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[910] Tout ce qui sort des justes bornes touche à un abîme.
Mais qu'entends-je? la porte s'ouvre. Un serviteur du roi s'avance tristement
en secouant sa tête. Parlez. Quelle nouvelle apportez-vous?
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE 1. - UN ENVOYÉ.
A peine Oedipe s'est-il reconnu dans l'accomplissement des
oracles prononcés contre lui; à peine a-t-il pénétré l'affreux mystère
de sa naissance, et acquis la conviction de ses crimes, qu'il
s'est avancé furieux vers son palais, et en a franchi précipitamment
le seuil abhorré. Tel un lion d'Afrique déploie sa rage à
travers les campagnes
| [910] pendet instabili loco.
Sed quid hoc? postes sonant,
maestus et famulus manu
regius quassans caput.
Ede quid portes noui.
ACTUS QUINTUS.
NUNTIUS.
915 Praedicta postquam fata et infandum genus
deprendit ac se scelere conuictum Oedipus
damnauit ipse, regiam infestus petens
inuisa propero tecta penetrauit gradu,
qualis per arua Libycus insanit leo,
| | [920] en agitant sa crinière terrible sur son front menaçant.
Son visage est sombre et farouche, ses yeux hagards.
De sourds gémissements et de profonds soupirs s'échappent de sa
poitrine. Une sueur froide ruisselle de tous ses membres. Il écume;
il éclate en cris effroyables, et la douleur bouillonne en son sein
comme un flot comprimé. Sa colère, tournée contre lui-même,
prépare je ne sais quelle résolution funeste comme sa destinée.
"Pourquoi différer mon châtiment? s'écrie-t-il. Un glaive pour percer mon
sein coupable! du feu, des pierres pour terminer ma vie ! Quel tigre ou quel
vautour cruel fondra sur moi pour déchirer mes entrailles?
| [920] fuluam minaci fronte concutiens iubam;
uultus furore toruus atque oculi truces,
gemitus et altum murmur, et gelidus fluit
sudor per artus, spumat et uoluit minas
ac mersus alte magnus exundat dolor.
925 secum ipse saeuus grande nescio quid parat
suisque fatis simile. 'quid poenas moror?'
ait 'hoc scelestum pectus aut ferro petat
aut feruido aliquis igne uel saxo domet.
quae tigris aut quae saeua uisceribus meis
| | [930] Et toi, repaire de crimes, Cithéron maudit,
déchaîne contre moi les monstres de tes forêts ou tes chiens
furieux. Envoie-moi une Agavé. Oedipe, pourquoi crains-tu la
mort? Elle seule dérobe l'innocence au malheur."
A ces mots, portant sa main cruelle à la garde de son épée, il
en tire la lame. "Penses-tu donc, se dit-il alors, qu'un châtiment
aussi léger suffise à de si grands crimes, et crois-tu les effacer
tous d'un seul coup? Ta mort peut bien venger ton père. Mais ta
mère? mais ces enfants que tu as engendrés par un inceste?
| [930] incurret ales? ipse tu scelerum capax,
sacer Cithaeron, uel feras in me tuis
emitte siluis, mitte uel rabidos canes.
nunc redde Agauen. anime, quid mortem times?
mors innocentem sola Fortunae eripit.'
935 Haec fatus aptat impiam capulo manum
ensemque ducit. 'itane? tam magnis breues
poenas sceleribus soluis atque uno omnia
pensabis ictu? moreris: hoc patri sat est;
quid deinde matri, quid male in lucem editis
| | [940] mais ta patrie éplorée, dont la ruine effroyable expie en ce
moment tes forfaits? Va, tu ne peux t'acquitter de tout ce que tu dois.
La nature a pour toi seul renversé l'ordre éternel de la naissance; il
faut que ton supplice renverse aussi les lois de la nature. Il te faut revivre,
et mourir encore, et renaître toujours, afin que ton châtiment se renouvelle
sans cesse. Déploie toutes les ressources de ton esprit. Supplée au nombre
par la durée. Invente une mort longue,
| [940] gnatis, quid ipsi, quae tuum magna luit
scelus ruina, flebili patriae dabis?
soluendo non es: illa quae leges ratas
Natura in uno uertit Oedipoda, nouos
commenta partus, supplicis eadem meis
945 nouetur. iterum uiuere atque iterum mori
liceat, renasci semper ut totiens noua
supplicia pendas. utere ingenio, miser:
quod saepe fieri non potest fiat diu;
mors eligatur longa. quaeratur uia
| | [950] et trouve le moyen d'errer loin des vivants, sans être
réuni aux morts. Meurs, mais un peu moins que ton père. Tu
hésites, Oedipe ! Tu verses un torrent de pleurs qui inondent ton
visage. - Est-ce donc assez de pleurer? Non, il faut que mes yeux
mêmes sortent de leurs orbites et s'en aillent avec mes pleurs; il
faut arracher ces yeux coupables en expiation de mon hymen."
Il dit, et son courroux va jusqu'à la fureur. Un feu sauvage anime ses
traits menaçants, et ses yeux ont peine à se contenir dans leurs orbites.
| [950] qua nec sepultis mixtus et uiuis tamen
exemptus erres: morere, sed citra patrem.
cunctaris, anime? subitus en uultus grauat
profusus imber ac rigat fletu genas.
et flere satis est? hactenus fundent leuem
955 oculi liquorem? sedibus pulsi suis
lacrimas sequantur: hi maritales statim
fodiantur oculi.' Dixit atque ira furit:
ardent minaces igne truculento genae
oculique uix se sedibus retinent suis;
| | [960] On voit sur sa figure la colère, la violence,
l'emportement féroce et la cruauté d'un bourreau. Il pousse un
gémissement, frémit d'une manière horrible, et porte à son visage
ses mains furieuses. Ses yeux se présentent fixes et hagards : chacun
d'eux s'offre de lui-même à la main qui le menace, et va audevant du
supplice. Le malheureux plonge ses doigts forcenés dans leurs retraites,
et en extirpe à la fois les deux globes qu'elles renferment. Sa main ne
fouille plus que le vide; mais, toujours acharnée, s'y enfonce plus avant,
et ravage encore l'intérieur de ces cavités profondes où la lumière n'a
plus d'entrée.
| [960] uiolentus audax uultus, iratus ferox
tantum eruentis; gemuit et dirum fremens
manus in ora torsit. at contra truces
oculi steterunt et suam intenti manum
ultro insecuntur, uulneri occurrunt suo.
965 scrutatur auidus manibus uncis lumina,
radice ab ima funditus uulsos simul
euoluit orbes; haeret in uacuo manus
et fixa penitus unguibus lacerat cauos
alte recessus luminum et inanes sinus
saeuitque frustra plusque quam satis est furit.
| [970] Il s'épuise en vains transports, et prolonge inutilement son supplice :
tant il a peur de voir encore le jour!
Enfin il lève la tète, et de ses orbites ravagées parcourt l'étendue du ciel
pour éprouver la nuit qu'il s'est faite. Il détache tous les lambeaux qui tiennent
encore au siége de sa vue éteinte; puis, fier d'un tel triomphe, et s'adressant
à tous les dieux: "Épargnez, dit-il, épargnez ma patrie. J'ai accompli vos décrets :
je me suis puni de mes crimes. J'ai su trouver des ténèbres dont l'horreur
égale celle de mon hymen." Le sang baigne son visage, et, par les veines que sa
main a rompues, il coule à grands flots de sa tète mutilée.
SCÈNE II. - LE CHŒUR.
| [970] tantum est periclum lucis? attollit caput
cauisque lustrans orbibus caeli plagas
noctem experitur. quidquid effossis male
dependet oculis rumpit, et uictor deos
975 conclamat omnes: 'parcite heu! patriae, precor:
iam iussa feci, debitas poenas tuli;
inuenta thalamis digna nox tandem meis.'
OEDIPUS, CHORUS, IOCASTA.
(Oedipus) Rigat ora foedus imber et lacerum caput
largum reuulsis sanguinem uenis uomit.
| | [980] Les Destins sont nos maîtres, il faut céder aux Destins. Jamais
nos soins inquiets ne réussiront à changer la trame fatale. Tout
ce que nous souffrons, tout ce que nous faisons, vient d'en haut.
Lachésis veille à l'accomplissement des décrets qui se déroulent
sous sa main impitoyable. Tout a sa voie tracée d'avance, et c'est
le premier de nos jours qui détermine le dernier.
| [980] (Chorus) Fatis agimur: cedite fatis;
non sollicitae possunt curae
mutare rati stamina fusi.
quidquid patimur mortale genus,
quidquid facimus uenit ex alto,
985 seruatque suae decreta colus
Lachesis dura reuoluta manu.
omnia certo tramite uadunt
primusque dies dedit extremum:
non illa deo uertisse licet,
| [990] Jupiter lui-même ne saurait rompre cet enchaînement des effets
et des causes; et nulle prière ne peut changer l'ordre immuable des
événements. La crainte même de l'avenir est funeste, et l'on rencontre
sa destinée en cherchant à l'éviter ---.
Mais la porte a retenti. C'est le roi lui-même qui vient sans guide
au milieu de la nuit qui l'environne.
SCÈNE III. - OEDIPE, LE CHŒUR, JOCASTE.
OEDIPE. - C'en est fait, je suis content : j'ai vengé mon père.
J'aime ces ténèbres.
| [990] quae nexa suis currunt causis.
it cuique ratus prece non ulla
mobilis ordo:
multis ipsum metuisse nocet,
multi ad fatum uenere suum
dum fata timent.
995 Sonuere fores atque ipse suum
duce non ullo molitur iter
luminis orbus.
(Oedipus) Bene habet, peractum est: iusta persolui patri.
iuuant tenebrae. quis deus tandem mihi
| [1000] Quelle divinité propice a répandu sur ma tête ce sombre nuage
en me pardonnant mes crimes? J'échappe au jour qui en fut le complice.
Cette main parricide est redevenue pure; depuis que la lumière m'a abandonné.
Voilà l'état qui convient à Oedipe.
LE CHOEUR. - Voici, voici Jocaste qui s'avance à grands
pas, furieuse, égarée, dans le même délire et la même rage où
tomba cette mère thébaine, quand elle trancha la tête à son fils,
ou quand elle s'aperçut de ce crime après l'avoir commis. Elle
hésite, elle veut parler à Oedipe; elle n'ose. Mais la honte cède à
la douleur, et la parole est déjà sur ses lèvres.
JOCASTE. - Comment t'appellerai-je? mon fils?
| [1000] placatus atra nube perfundit caput?
quis scelera donat? conscium euasi diem.
nil, parricida, dexterae debes tuae:
lux te refugit. uultus Oedipoda hic decet.
(Chorus) En ecce, rapido saeua prosiluit gradu
1005 Iocasta uaecors, qualis attonita et furens
Cadmea mater abstulit gnato caput
sensitue raptum. dubitat afflictum alloqui,
cupit pauetque. iam malis cessit pudor,
sed haeret ore primo uox. (Iocasta) Quid te uocem?
| [1010] tu n'oses répondre. Oui, tu es mon fils; car tu rougis de l'être.
Quelle que, soit ta répugnance, parle, mon fils. Pourquoi détourner
tes sanglantes orbites?
OEDIPE. - Qui vient m'empêcher de jouir des ténèbres mêmes?
Qui me rend la vue? C'est ma mère, hélas! je reconnais sa voix,
Ce que j'ai fait ne sert de rien. Nous ne pouvons plus rester ensemble.
Criminels tous deux, il faut mettre entre nous de vastes
mers, il faut que des régions contraires nous séparent, et que
l'un de nous cherche un asile aux antipodes, sur un autre hémisphère
éclairé par des astres nouveaux et par un autre soleil.
JOCASTE. - Notre crime est celui du Destin. La victime n'est
point coupable.
| [1010] gnatumne? dubitas? gnatus es: gnatum pudet;
inuite loquere gnate. quo auertis caput
uacuosque uultus? (Oedipus) Quis frui tenebris uetat?
quis reddit oculos? matris, heu! matris sonus!
perdidimus operam. congredi fas amplius
1015 haut est nefandos. diuidat uastum mare
dirimatque tellus abdita et quisquis sub hoc
in alia uersus sidera ac solem auium
dependet orbis alterum ex nobis ferat.
(Iocasta) Fati ista culpa est: nemo fit fato nocens.
(Oedipus) Iam parce uerbis, mater, et parce auribus:
| [1020] OEDIPE. - Assez, ma mère, assez : je vous en conjure par ces
tristes débris de mon corps mutilé, par les malheureux enfants que vous
m'avez donnés, par tous les liens sacrés ou impies qui nous unissent.
JOCASTE. - 0 mon âme! d'où vient ta lâcheté? Complice de
ses crimes, dois-je refuser d'en porter la peine? Mon inceste a
renversé toutes les lois, tous les droits de la nature. Mourons
donc, et que le fer m'arrache une vie exécrable. Non, quand le .
maître des dieux lui-même, ébranlant l'univers, lancerait contre
moi tous les traits de son bras terrible,
| [1020] per has reliquias corporis trunci precor,
per inauspicatum sanguinis pignus mei,
per omne nostri nominis fas ac nefas.
(Iocasta) Quid, anime, torpes? socia cur scelerum dare
1025 poenas recusas? omne confusum perit,
incesta, per te iuris humani decus:
morere et nefastum spiritum ferro exige.
non si ipse mundum concitans diuum sator
corusca saeua tela iaculetur manu,
| | [1030] jamais l'expiation n'égalerait l'horreur de mes forfaits, mère infâme
que je suis. Je veux mourir : cherchons-en les moyens. Prête-moi ta main,
mon fils; si tu es vraiment parricide, achève ton ouvrage. Tire le glaive qui
a versé le sang de mon époux. Mais pourquoi lui donner un nom
qui n'est point le sien? Laïus est mon beau-père. Faut-il enfoncer
le fer dans ma poitrine, ou le plonger dans ma gorge prête à le
recevoir? Tu ne sais pas choisir la place, ô mon bras, frappe ces
flancs coupables qui ont porté tout ensemble un époux et un fils.
| [1030] umquam rependam sceleribus poenas pares
mater nefanda. mors placet: mortis uia
quaeratur. Agedum, commoda matri manum,
si parricida es. restat hoc operi ultimum:
rapiatur ensis; hoc iacet ferro meus
1035 coniunx. quid illum nomine haud uero uocas?
socer est. utrumne pectori infigam meo
telum an patenti conditum iugulo inprimam?
eligere nescis uulnus: hunc, dextra, hunc pete
uterum capacem, qui uirum et gnatum tulit.
| [1040] LE CHOEUR: - Elle expire. Sa main meurt sur la blessure; et
le sang qui s'en échappe avec violence repousse le fer.
OEDIPE. - Dieu des oracles! toi qui présides à la vérité, c'est
à toi que j'en appelle ici. Tes prédictions ne m'avaient annoncé
que le meurtre d'un père; et voilà que, doublement parricide, et
plus coupable que je ne craignais de le devenir, j'ai tué aussi ma
mère; car c'est mon crime qui a causé sa mort. Apollon, dieu
menteur, j'ai dépassé la mesure de mon affreuse destinée.
Maintenant, malheureux Oedipe, suis timidement des voies
ténébreuses en t'avançant d'un pas mal assuré. Cherche ta route
d'une main incertaine dans la sombre nuit qui t'environne.
| [1040] (Chorus) Iacet perempta. uulneri immoritur manus
ferrumque secum nimius eiecit cruor.
(Oedipus) Fatidice te, te praesidem ueri deum
compello: solum debui fatis patrem;
bis parricida plusque quam timui nocens
1045 matrem peremi: scelere confecta est meo.
O Phoebe mendax, fata superaui impia.
Pauitante gressu sequere fallentes uias;
suspensa plantis efferens uestigia
caecam tremente dextera noctem rege.
| | [1050] Toujours prêt à tomber sur un sol glissant, va, fuis, marche! ---.
Mais que dis-je? arrête, tu vas rencontrer ta mère.
Vous que la maladie accable, et qui n'avez plus qu'un léger
souffle de vie, relevez vos têtes mourantes : je pars, je m'exile.
L'air deviendra plus pur, dès que j'aurai quitté ces lieux. Que
celui dont l'âme est prête à s'exhaler, respire librement et se ranime.
Allez, portez secours à ceux dont la vie est déjà désespérée.
J'emporte avec moi tous les germes de mort qui désolent ce pays.
| [1050] I, gradere praeceps, lubricos ponens gradus,
I, profuge uade ---. siste, ne in matrem incidas.
Quicumque fessi corpore et morbo graues
semianima trahitis pectora, en fugio, exeo:
releuate colla. mitior caeli status
1055 post terga sequitur: quisquis exilem iacens
animam retentat, uiuidos haustus leuis
concipiat. ite, ferte depositis opem:
mortifera mecum uitia terrarum extraho.
Violenta Fata et horridus Morbi tremor,
| | [1060] Peste cruelle, effroi qu'inspire un mal terrible, maigreur, fléau
dévorant, douleur insupportable, venez, venez tous avec moi
je ne veux pas d'autres guides que vous.
| [1060] Maciesque et atra Pestis et rabidus Dolor,
mecum ite, mecum. ducibus his uti libet.
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