|
 |
| [17,1] Je le sais, la chose ne dépend pas de nous; nulle affection n'obéit à
l'homme, et encore moins celle que produit la douleur; elle est opiniâtre et
résiste à tous les remèdes. On veut quelquefois la comprimer et dévorer ses
soupirs; on affecte un air serein, mais notre sourire est trahi par nos larmes.
D'autres fois on essaie de se distraire par des jeux et des combats de
gladiateurs; mais, au milieu des spectacles mêmes, je ne sais quel souvenir
de notre perte vient encore se glisser dans notre âme.
| [17,1] Scio rem non esse in nostra potestate nec ullum adfectum seruire, minime uero
eum qui ex dolore nascitur; ferox enim et aduersus omne remedium contumax est.
Volumus interim illum obruere et deuorare gemitus; per ipsum tamen compositum
fictumque uultum lacrimae profunduntur. Ludis interim aut gladiatoribus animum
occupamus; at illum inter ipsa quibus auocatur spectacula leuis aliqua desiderii
nota subruit.
| | [17,2] Mieux vaut donc vaincre la douleur que la tromper; l'illusion des
plaisirs et la distraction des affaires ne l'empêchent pas de renaître; au
contraire, ces délais ne servent qu'à en augmenter la force et la violence;
mais le calme que la raison procure est durable. Je ne vous indiquerai donc
pas les moyens auxquels, je le sais, on a souvent recours; je ne vous
exhorterai pas à vous distraire et à vous amuser par des voyages agréables ou
prolongés, à donner beaucoup de temps à la révision de vos comptes et à
l'administration de vos biens, à vous jeter sans cesse dans de nouvelles
affaires. Ce ne sont là que des remèdes momentanés, ou plutôt ce ne sont pas
des soulagements, mais des embarras. J'aime mieux mettre un terme à
l'affliction, que de lui donner le change.
| [17,2] Ideo melius est uincere illum quam fallere; nam qui delusus et
uoluptatibus aut occupationibus abductus est resurgit et ipsa quiete impetum ad
saeuiendum colligit: at quisquis rationi cessit, in perpetuum componitur. Non
sum itaque tibi illa monstraturus quibus usos esse multos scio, ut
peregrinatione te uel longa detineas uel amoena delectes, ut rationum
accipiendarum diligentia, patrimonii administratione multum occupes temporis, ut
semper nouo te aliquo negotio inplices: omnia ista ad exiguum momentum prosunt
nec remedia doloris sed inpedimenta sunt; ego autem malo illum desinere quam
decipi.
| | [17,3] Voilà pourquoi je vous conduis dans l'unique asile ouvert à ceux qui
fuient les coups du destin, dans le sanctuaire de la philosophie. C'est elle qui
guérira votre blessure, qui vous arrachera entièrement à vos regrets. Quand
vous ne seriez nullement habituée à cette étude, il faudrait y recourir
aujourd'hui. Mais, autant que vous l'a permis l'antique sévérité de mon
père, vous avez, sinon approfondi, du moins effleuré toutes les sublimes
connaissances.
| [17,3] Itaque illo te duco quo omnibus qui fortunam fugiunt confugiendum
est, ad liberalia studia: illa sanabunt uulnus tuum, illa omnem tristitiam tibi
euellent. His etiam si numquam adsuesses, nunc utendum erat; sed quantum tibi
patris mei antiquus rigor permisit, omnes bonas artes non quidem comprendisti,
attigisti tamen.
| | [17,4] Plût au ciel que, moins attaché aux usages de ses ancêtres, ce père, le
meilleur des époux, n'eût pas borné à une légère teinture votre étude de la
philosophie; vous ne chercheriez pas maintenant des armes contre la
fortune; vous feriez usage des vôtres. L'exemple des femmes, pour qui les
lettres sont un moyen de corruption plutôt que de sagesse, força mon père à
modérer votre passion pour l'étude; cependant, grâce à votre rare aptitude,
vous avez plus appris que les circonstances ne semblaient le permettre.
Votre esprit est imbu des principes de toutes les sciences.
| [17,4] Vtinam quidem uirorum optimus, pater meus, minus maiorum
consuetudini deditus uoluisset te praeceptis sapientiae erudiri potius quam
inbui! non parandum tibi nunc esset auxilium contra fortunam sed proferendum.
Propter istas quae litteris non ad sapientiam utuntur sed ad luxuriam
instruuntur minus te indulgere studiis passus est. Beneficio tamen rapacis
ingenii plus quam pro tempore hausisti; iacta sunt disciplinarum omnium
fundamenta: nunc ad illas reuertere; tutam te praestabunt.
| | [17,5] Revenez maintenant vers elles; elles feront votre sûreté, votre
consolation, votre joie. Si elles ont véritablement pénétré dans votre âme,
l'accès en sera désormais interdit à la douleur, aux inquiétudes, aux inutiles
tourments d'une vaine affliction; et votre coeur, toujours fermé aux vices,
le sera également à tous les chagrins. Voilà, sans contredit, le rempart le
plus sûr, le seul qui puisse vous soustraire aux rigueurs de la fortune.
| [17,5] Illae consolabuntur, illae delectabunt, illae si bona fide in animum tuum intrauerint,
numquam amplius intrabit dolor, numquam sollicitudo, numquam adflictationis
inritae superuacua uexatio. Nulli horum patebit pectus tuum; nam ceteris uitiis
iam pridem clusum est. Haec quidem certissima praesidia sunt et quae sola te
fortunae eripere possint.
| |  |