuisse ad augendam eloquentiam genus exercitationis, ut thesis dicerent et communes locos et cetera citra complexum rerum personarumque quibus uerae fictaeque controuersiae continentur? Ex quo palam est quam turpiter deserat eam partem rhetorices (10) institutio quam et primam habuit et diu solam. Quid autem est ex his de quibus supra dixi quod non cum in alia quae sunt rhetorum propria, tum certe in illud iudiciale causae genus incidat? An non in foro narrandum est? Qua (11) in parte nescio an sit uel plurimum. Non laus ac uituperatio certaminibus illis frequenter inseritur? Non communes loci, siue qui sunt in uitia derecti, quales legimus a Cicerone compositos, seu quibus quaestiones generaliter tractantur, quales sunt editi a Quinto quoque Hortensio, ut 'sitne paruis argumentis credendum' et 'pro testibus' et 'in testes', in mediis (12) litium medullis uersantur? Arma sunt haec quodam modo praeparanda semper, ut iis cum res poscet utaris. Quae qui pertinere ad orationem non putabit, is ne statuam quidem inchoari credet cum eius membra fundentur. Neque hanc, ut aliqui putabunt, festinationem meam sic quisquam calumnietur tamquam eum qui sit rhetori traditus abducendum (13) protinus a grammaticis putem. Dabuntur illis tum quoque tempora sua, neque erit uerendum ne binis praeceptoribus oneretur puer. Non enim crescet, sed diuidetur qui sub uno miscebatur labor, et erit sui quisque operis magister utilior: quod adhuc optinent Graeci, a Latinis omissum est, et fieri uidetur excusate, quia sunt qui labori isti successerint.


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Dernière mise à jour : 4/12/2003