Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Quintilien, Les Institutions oratoires, Livre II

Chapitre 21

  Chapitre 21

[2,21] XXI. Quelle est la matière de la rhétorique.
L'oraison, suivant les uns, est la matière de la rhétorique: c'est ce que Platon fait dire à Gorgias. Si par oraison on entend un discours composé sur un sujet quelconque, l'oraison n'est pas la matière, mais l'œuvre de la rhétorique, comme une statue est l'œuvre du statuaire; car un discours est un produit de l'art, comme une statue. Mais si par oraison on entend les mots seulement, qu'est-ce qu'un mot sans substance? Suivant d'autres, la matière de la rhétorique consiste dans des arguments propres à persuader; mais ces arguments font partie de l'œuvre même, ils sont un des produits de l'art, et ont eux-mêmes besoin de matière. Ceux-ci lui donnent pour matière les questions civiles; en quoi ils se trompent, non sur la qualité de la matière, car ces questions sont bien un objet de la rhétorique, mais dans la restriction qu'ils y mettent, parce qu'elles ne sont pas son unique objet. Ceux-là, parce que la rhétorique est une vertu, lui donnent pour matière toute la vie de l'homme. Quelques-uns, parce que la vie entière n'est pas la matière de toutes les vertus, mais que la plupart n'occupent qu'une partie de la vie, comme la justice, le courage, la tempérance, dont la qualité est déterminée par des devoirs particuliers et une fin qui leur est propre; quelques-uns, dis-je , veulent que la rhétorique soit également renfermée dans de certaines limites, et ils lui assignent dans la morale ce qui regarde les affaires. Pour moi, je crois, et je ne manque pas d'autorités à cet égard, que la rhétorique a pour matière toutes les choses sur lesquelles elle est appelée à parler. Socrate, dans Platon, semble dire à Gorgias que la matière de la rhétorique n'est pas dans les mots, mais dans les choses ; et dans le "Phédrus" il démontre nettement qu'elle ne préside pas seulement aux jugements et aux délibérations publiques, mais encore aux affaires domestiques et privées : d'où l'on peut induire que c'était aussi l'opinion de Platon. Cicéron, dans un endroit, dit que la matière de la rhétorique consiste dans les choses qui lui sont soumises, mais il pense que ces choses sont déterminées. Dans un autre endroit, il n'excepte rien, et s'exprime ainsi : "Cependant l'orateur semble engagé, par la puissance de son art et sa profession de bien dire, à entreprendre de parler sur quelque sujet qu'on lui propose, dans un style orné et abondant". Et ailleurs encore : "Comme l'orateur n'a pas, en effet, un champ moins vaste que la vie de l'homme, et que cette vie est sa matière, l'orateur doit tout chercher, tout entendre, tout lire, tout discuter, tout manier, tout remuer". Suivant quelques-uns, la matière de la rhétorique, telle que nous l'avons définie, contient tout, ou plutôt ne contient rien qui appartienne en propre à la rhétorique : aussi l'appellent-ils un art vagabond, parce qu'elle parle indistinctement sur tout. Je n'ai presque rien à débattre avec eux, puisqu'ils reconnaissent que la rhétorique parle sur tout; mais ils nient qu'elle ait une matière qui lui soit propre, parce que cette matière est multiple; or, de ce qu'une chose est multiple, il ne s'ensuit pas qu'elle soit infinie; et des arts moins considérables que le nôtre ont aussi une matière multiple. L'architecture ne s'étend-elle pas à tout ce qui entre dans la composition d'un édifice? la gravure ne travaille-t-elle pas sur for, l'argent, l'airain, le fer? la sculpture n'embrasse-t-elle pas, outre ces matières, le bois, l'ivoire, le marbre, le verre, les pierres précieuses? Une chose peut donc être la matière de la rhétorique et celle d'un autre art en même temps. Car si je demande quelle est la matière du statuaire, on me répondra que c'est l'airain : que si je demande quelle est celle du fondeur, on me fera la même réponse; et pourtant un vase est bien différent d'une statue. La médecine doit-elle cesser d'être un art, parce que l'huile et l'exercice lui sont communs avec la palestrique, et la connaissance des aliments avec la cuisine?
Quant à cette objection, que c'est à la philosophie de disserter sur le bon, l'utile, le juste, elle n'a rien qui puisse nous arrêter. Car par philosophe on entend, sans doute, un homme de bien. Pourquoi donc m'étonnerais-je que l'orateur, que je ne distingue pas de l'homme de bien, se rencontrât avec lui? J'ai suffisamment démontré dans le premier livre que c'étaient plutôt les philosophes qui, en s'emparant de la morale, s'étaient approprié une science qui appartenait en propre à la rhétorique, et avait été délaissée par les orateurs. Enfin, puisque la dialectique a pour matière toutes les choses qui lui sont soumises, et qu'elle n'est autre chose que l'oraison discontinue, pourquoi la rhétorique, qui est l'oraison continue, n'aurait-elle pas la même matière?
On objecte encore : Si l'orateur doit parler de tout, il faudra donc qu'il possède tous les arts. Je pourrais apporter pour réponse les paroles de Cicéron, chez qui je lis : "Personne, à mon avis, ne peut étre un orateur accompli, s'il n'est versé dans la connaissance de toutes les grandes choses et de tous les arts". Mais il suffit que l'orateur ne soit pas étranger au sujet qu'il traite; car il ne connaît pas tout, et doit pouvoir parler sur tout. Sur quoi donc parlera-t-il? sur ce qu'il aura étudié. Ainsi, pour les arts, il étudiera, s'il y a lieu, ceux sur lesquels il aura à parler; et lorsqu'il les aura étudiés, il en parlera. Quoi donc ! est-ce qu'un artisan ne parlera pas mieux de son métier, et un musicien de son art? Mieux sans doute, si l'orateur n'a étudié ni l'un ni l'autre. Car un plaideur, quelque grossier, quelque illettré qu'il soit, parlera de son procès plus pertinemment qu'un orateur, qui ne sait de quel il est question. Mais que l'orateur s'instruise auprès de l'artisan, du musicien et du plaideur, il parlera mieux que ses maîtres. Cependant, dit-on, contestez quelque chose à cet artisan sur son métier, à ce musicien sur la musique, cet artisan ou ce musicien saura débattre la difficulté. Alors, sans être orateur, il fera ce que ferait un orateur, comme le premier venu qui mettrait un appareil sur une plaie ferait l'office de médecin sans être médecin.
Ces sortes de cas ne se présentent-ils pas dans un panégyrique, dans une délibération, dans un plaidoyer? Lorsqu'on délibéra si on creuserait un port à Ostie, des orateurs n'eurent-ils pas à donner leur avis? cependant c'était une question d'architecture. Ces taches livides, cette enflure sont-elles des indices de poison ou d'une maladie d'estomac? Quoique ce soit une question de médecine, l'orateur ne peut-il pas être appelé à la discuter? Tout ce qui regarde les mesures et les nombres, le renverrons-nous à la géométrie? Je suis persuadé qu'il n'est presque rien qui ne puisse, dans un cas ou dans un autre, tomber dans la compétence de l'orateur. Si ce cas ne se présente pas, c'est que la chose n'est pas de sa matière. Nous avons donc eu raison de dire la rhétorique a pour matière toutes les choses sur lesquelles elle est appelée à parler. Et c'est ce que nous donnons à entendre tous les jours; car toutes les fois que nous sommes chargés de parler sur un sujet quelconque, nous manquons rarement d'annoncer, en commençant, que nous avons été appelés à traiter ce sujet.
Gorgias était si persuadé que l'orateur doit être prêt à parler sur tout, qu'il permettait à ses auditeurs de l'interroger sur quoi que ce fût. Hermagoras, en disant que la rhétorique a pour matière une cause et des questions, confirme notre définition. Si pourtant il en excepte les questions, nous ne sommes plus de son avis; si, au contraire, il ne les excepte pas, son autorité nous vient en aide, car il n'est rien qui ne se résolve en cause et en question. Aristote, en divisant l'oraison en trois genres, le judiciaire, le délibératif et le démonstratif, a presque tout soumis à l'orateur, car il n'est rien qui ne rentre dans un de ces trois genres.
Quelques auteurs, mais en très petit nombre, ont aussi recherché quel est l'instrument de la rhétorique. J'appelle instrument ce qui est indispensable pour donner la forme à lu matière et pour mettre cette matière en œuvre. Mais je crois que ce n'est pas à l'art que cet instrument est nécessaire, mais à l'artiste. Car l'art, sans l'action, peut avoir toute sa perfection; mais il n'en est pas de même de l'artiste : un graveur, par exemple, a besoin d'un burin; un peintre, de pinceaux. Il sera donc temps de traiter cette question quand nous parlerons de l'orateur.
[2,21] XXI. Quae sit materia rhetorices.
(1) Materiam rhetorices quidam dixerunt esse orationem: qua in sententia ponitur apud Platonem Gorgias. Quae si ita accipitur ut sermo quacumque de re compositus dicatur oratio, non materia sed opus est, ut statuarii statua; nam et oratio efficitur arte sicut statua. Sin hac appellatione uerba ipsa significari putamus, nihil haec sine rerum substantia faciunt. Quidam argumenta persuasibilia: quae et ipsa in parte sunt operis et arte fiunt et materia egent. (2) Quidam ciuiles quaestiones: quorum opinio non qualitate sed modo errauit; est enim haec materia rhetorices, sed non (3) sola. Quidam, quia uirtus sit rhetorice, materiam eius totam uitam uocant. Alii, quia non omnium uirtutum materia sit tota uita, sed pleraeque earum uersentur in partibus, sicut iustitia fortitudo continentia propriis officiis et suo fine intelleguntur, rhetoricen quoque dicunt in una aliqua parte ponendam, eique locum in ethike negotialem adsignant, id est pragmatikon.
(4) Ego (neque id sine auctoribus) materiam esse rhetorices iudico omnes res quaecumque ei ad dicendum subiectae erunt. Nam Socrates apud Platonem dicere Gorgiae uidetur non in uerbis esse materiam sed in rebus, et in Phaedro palam non in iudiciis modo et contionibus sed in rebus etiam priuatis ac domesticis rhetoricen esse demonstrat: quo manifestum (5) est hanc opinionem ipsius Platonis fuisse. Et Cicero quodam loco materiam rhetorices uocat res quae subiectae sint ei, sed certas demum putat esse subiectas: alio uero de omnibus rebus oratori dicendum arbitratur his quidem uerbis: 'quamquam uis oratoris professioque ipsa bene dicendi hoc suscipere ac polliceri uidetur, ut omni de re quaecumque (6) sit proposita ornate ab eo copioseque dicatur'. Atque adhuc alibi: 'uero enim oratori quae sunt in hominum uita, quandoquidem in ea uersatur orator atque ea est ei subiecta materies, omnia quaesita audita lecta disputata tracsubtata agitata esse debent'.
(7) Hanc autem quam nos materiam uocamus, id est res subiectas, quidam modo infinitam, modo non propriam rhetorices esse dixerunt, eamque artem circumcurrentem uocarheuerunt, (8) quod in omni materia diceret. Cum quibus mihi minima pugna est; nam de omni materia dicere eam fatentur, propriam habere materiam quia multiplicem habeat negant. Sed neque infinita est, etiamsi est multiplex, et aliae quoque artes minores habent multiplicem materiam, uelut architectonice (namque ea in omnibus quae sunt aedificio (9) utilia uersatur) et caelatura, quae auro argento aere ferro opera efficit. Nam scalptura etiam lignum ebur marmor uitrum gemmas praeter ea quae supra dixi complectitur. (10) Neque protinus non est materia rhetorices si in eadem uersatur et alius. Nam si quaeram quae sit materia statuarii, dicetur aes: si quaeram quae sit excusoris, id est fabricae eius quam Graeci khalkeutiken uocant, similiter aes esse (11) respondeant: atqui plurimum statuis differunt uasa. Nec medicina ideo non erit ars quia unctio et exercitatio cum palaestrica, ciborum uero qualitas etiam cum cocorum ei sit arte communis.
(12) Quod uero de bono utili iusto disserere philosophiae officium esse dicunt, non obstat; nam cum philosophum dicunt, hoc accipi uolunt uirum bonum. Quare igitur oratorem, quem a bono uiro non separo, in eadem materia uersari (13) mirer; cum praesertim primo libro iam ostenderim philosophos omissam hanc ab oratoribus partem occupasse, quae rhetorices propria semper fuisset, ut illi potius in nostra materia uersentur. Denique cum sit dialectices materia de rebus subiectis disputare, sit autem dialectice oratio concisa, cur non eadem perpetuae quoque materia uideatur?
(14) Solet a quibusdam et illud opponi: omnium igitur artium peritus erit orator si de omnibus ei dicendum est. Possem hic Ciceronis respondere uerbis, apud quem hoc inuenio: 'mea quidem sententia nemo esse poterit omni laude cumulatus orator nisi erit omnium rerum magnarum atque artium scientiam consecutus': sed mihi satis est eius esse oratorem (15) rei de qua dicet non inscium. Neque enim omnis causas nouit, et debet posse de omnibus dicere. De quibus ergo dicet? De quibus didicit. Similiter de artibus quoque de quibus dicendum erit interim discet, et de quibus didicerit dicet.
(16) Quid ergo? non faber de fabrica melius aut de musice musicus? Si nesciat orator quid sit de quo quaeratur, plane melius; nam et litigator rusticus inlitteratusque de causa sua melius quam orator qui nesciet quid in lite sit: sed accepta a musico, a fabro, sicut a litigatore, melius orator (17) quam ipse qui docuerit. Verum et faber, cum de fabrica, et musicus, cum de musica, si quid confirmationem desiderauerit, dicet: non erit quidem orator, sed faciet illud quasi orator, sicut, cum uulnus imperitus deligabit, non erit medicus, (18) sed faciet ut medicus. An huius modi res neque in laudem neque in deliberationem neque in iudicium ueniunt? Ergo cum de faciendo portu Ostiensi deliberatum est, non debuit dicere sententiam orator? Atqui opus erat ratione (19) architectorum. Liuores et tumores in corpore cruditatis an ueneni signa sint non tractat orator? At est id ex ratione medicinae. Circa mensuras et numeros non uersabitur? Dicamus has geometriae esse partes. Equidem omnia fere posse credo casu aliquo uenire in officium oratoris: quod si non accidet, non erunt ei subiecta.
(20) Ita sic quoque recte diximus materiam rhetorices esse omnis res ad dicendum ei subiectas: quod quidem probat etiam sermo communis; nam cum aliquid de quo dicamus accepimus, positam nobis esse materiam frequenter etiam (21) praefatione testamur. Gorgias quidem adeo rhetori de omnibus putauit esse dicendum ut se in auditoriis interrogari pateretur qua quisque de re uellet. Hermagoras quoque dicendo materiam esse in causa et in quaestionibus omnes (22) res subiectas erat complexus: sed quaestiones si negat ad rhetoricen pertinere, dissentit a nobis; si autem ad rhetoricen pertinent, ab hoc quoque adiuuamur: nihil est enim (23) quod non in causam aut quaestionem cadat. Aristoteles tris faciendo partes orationis, iudicialem deliberatiuam demonstratiuam, paene et ipse oratori subiecit omnia: nihil enim non in haec cadit.
(24) Quaesitum a paucissimis et de instrumento est. Instrumentum uoco sine quo formari materia in id quod uelimus effici opus non possit. Verum hoc ego non artem credo egere, sed artificem. Neque enim scientia desiderat instrumentum, quae potest esse consummata etiam si nihil faciat, sed ille opifex, ut caelator caelum et pictor penicilla. Itaque haec in eum locum quo de oratore dicturi sumus differamus.


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Dernière mise à jour : 4/12/2003