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[390] car le fer de sa lance est entrelacé de lauriers.
C'est Eurybate, le fidèle écuyer d'Agamemnon.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I. - EURYBATE, CLYTEMNESTRE.
(Eurybate) - Puis-je le croire? après tant de fatigues et une
si longue absence, je me prosterne dans ces temples, devant ces
autels, et j'adore les dieux protecteurs de ma patrie! Accomplissez
vos voeux : Agamemnon, l'illustre chef de la Grèce, rentre
enfin victorieux dans le palais de ses pères.
(Clytemnestre) Quelle heureuse nouvelle! Où est-il cet époux dont mes
désirs ont appelé pendant dix ans le retour? est-il sur mer ou sur terre?
| [390] (namque hasta summo lauream ferro gerit)
fidusque regi semper Eurybates adest.
ACTUS TERTIUS.
EURYBATES, CLYTAEMNESTRA.
(Eurybates) Delubra et aras caelitum et patrios lares
post longa fessus spatia, uix credens mihi,
supplex adoro. uota superis soluite:
395 telluris altum remeat Argolicae decus
tandem ad penates uictor Agamemnon suos.
(Clytaemnestra) Felix ad aures nuntius uenit meas.
ubinam petitus per decem coniunx mihi
annos moratur? pelagus an terras premit?
| [400] (Eurybate) - Sain et sauf, comblé d'honneur et de gloire, il a
mis le pied sur le rivage tant désiré.
(Clytemnestre) - Célébrons enfin ce beau jour par des sacrifices
aux dieux favorables, sans doute, mais trop lents au gré de
notre impatience. Dis-moi, le frère de mon époux vit-il encore?
Et ma sœur, dans quels lieux l'as-tu laissée?
(Eurybate) - Je ne puis que former des voeux et prier les
Immortels pour leur salut: car les hasards de la mer ne me laissent
rien de certain à vous apprendre sur leur sort. La tempête a divisé notre
flotte, et le vaisseau de Ménélas a cessé d'être en vue du nôtre.
| [400] (Eurybates) Incolumis, auctus gloria, laude inclytus
reducem expetito litori impressit pedem.
(Clytaemnestra) Sacris colamus prosperum tandem diem
etsi propitios attamen lentos deos.
Tu pande, uiuat coniugis frater mei
405 et pande teneat quas soror sedes mea.
(Eurybates) Meliora uotis posco et obtestor deos:
nam certa fari sors maris dubii uetat.
ut sparsa tumidum classis excepit mare,
ratis uidere socia non potuit ratem.
| [410] Agamemnon lui-même, égaré sur l'immense abîme, a
souffert sur les flots plus de pertes que dans la guerre. Quoique
vainqueur, il revient comme un vaincu, traînant après lui quelques
esquifs brisés, restes malheureux d'une si grande flotte.
(Clytemnestre) - Quel accident a fait périr nos vaisseaux?
quelle tempête a séparé les deux rois?
(Eurybate) - C'est un récit affligeant qui troublera la joie que
vous a causée l'heureuse nouvelle. Mon âme attristée craint de
vous obéir, et frémit au souvenir de tant de misères.
(Clytemnestre) - Parle. Redouter le récit de ses malheurs,
| [410] quin ipse Atrides aequore immenso uagus
grauiora pelago damna quam bello tulit
remeatque uicto similis, exiguas trahens
lacerasque uictor classe de tanta rates.
(Clytaemnestra) Effare, casus quis rates hausit meas?
415 aut quae maris fortuna dispulerit duces.
(Eurybates) Acerba fatu poscis, infaustum iubes
miscere laeto nuntium. refugit loqui
mens aegra tantis atque inhorrescit malis.
(Clytaemnestra) Exprome: clades scire qui refugit suas
| [420] c'est augmenter ses craintes. L'incertitude est un tourment de plus.
(Eurybate) - Dès que Troie se fut abîmée tout entière dans
les flammes, les Grecs se partagèrent les dépouilles, et s'élancèrent vers la mer.
Le soldat, épuisé par tant de fatigues, détacha son épée. Les boucliers furent
abandonnés çà et là sur les vaisseaux. Nos guerriers saisirent les rames, et le
moindre retard pesa à notre impatience. A peine le signal du retour eut-il brillé
sur le vaisseau du roi, à peine le son de la trompette eut-il averti les rameurs,
le navire à la proue d'or indiqua
| [420] grauat timorem; dubia plus torquent mala.
(Eurybates) Vt Pergamum omne Dorica cecidit face,
diuisa praeda est, maria properantes petunt.
iamque ense fessum miles exonerat latus,
neglecta summas scuta per puppes iacent;
425 ad militares remus aptatur manus
omnisque nimium longa properanti mora est.
signum recursus regia ut fulsit rate
et clara lentum remigem monuit tuba,
aurata primas prora designat uias
| | [430] et ouvrit la route que la flotte devait suivre. D'abord un vent doux enfle
nos voiles et nous pousse vers la haute mer. La surface de l'onde était à peine
ridée par le souffle léger du Zéphyr; la mer brillait tout ensemble et
disparaissait sous nos vaisseaux. Nous prenions plaisir à contempler le
rivage de Troie maintenant désert, à voir le promontoire de Sigée fuir
derrière nous. Nos guerriers s'empressaient de fatiguer les rames, et, pour
seconder le vent; leurs bras vigoureux s'élevaient et s'abaissaient en cadence.
| [430] aperitque cursus, mille quos puppes secent.
Hinc aura primo lenis impellit rates
adlapsa uelis; unda uix actu leui
tranquilla Zephyri mollis afflatu tremit,
splendetque classe pelagus et pariter latet.
435 iuuat uidere nuda Troiae litora,
iuuat relicti sola Sigei loca.
properat iuuentus omnis adductos simul
lentare remos, adiuuat uentos manu
et ualida nisu bracchia alterno mouet.
| [440] La mer gémit sous leurs efforts, ses vagues battaient les flancs des navires,
et une blanche écume sillonnait l'azur des flots
Quand le vent devenu plus fort eut tendu les voiles, on quitta
les rames, et l'on abandonna les navires au souille qui les emportait.
Étendus sur les bancs, nos guerriers regardaient la terre
qui fuyait derrière eux de toute la vitesse de notre marche, ou
se plaisaient à des récits de batailles. Ils rappelaient les menaces
du vaillant Hector, son char, son corps racheté par Priam et
rendu aux honneurs du bûcher; enfin l'autel ensanglanté de Jupiter Hercéen.
Cependant. les dauphins, qui se jouaient dans l'onde
| [440] sulcata uibrant aequora et latera increpant
dirimuntque canae caerulum spumae mare.
Vt aura plenos fortior tendit sinus,
posuere tonsas, credita est uento ratis
fususque transtris miles aut terras procul,
445 quantum recedunt uela, fugientes notat,
aut bella narrat: Hectoris fortis minas
currusque et empto redditum corpus rogo,
sparsum cruore regis Herceum Iouem.
tunc qui iacente reciprocus ludit salo
| [450] et soulevaient de leur large dos les vagues de la mer de Tyrrhène,
bondissaient en foule autour de nos navires. On les voyait former des
cercles, nager à côté de nous, tour à tour nous devancer et nous
suivre dans leurs jeux, tantôt folâtrer à la tête, tantôt s'élancer
à l'extrémité de notre flotte.
Déjà le rivage avait disparu; les campagnes se cachaient à nos
yeux, et les cimes de l'Ida se perdaient dans un vague lointain.
Tout ce qu'une vue perçante pouvait encore apercevoir, c'était la
fumée d'Ilion qui apparaissait comme une tache obscure.
| [450] tumidumque pando transilit dorso mare
Tyrrhenus omni piscis exultat freto
agitatque gyros et comes lateri adnatat,
anteire naues laetus et rursus sequi;
nunc prima tangens rostra lasciuit chorus,
455 millesimam nunc ambit et lustrat ratem.
iam litus omne tegitur et campi latent
et dubia pereunt montis Idaei iuga;
et id quod unum peruicax acies uidet,
Iliacus atra fumus apparet nota.
| [460] Déjà le Soleil s'apprêtait à dételer ses chevaux fatigués, le jour était
à son déclin et les astres de la nuit allaient paraître. Tout à coup
un léger nuage, s'arrondissant comme un globe noirâtre, ternit
le disque lumineux du soleil couchant. Cette tache sinistre nous
fit craindre une tempête.
Les premières étoiles de la nuit brillaient à la voûte du ciel,
quand tout à coup le vent tombe et les voiles s'affaissent. Alors
un bruit sourd, présage de malheur, se fait entendre au sommet
des collines. Le rivage et les rochers s'ébranlent avec un long murmure.
La mer se soulève, gonflée par les vents prêts à fondre sur nous.
| [460] Iam lassa Titan colla releuabat iugo,
in astra iam lux prona, iam praeceps dies:
exigua nubes sordido crescens globo
nitidum cadentis inquinat Phoebi iubar;
suspecta uarius occidens fecit freta.
465 nox prima caelum sparserat stellis, iacent
deserta uento uela. tum murmur graue,
maiora minitans, collibus summis cadit
tractuque longo litus ac petrae gemunt;
agitata uentis unda uenturis tumet:
| [470] Soudain la lune se cache et les étoiles disparaissent. Les
vagues montent vers le ciel qui s'efface à nos yeux. Ce n'est pas
une seule nuit qui nous enveloppe; un épais brouillard s'ajoute
aux ténèbres; le ciel et la terre se confondent dans une même
obscurité. Les quatre vents opposés, l'Eurus luttant contre le
Zéphyr, et Borée contre le Notus, soulèvent la mer du fond de
ses abîmes. Chacun d'eux lance tous ses traits; ils s'acharnent
sur les flots, et les roulent dans un tourbillon rapide.
L'Aquilon pousse contre nous les neiges de la Thrace,
| [470] cum subito luna conditur, stellae latent;
in astra pontus tollitur, caelum perit
nec una nox est: densa tenebras obruit
caligo et omni luce subducta fretum
caelumque miscet. undique incumbunt simul
475 rapiuntque pelagus infimo euersum solo
aduersus Euro Zephyrus et Boreae Notus.
sua quisque mittunt tela et infesti fretum
emoliuntur, turbo conuoluit mare:
Strymonius altas Aquilo contorquet niues
| [480] et l'Autan chasse devant lui les sables des Syrtes de Libye.
C'est peu : le Notus se charge de nuages, et la pluie du ciel augmente
les eaux de la mer; l'Eurus bouleverse l'Orient, le royaume des Nabathéens
et les rivages de l'Aurore; l'impétueux Corus se lève du sein de
l'Océan. On croirait que l'univers tout entier va être arraché de
ses fondements, que les dieux vont tomber du ciel brisé en éclats,
et que la nature va se replonger dans le sombre chaos. Le flux
résiste au vent, le vent surmonte le reflux. La mer ne peut plus
se contenir dans des rivages,
| [480] Libycusque harenas Auster ac Syrtes agit,
nec manet in Austro; fit grauis nimbis Notus,
imbre auget undas; Eurus orientem mouet
Nabathaea quatiens regna et Eoos sinus.
quid rabidus ora Corus Oceano exerens?
485 mundum reuelli sedibus totum suis
ipsosque rupto crederes caelo deos
decidere et atrum rebus induci chaos.
uento resistit aestus et uentus retro
aestum reuoluit; non capit sese mare:
| [490] et les torrents de pluie se confondent avec les vagues. Nous n'avons
pas même, dans ce désastre, la consolation de voir et de savoir comment
nous allons périr. Les ténèbres nous dérobent la lumière, et une nuit
pareille à la nuit du Styx nous enveloppe. Néanmoins quelques feux brillent
par intervalle : des éclats de foudre déchirent les nues. Dans notre malheur,
cette lumière sinistre est encore un bienfait qu'appellent nos yeux.
Nos galères s'entre-choquent, leurs proues et leurs flancs se brisent les uns
contre les autres. La mer engloutit quelques navires,
| [490] undasque miscent imber et fluctus suas.
nec hoc leuamen denique aerumnis datur,
uidere saltem et nosse quo pereant malo:
premunt tenebrae lumina et dirae Stygis
inferna nox est. excidunt ignes tamen
495 et nube dirum fulmen elisa micat;
miserisque lucis tanta dulcedo est malae:
hoc lumen optant. Ipsa se classis premit
et prora prorae nocuit et lateri latus.
illam dehiscens pontus in praeceps rapit
| | [500] et les rejette ensuite à sa surface; d'autres coulent à fond
sous leur propre poids. Celui-ci s'entrouvre; celui-là est couvert
par le dixième flot. Un autre, dont la membrure est fracassée,
flotte dépouillé de tous ses agrès. Un autre, sans voiles, sans
rames, sans mâts pour soutenir ses antennes, n'a plus que sa
carène qui surnage dans toute l'étendue de la mer Ionienne. La
raison ni l'expérience ne peuvent nous fournir aucun secours :
l'art du pilote est vaincu par l'excès des maux. La terreur nous enchaine,
et les matelots, plongés dans un morne abattement, laissent échapper les rames.
| [500] hauritque et alto redditam reuomit mari;
haec onere sidit, illa conuulsum latus
submittit undis, fluctus hanc decimus tegit;
haec lacera et omni decore populato leuis
fluitat nec illi uela nec tonsae manent
505 nec rectus altas malus antemnas ferens,
sed trunca toto puppis Ionio natat.
Nil ratio et usus audet: ars cessit malis;
tenet horror artus, omnis officio stupet
nauita relicto, remus effugit manus.
| [510] L'effroi, parvenu à son comble, tourne enfin nos pensées vers le ciel :
Grecs et Troyens font les mêmes voeux.
0 vicissitudes humaines! Pyrrhus envie le sort de son père,
Ulysse celui d'Ajax, Ménélas celui d'Hector, Agamemnon celui de
Priam. Nous appelons heureux ceux qui ont succombé sous les
murs de Troie. Ils sont morts en combattant; la renommée conserve
leur mémoire, et la terre conquise par leurs bras leur sert
de tombeau. Faut-il mourir sans gloire au milieu des flots? cet
obscur trépas est-il réservé à de braves guerriers? Perdre ainsi
jusqu'au fruit de sa mort! Qui que tu sois, dieu cruel,
| [510] in uota miseros ultimus cogit timor
eademque superos Troes et Danai rogant.
quid fata possunt! inuidet Pyrrhus patri,
Aiaci Vliysses, Hectori Atrides minor,
Agamemnon Priamo: quisquis ad Troiam iacet
515 felix uocatur, cadere qui meruit gradu,
quem fama seruat, uicta quem tellus premit.
'Nil nobile ausos pontus atque undae ferent?
ignaua fortes fata consument uiros?
perdenda mors est? quisquis es, nondum malis
| [520] dont la colère n'est pas encore désarmée par de si grands malheurs,
apaise-toi enfin. Troie elle-même donnerait des larmes à nos désastres.
Si ta haine est implacable, si tu as résolu d'anéantir l'armée des Grecs,
pourquoi faire périr avec nous ceux pour qui nous périssons?
Dieux puissants! calmez cette mer furieuse : ces vaisseaux
portent des Grecs, mais ils portent aussi des Troyens. Nous ne
pouvons en dire davantage : les flots étouffent notre voix. Un
nouveau malheur fond sur nous. Armée de la foudre de Jupiter irrité,
Pallas déploie pour nous perdre toute la puissance que lui
donnent sa lance redoutable,
| [520] satiate tantis, caelitum, tandem tuum
numen serena: cladibus nostris daret
uel Troia lacrimas. odia si durant tua
placetque mitti Doricum exitio genus,
quid hos simul perire nobiscum iuuat,
525 quibus perimus? sistite infestum mare:
uehit ista Danaos classis? et Troas uehit!'
nec plura possunt: occupat uocem mare.
Ecce alia clades. fulmine irati Iouis
armata Pallas quidquid aut hasta minax
| [530] son égide horrible et les feux paternels. De nouvelles tempêtes sifflent
dans l'air. Seul, invincible à tant de maux, Ajax lutte encore. Au moment où il
plie ses voiles, un éclat de foudre l'effleure. La déesse balance une nouvelle.
foudre. De tout l'effort de son bras, elle la darde en imitant son père.
Le trait enflammé traverse Ajax et son vaisseau emportant
quelque débris de l'un et de l'autre.
| [530] aut aegide et furore Gorgoneo potest,
aut igne patrio temptat, et caelo nouae
spirant procellae. solus inuictus malis
luctatur Aiax. uela cogentem hunc sua
tenso rudente flamma perstrinxit cadens.
535 libratur aliud fulmen: hoc toto impetu
certum reducta Pallas excussit manu,
imitata patrem. transit Aiacem et ratem
ratisque partem secum et Aiacis tulit.
nil ille motus, ardua ut cautes, salo
| [540] Toujours intrépide, quoique brûlé de la foudre, il s'élève comme
un roc au-dessus des flots; il fend avec sa poitrine les vagues de cette mer
furieuse; il saisit et entraîne son navire, et les flammes qui l'enveloppent
resplendissent au milieu de l'obscurité des flots.
Enfin, debout sur un écueil, il crie d'une voix tonnante et
furieuse qu'il a vaincu la mer et les feux : «Je triomphe, dit-il,
du ciel, de Pallas, de la foudre et des flots. Je n'ai point reculé
devant le terrible dieu des combats. Seul, j'ai soutenu les assauts
d'Hector et de Mars. Les traits d'Apollon ne m'ont point ébranlé.
| [540] ambustus extat, dirimit insanum mare
fluctusque rumpit pectore et nauem manu
complexus in se traxit et caeco mari
conlucet Aiax; omne resplendet fretum.
Tandem occupata rupe furibundum intonat:
545 superasse nunc se pelagus atque ignes: "Iuuat,
uicisse caelum, Palladem, fulmen, mare.
non me fugauit bellici terror dei,
et Hectorem una solus et Martem tuli
Phoebea nec me tela pepulerunt gradu:
| [550] J'ai triomphé de ces dieux comme des Troyens : pourrais-je
craindre ces foudres sans force lancées par une main étrangère`?
Quand ce serait Jupiter lui-même ---.» Sa fureur allait oser davantage,
quand Neptune, levant sa tête au-dessus des mers, brise d'un coup
de son trident le rocher sur lequel il s'appuie, et le blasphémateur est
entraîné dans sa chute, vaincu enfin par la terre, la mer et le feu.
Un autre fléau plus cruel nous était réservé. Il est une eau basse
à fond perfide et plein de rochers
| [550] cum Phrygibus istos uicimus : tandem horream
aliena inerti tela mitti dextera?
quid si ipse mittat?" plura cum auderet furens,
tridente rupem subruit pulsam pater
Neptunus imis exerens undis caput
555 soluitque montem; quem cadens secum tulit
terraque et igne uictus et pelago iacet.
Nos alia maior naufragos pestis uocat.
est humilis unda, scrupeis mendax uadis,
ubi saxa rapidis clusa uorticibus tegit
| [560] que le traître Capharée cache dans les gouffres qu'il domine.
La mer bouillonne entre ces écueils, et les vagues écument dans un flux
et reflux perpétuel. Au-dessus de la montagne est une citadelle escarpée
qui regarde les deux mers. D'un côté, c'est le royaume de votre aïeul Pélops,
et l'Isthme qui, se recourbant sur une terre étroite, ferme à la mer d'Hellé
l'entrée de la mer Ionienne; de l'autre, c'est Lemnos immortalisée
par le crime, et Chalcis; et Aulis qui retint trop longtemps nos vaisseaux dans
ses ports. Cette forteresse est occupée par le père de Palamède. D'une main
perfide il allume au sommet de ses tours des feux éclatants
| [560] fallax Caphareus; aestuat scopulis fretum
feruetque semper fluctus alterna uice.
arx imminet praerupta quae spectat mare
utrimque geminum: Pelopis hinc oras tui
et Isthmon, arto qui recuruatus solo
565 Ionia iungi maria Phrixeis uetat,
hinc scelere Lemnon nobilem, hinc et Chalcida;
tardamque ratibus Aulida: hanc arcem occupat
Palamedis ille genitor et clarum manu
lumen nefanda uertice e summo efferens
| [570] qui conduisent nos vaisseaux contre les rochers. Ils s'accrochent à leurs
pointes aiguës, et, faute d'eau, ils se brisent contre les récifs. L'un a sa proue à flot,
et sa poupe sur un roc. A peine il se dégage, qu'un autre vient le heurter par
derrière, et le brise en se brisant lui-même. Dans cette extrémité,
nous redoutons le rivage et préférons la mer. Enfin la tempête
se calme au retour de la lumière. Troie était vengée. Le soleil reparaît,
et le jour découvre à nos yeux attristés les ravages de la nuit.
(Clytemnestre) - Dois-je m'affliger ou me réjouir du retour de mon époux?
| [570] in saxa duxit perfida classem face.
haerent acutis rupibus fixae rates;
has inopis undae breuia comminuunt uada,
pars uehitur huius prima, pars scopulo sedet;
hanc alia retro spatia relegentem ferit
575 et fracta frangit. iam timent terram rates
et maria malunt. cecidit in lucem furor:
postquam litatum est Ilio, Phoebus redit
et damna noctis tristis ostendit dies.
(Clytaemnestra) Vtrumne doleam laeter an reducem uirum?
| [580] Je m'en réjouis; mais je ne puis m'empêcher de déplorer cet affreux désastre.
Toi qui ébranles le ciel de ta foudre, rends-nous les divinités favorables.
Cependant; que nos fronts se couronnent d'un vert feuillage.
Que la flûte sacrée fasse entendre de joyeux sons, et qu'une
blanche victime soit immolée au pied des autels. Mais voici la
foule plaintive des Troyennes qui s'avance, les cheveux épars.
A leur tête marche fièrement la prêtresse inspirée d'Apollon,
le laurier prophétique à la main.
SCÈNE II. - CHOEUR DE TROYENNES, (Cassandre)
(Le Choeur) - Quel doux supplice pour l'homme que ce fatal
amour qui l'attache à la vie,
| [580] remeasse laetor, uulnus et regni graue
lugere cogor. redde iam Graiis, pater
altisona quatiens regna, placatos deos.
nunc omne laeta fronde ueletur caput,
sacrifica dulces tibia effundat modos
585 et niuea magnas uictima ante aras cadat.
Sed ecce turba tristis incomptae comas
Iliades adsunt, quas super celso gradu
effrena Phoebas entheas laurus quatit.
CHORVS ILIADUM, CASSANDRA.
(Chorus) Heu quam dulce malum mortalibus additum,
| | [590] quand il pourrait s'affranchir de tous ses maux, quand la mort
lui ouvre ses bras comme un refuge contre la souffrance, comme un
port heureux où règne un éternel repos! Aucune terreur, aucun orage
soulevé par l'aveugle Fortune, aucun éclat de la foudre injuste de Jupiter
ne troublent cet asile. On y goûte une paix profonde : on n'a plus à
craindre ni les séditions, ni la colère terrible d'un vainqueur, ni une
mer agitée par la tempête, ni les armées cruelles,
| [590] uitae dirus amor, cum pateat malis
effugium et miseros libera mors uocet,
portus aeterna placidus quiete.
nullus hunc terror nec impotens
procella Fortunae mouet aut iniqui
595 flamma Tonantis.
pax alta nullos ciuium coetus
timet aut minaces uictoris iras,
non maria asperis insana Coris,
non acies feras puluereamue nubem
| | [600] ni les nuages de poussière que soulèvent les escadrons barbares;
ni les remparts que la flamme ennemie ravage, ni l'extermination des
peuples écrasés sous leurs murailles, ni la guerre furieuse. Il est libre
de tout esclavage, celui qui méprise les dieux frivoles, qui voit sans
trouble les affreux rivages du Styx et de l'Achéron. Il est l'égal des rois et
des habitants de l'Olympe, le hardi mortel qui ose mettre un terme à sa vie.
| [600] motam barbaricis equitum cateruis,
hostica aut muros populante flamma
urbe cum tota populos cadentes
indomitumue bellum.
Seruitium perrumpet omne
605 contemptor leuium deorum,
qui uultus Acherontis atri,
qui Styga tristem non tristis uidet
audetque uitae ponere finem:
par ille regi, par superis erit.
| | [610] Oh ! quel malheur de ne savoir pas mourir! Nous avons vu
tomber notre patrie dans une nuit funeste, nous avons vu les
murs de Troie s'écrouler sous les feux des Grecs. Ce ne sont
point les armes ni la force qui ont triomphé de nous, comme
autrefois les flèches d'Hercule. Troie n'a point succombé sous le
fils de Thétis et de Pélée, ni sous les coups de son ami qui, couvert
du bouclier de l'impitoyable Achille, épouvanta nos guerriers
par le fantôme de ce héros; ni sous l'effort d'Achille lui-même,
| [610] o quam miserum est nescire mori!
Vidimus patriam ruentem
nocte funesta, cum Dardana tecta
Dorici raperetis ignes.
non illa bello uicta, non armis,
ut quondam Herculea cecidit pharetra;
615 quam non Pelei Thetidisque natus
carusque Pelidae nimium feroci
uicit, acceptis cum fulsit armis
fuditque Troas falsus Achilles,
aut cum ipse Pelides animos feroces
| | [620] quand, la douleur ranimant son fier courage, il vint fondre
sur nos remparts et porter l'effroi dans nos coeurs,
Troie a perdu la seule gloire qui pût lui rester dans sa ruine,
celle de périr noblement. Elle a résisté dix ans pour être victime
d'un stratagème nocturne. Nous avons vu ce cheval immense
dont on prétendait faire hommage à nos dieux ; et, follement
crédules, nous avons introduit nous-mêmes dans nos murs ce
fatal présent des Grecs. Plus d'une fois nous vimes trembler
sur le seuil dé notre ville ce monstrueux colosse
| [620] sustulit luctu celeremque saltu
Troades summis timuere muris,
perdidit in malis extremum decus
fortiter uinci: restitit annis
Troia bis quinis unius noctis
peritura furto.
625 Vidimus simulata dona
molis immensae Danaumque
fatale munus duximus nostra
creduli dextra tremuitque saepe
limine in primo sonipes cauernis
| [630] qui portait dans ses flancs une armée ennemie. Il ne tenait qu'à
nous d'éclaircir ce perfide mystère, et de prendre les Grecs dans leurs
propres piéges. Plus d'une fois lo choc des boucliers et un sourd murmure
frappèrent nos oreilles, et nous entendîmes les frémissements de
Pyrrhus qui ne se prêtait qu'avec peine aux fourberies d'Ulysse.
Sans nulle crainte, les jeunes Troyens se plaisaient à toucher les cordes
sacrées. Astyanax marchait à la tête des enfants de son âge;
| [630] conditos reges bellumque gestans.
et licuit dolos uersare ut ipsi
fraude sua capte caderent Pelasgi:
saepe commotae sonuere parmae
tacitumque murmur percussit aures,
635 ut fremuit male subdolo
parens Pyrrhus Vlyssei.
Secura metus Troica pubes
sacros gaudet tangere funes.
hinc aequaeui gregis Astyanax,
| [640] nos vierges étaient conduites par la princesse fiancée
au tombeau d'Achille. Hommes et femmes, parés comme pour un
jour de fête, se pressaient dans les temples et offraient aux dieux
des présents solennels. Toute la ville était dans l'allégresse.
Hécube même, si triste depuis les funérailles d'Hector, se
laissait aller à la joie. Quel est le premier,
| [640] hinc Haemonio desponsa rogo
ducunt turmas, haec femineas,
ille uiriles.
festae matres uotiua ferunt
munera diuis,
645 festi patres adeunt aras;
unus tota est uultus in urbe;
et, quod numquam post Hectoreos
uidimus ignes, laeta est Hecube.
Quid nunc primum, dolor infelix,
| [650] quel est le dernier de nos maux que va retracer ma douleur?
est-ce la ruine de nos remparts, ouvrage des dieux, détruits par nos mains?
l'incendie de nos temples croulants sur leurs divinités? D'autres malheurs
nous empêchent de pleurer sur ceux-là. C'est sur toi que nous pleurons,
glorieux père des Troyens. J'ai vu, oui, j'ai vu le glaive de Pyrrhus se plonger
dans le sein de ce vieillard, et se teindre à peine de quelques gouttes de sang.
(Cassandre) - Troyennes, suspendez vos pleurs: vous aurez
toujours le temps d'en répandre.
| [650] quidue extremum deflere paras?
moenia diuum fabricata manu,
diruta nostra?
an templa deos super usta suos?
non uacat istis lacrimare malis:
655 te, magne parens, flent Iliades.
uidi, uidi senis in iugulo
telum Pyrrhi uix exiguo
sanguine tingui.
(Cassandra) Cohibete lacrimas omne quas tempus petet,
| [660] Gémissez plutôt sur vos propres funérailles. Mes infortunes n'ont besoin
d'être partagées par personne. Cessez de pleurer sur la cause de mes douleurs :
seule je saurai suffire à mes maux.
(Le Choeur) - Il est doux de mêler ses larmes à celles des autres.
Les douleurs qu'on dévore en secret sont plus cuisantes.
On aime à pleurer ensemble des revers communs; et vous-même,
quels que soient votre courage et votre constance, vous ne
pourrez suffire à de si grandes calamités.
| [660] Troades, et ipsae uestra lamentabili
lugete gemitu funera: aerumnae meae
socium recusant. cladibus questus meis
remouete: nostris ipsa sufficiam malis.
(Chorus) Lacrimas lacrimis miscere iuuat:
665 magis exurunt quos secretae
lacerant curae,
iuuat in medium deflere suos.
Nec tu, quamuis dura uirago
patiensque mali,
poteris tantas flere ruinas.
| | [670] Ni la triste Philomèle qui, au printemps, fait entendre dans le
feuillage ses chants plaintifs sur la mort de son cher Itys; ni
l'oiseau de Thrace qui, sur le bord des toits, redit en gémissant
la perfidie de son cruel époux, ne pourraient dignement déplorer
les malheurs de votre maison. Le cygne l'essaierait en vain,
lorsque, entouré de ses blancs compagnons, il fait entendre son
hymne funèbre sur les rives de l'Ister ou du Tanaïs.
| [670] non quae uerno mobile carmen
ramo cantat tristis aedon
Ityn in uarios modulata sonos,
non quae tectis Bistonis ales
residens summis impia diri
675 furta mariti garrula deflet,
lugere tuam poterit digne
conquesta domum,
licet ipse uelit clarus niueos
inter olores Histrum cygnus
| | [680] Ce serait peu de la malheureuse Alcyone qui mêle ses plaintes
sur la mort de Céyx au triste murmure des flots, quand, pour s'être
trop confiée au calme des mers, il lui faut réchauffer sa couvée dans
son nid tremblant. Ce serait peu encore des prêtres de Cybèle,
se déchirant les bras avec vous dans vos douleurs, comme ils
font quand ils se livrent à leurs danses furieuses, animés par les
sons de la flûte de Phrygie,
| [680] Tanaimque colens extrema loqui,
licet alcyones Ceyca suum
fluctu leuiter plangente sonent,
cum tranquillo male confisae
credunt iterum pelago audaces
685 fetusque suos nido pauidae
titubante fouent,
non si molles imitata uiros
tristis laceret bracchia tecum
quae turritae turba parenti
pectora rauco concita buxo
| [690] et qu'ils pleurent la mort d'Attis. Nos larmes ne peuvent s'arrêter,
Cassandre, parce que nos souffrances ont dépassé toute mesure.
Mais pourquoi arracher de votre front les bandelettes sacrées?
C'est surtout dans l'infortune qu'on doit honorer les dieux.
(Cassandre) - L'excès de mes malheurs m'élève au-dessus de
toute crainte. Je ne fléchis les dieux par aucune prière, et quand ils voudraient
m'accabler de plus de maux, ils ne le pourraient pas. Le Sort a épuisé sur moi
sa puissance. Me reste-t-il une patrie, un père, une soeur?
| [690] ferit ut Phrygium lugeat Attin.
non est lacrimis, Cassandra, modus,
quia quae patimur uicere modum.
Sed cur sacratas deripis capiti infulas?
miseris colendos maxime superos putem.
695 (Cassandra) Vicere nostra iam metus omnes mala.
equidem nec ulla caelites placo prece
nec, si uelint saeuire, quo noceant habent.
Fortuna uires ipsa consumit suas.
quae patria restat, quis pater, quae iam soror?
| | [700] Les tombeaux et les autels sont abreuvés de mon sang. Que sont devenus
mes frères au comble de la prospérité? ils ont péri. Le palais du vieux Priam est
désert, et de tant d'époux qui l'habitaient jadis, il n'y a qu'Hélène
qui ne soit pas veuve. Hécube, la mère de tant de rois, et la
reine des Troyens, cette femme qui mit au monde le flambeau
qui devait consumer son empire, par une déplorable métamorphose,
a été changée en une bête féroce, et, dans sa fureur, elle aboie sur les
ruines de son palais, survivant ainsi à Troie, à Priam, à Hector et à elle-même.
| [700] bibere tumuli sanguinem atque aere meum.
quid illa felix turba fraterni gregis?
exhausta nempe: regia miseri senes
uacua relicta est, totque per thalamos uident
praeter Lacaenam ceteras uiduas nurus.
705 tot illa regum mater et regimen Phrygum,
fecunda in ignes Hecuba fatorum nouas
experta leges induit uultos feros:
circa ruinas rabida latrauit suas,
Troiae superstes, Hectori, Priamo, sibi.
| [710] (Le Choeur) - La prêtresse d'Apollon s'est tue soudain ; la
pâleur couvre son visage, et un tremblement convulsif agite
tout son corps. Ses bandelettes et ses cheveux se dressent sur sa
tête. Des murmures étouffés résonnent dans son sein haletant.
Sa vue se trouble, ses yeux tantôt se retournent comme pour
s'enfoncer dans leurs orbites, tantôt ils sont hagards et cruels.
La voilà qui lève sa tète plus haut que de coutume, et marche d'un air
imposant. Elle fait des efforts pour parler. Elle va enfin ouvrir la bouche :
elle a vaincu la résistance du dieu qui l'inspire.
| [710] (Chorus) Silet repente Phoebas et pallor genas
creberque totum possidet corpus tremor;
stetere uittae, mollis horrescit coma,
anhela corda murmure incluso fremunt,
incerta nutant lumina et uersi retro
715 torquentur oculi, rursus immoti rigent.
nunc leuat in auras altior solito caput
graditurque celsa, nunc reluctantes parat
reserare fauces, uerba nunc clauso male
custodit ore maenas impatiens dei.
| [720] (Cassandre) - Quel transport nouveau m'agite? Où m'entrainez-vous
dans mon, délire, sommets sacrés du Parnasse? Laisse-moi,
dieu des oracles : je ne t'appartiens plus. Éteins ce feu qui m'embrase.
Que signifie cette fureur,. cet enthousiasme qui m'égare?
Troie est tombée : que fais-je encore, prophétesse qu'on ne veut
pas croire? Où suis-je? La lumière s'enfuit; mes yeux sont plongés dans
une nuit profonde, et les ténèbres me dérobent la vue du ciel. Que dis-je?
le jour est éclairé par un double soleil, et deux villes d'Argos se dressent
devant moi. Voici la forêt de l'Ida.
| [720] (Cassandra) Quid me furoris incitam stimulis noui,
quid mentis inopem, sacra Parnassi iuga,
rapitis? recede, Phoebe, iam non sum tua,
extingue flammas pectori infixas meo.
cui nunc uagor uesana? cui bacchor furens?
725 iam Troia cecidit: falsa quid uates agor?
Vbi sum? fugit lux alma et obscurat genas
nox alta et aether abditus tenebris latet.
sed ecce gemino sole praefulget dies
geminumque duplices Argos attollit domus.
| [730] Le juge fatal est assis entre les trois puissantes déesses,
Rois, je vous en avertis, craignez le fruit de l'inceste. Cet enfant
nourri dans les bois détruira vos palais. Quelle est cette femme
égarée qui brandit un glaive? Quel guerrier veut-elle frapper?
Elle a l'extérieur d'une Lacédémonienne et porte l'arme des
Amazones. Quel autre spectacle s'offre à mes regards? le lion d'Afrique,
le superbe vainqueur des bêtes féroces, tombe sous la dent d'un ennemi vulgaire.
| [730] Idaea cerno nemora: fatalis sedet
inter potentes arbiter pastor deas.
timete, reges, moneo, furtiuum genus:
agrestis ille alumnus euertet domum.
Quid ista uecors tela feminea manu
735 destricta praefert? quem petit dextra uirum
Lacaena cultu, ferrum Amazonium gerens?
quae uersat oculos alia nunc facies meos?
uictor ferarum colla sublimis iacet
ignobili sub dente Marmaricus leo,
| [740] Une lionne hardie le déchire de ses morsures sanglantes.
Ombres de mes parents, pourquoi m'appelez-vous, moi restée
la dernière de toute ma famille? Je te suis, ô mon père ! à qui
Troie entière a servi de tombeau. 0 mon frère, l'appui des Phrygiens
et la terreur des Grecs, qu'est devenu l'éclat de ton front?
Je ne vois plus tes mains échauffées par l'embrasement de la
flotte ennemie ; mais tes membres déchirés, et tes illustres bras
meurtris par le poids des chaînes. Troïle, je te suis, toi qui te
mesuras trop tôt contre Achille. 0 Déiphobe ! c'est à peine si je
reconnais ton visage défiguré par ta nouvelle épouse.
| [740] morsus cruentos passus audacis leae.
Quid me uocatis sospitem solam e meis,
umbrae meorum? te sequor, tota pater
Troia sepulte; frater, auxilium Phrygum
terrorque Danaum, non ego antiquum decus
745 uideo aut calentes ratibus exustis manus,
sed lacera membra et saucios uinclo graui
illos lacertos. te sequor, nimium cito
congresse Achilli Troile; incertos geris,
Deiphobe, uultus, coniugis munus nouae.
| [750] Traversons les fleuves de l'enfer : voyons le redoutable chien
du Tartare et le royaume de l'avare Pluton. Cette barque portera
aujourd'hui sur le noir Phlégéthon deux âmes royales, l'une vaincue,
l'autre victorieuse. Mânes, et toi fleuve qui garantis les serments des
dieux, je vous en conjure, entr'ouvrez un moment la voûte des
enfers pour que les ombres des Phrygiens contemplent Mycènes.
Regardez, malheureux : la Fortune change.
Les effroyables soeurs accourent
| [750] iuuat per ipsos ingredi Stygios lacus,
iuuat uidere Tartari saeuum canem
auidique regna Ditis! haec hodie ratis
Phlegethontis atri regias animas uehet,
uictamque uictricemque. uos, umbrae, precor,
755 iurata superis unda, te pariter precor:
reserate paulum terga nigrantis poli,
leuis ut Mycenas turba prospiciat Phrygum.
spectate, miseri: fata se uertunt retro.
Instant sorores squalidae,
| | [760] en agitant leurs fouets sanglants. Leur main gauche est armée
de torches à demi brûlées. Leurs joues pâles sont gonflées de rage, et un
vêtement lugubre ceint leurs flancs décharnés. J'entends les fantômes
nocturnes. Des os gigantesques, minés par le temps, gisent dans la fange
d'un marais. Voyez-vous le vieux Tantale, épuisé de lassitude :
il ne cherche plus à saisir les eaux
| [760] sanguinea iactant uerbera,
fert laeua semustas faces
turgentque pallentes genae
et uestis atri funeris
exesa cingit ilia
765 strepuntque nocturni metus
et ossa uasti corporis
corrupta longinquo situ
palude limosa iacent.
Et ecce, defessus senex
| [770] qui viennent se jouer autour de ses lèvres. Le meurtre qui s'apprête
lui fait oublier sa soif. Dardanus mon aïeul triomphe et marche radieux.
(Le Choeur) - Ce violent transport s'est calmé de lui-même.
Elle tombe comme un taureau qui plie le genou devant l'autel, frappé d'un
coup mal assuré. Relevons ce corps que l'enthousiasme a brisé.
Le front ceint de lauriers, Agamemnon rentre enfin dans son palais.
| [770] ad ora ludentes aquas
non captat oblitus sitis,
maestus futuro funere.
exultat et ponit gradus
pater decoros Dardanus.
775 (Chorus) Iam peruagatus ipse se fregit furor,
caditque flexo qualis ante aras genu
ceruice taurus uulnus incertum gerens.
releuemus artus entheos. tandem suos
uictrice lauru cinctus Agamemnon adit,
| [780] Son épouse vient au-devant de lui en habits de fête.
Elle s'avance à ses côtés.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I. - AGAMEMNON, (Cassandre)
(Agamemnon) - Enfin je rentre sain et sauf dans la demeure
de mes pères. Salut, terre chérie ! reçois ces dépouilles des nations
barbares. Troie, cette capitale si longtemps florissante de la superbe
Asie, est soumise par ton empire. Mais pourquoi cette prophétesse
est-elle ainsi renversée à terre et tremblante? sa tête se soutient à peine.
Gardes, qu'on la relève; qu'on jette sur elle de l'eau froide. Ses yeux éteints
se rouvrent à la lumière. Reprenez vos sens, princesse.
| [780] et festa coniunx obuios illi tulit
gressus reditque iuncta concordi gradu.
ACTUS QUARTUS.
AGAMEMNON, CASSANDRA.
(Agamemnon) Tandem reuertor sospes ad patrios lares;
o cara salue terra! tibi tot barbarae
dedere gentes spolia, tibi felix diu
785 potentis Asiae Troia summisit manus.
Quid ista uates corpus effusa ac tremens
dubia labat ceruice? famuli, attollite,
refouete gelido latice. iam recipit diem
marcente uisu. Suscita sensus tuos:
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