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[880] Mais trêve aux plaintes et à la terreur. Ce serait trop aimer la vie, que de se
refuser à périr avec l'univers.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I. - ATRËE.
Je marche l'égal des dieux, je vois tous les hommes à mes pieds, et ma tête altière atteint
jusqu'au ciel. C'est maintenant que je règne, c'est maintenant que le trône de mon père est à moi.
Les dieux ne me doivent plus rien : tous mes voeux sont remplis. Je suis content;
c'est assez; je ne demande pas davantage. Mais pourquoi serait-ce assez? J'irai plus loin :
j'accablerai le père de la mort de ses enfants.
| [880] seu perdidimus solem miseri,
siue expulimus! abeant questus, discede timor!
uitae est auidus quisquis non uult
mundo secum pereunte mori.
ACTUS QUINTUS.
ATREUS.
Aequalis astris gradior et cunctos super
altum superbo uertice attingens polum.
nunc decora regni teneo, nunc solium patris.
dimitto superos; summa uotorum attigi.
bene est, abunde est, iam sat est etiam mihi.
| [890] Pour m'épargner toute honte, le jour s'est retiré. A l'oeuvre donc, tandis que le ciel me seconde.
Que ne puis-je tenir tous les dieux qui onï fui devant moi pour les traîner ici, malgré eux,
et leur faire contempler ce festin qu'a préparé ma vengeance! Mais il suffit que Thyeste le voie.
En dépit du jour qui nous retire sa lumière, je dissiperai les ténèbres qui lui cachent l'excès de
son malheur ---.Voilà trop longtemps qu'il est à table comme un paisible et joyeux convive.
C'est assez de mets, c'est assez de vin. Il ne faut pas qu'il soit ivre pour sentir sa misère ---.
| [890] sed cur satis sit? pergam et implebo patrem
funere suorum. Ne quid obstaret pudor,
dies recessit: perge dum caelum uacat.
utinam quidem tenere fugientes deos
possem, et coactos trahere, ut ultricem dapem
omnes uiderent! quod sat est, uideat pater.
etiam die nolente discutiam tibi
tenebras, miseriae sub quibus latitant tuae.
nimis diu conuiua securo iaces
hilarique uultu; iam satis mensis datum est
| [900] Esclaves, ouvrez les portes de ce palais comme pour un jour de fête. Il me tarde de
contempler son visage. à l'aspect des têtes de ses enfants, d'entendre ses premiers cris de
douleur, de le voir immobile et glacé. Tel doit être le fruit de mon oeuvre.
Ce n'est pas de ses souffrances que je veux être témoin, mais de leur commencement.
Le palais est ouvert et resplendit de mille feux. Thyeste est là, couché sur la pourpre
et sur l'or. Sa tête, appesantie par le vin, s'appuie sur sa main gauche. Un hoquet ---.
| [900] satisque Baccho; sobrio tanta ad mala
opus est Thyeste. Turba famularis, fores
templi relaxa, festa patefiat domus.
libet uidere, capita natorum intuens,
quos det colores, uerba quae primus dolor
effundat aut ut spiritu expulso stupens
corpus rigescat. Fructus hic operis mei est.
miserum uidere nolo, sed dum fit miser.
Aperta multa tecta conlucent face.
resupinus ipse purpurae atque auro incubat,
| [910] Oh ! je suis le plus grand des dieux et le roi des rois. Mes voeux sont dépassés.
Il est rassasié; il boit dans une large coupe d'argent. N'épargne pas le vin : il reste encore
assez de sang de mes trois victimes. Je le mêlerai avec un vin vieux pour en déguiser la couleur,
et cette dernière coupe achèvera ton repas. Qu'il boive le sang de ses enfants ; il aurait bu le mien.
Le voilà qui chante et se répand en paroles joyeuses : il n'a plus sa tête.
SCÈNE II. - THYESTE.
HYMNE.
0 mon âme, fatiguée par de longues infortunes,
| [910] uino grauatum fulciens laeua caput.
eructat. O me caelitum excelsissimum,
regumque regem! uota transcendi mea.
satur est; capaci ducit argento merum.
ne parce potu; restat etiamnunc cruor
tot hostiarum; ueteris hunc Bacchi color
abscondet. Hoc, haec mensa claudatur scypho.
mixtum suorum sanguinem genitor bibat:
meum bibisset. Ecce, iam cantus ciet
festasque uoces, nec satis menti imperat.
| [920] dépose le fardeau de tes soucis inquiets. Bannis la tristesse, bannis la crainte.
Loin de moi l'indigence, misérable compagne de l'exil, et la honte
qui s'attache au malheur. Ne regarde pas où tu es, mais d'où tu viens.
C'est beaucoup, en tombant de haut, de pouvoir poser en pied ferme sur la terre.
Il est beau, quand on est accablé d'un déluge de maux,
| [920] (Thyestes) Pectora longis hebetata malis,
iam sollicitas ponite curas.
fugiat maeror fugiatque pauor,
fugiat trepidi comes exilii
tristis egestas rebusque grauis
pudor afflictis; magis unde cadas
quam quo refert. Magnum, ex alto
culmine lapsum stabilem in plano
figere gressum; magnum, ingenti
strage malorum pressum fracti
| [930] de ne point courber la tête sous la chute d'un empire, de ne point se laisser abattre,
de marcher droit et ferme sous tant de ruines.
Mais dissipons ces ombres de ma vie, et chassons toutes ces
tristes images d'un temps de malheur. Puisque la Fortune revient,
je dois lui sourire. Effaçons de mon esprit l'ancien Thyeste. Le
défaut ordinaire des infortunés, c'est de ne plus croire au bonheur.
En vain le sort, devenu plus propice, les invite à la joie.
| [930] pondera regni non inflexa
ceruice pati, nec degenerem
uictumque malis rectum impositas
ferre ruinas. Sed iam saeui
nubila fati pelle ac miseri
temporis omnes dimitte notas;
redeant uultus ad laeta boni,
ueterem ex animo mitte Thyesten.
Proprium hoc miseros sequitur uitium,
numquam rebus credere laetis:
| [940] Pour avoir connu l'adversité, ils ne savent plus être heureux.
Pourquoi ce retour de tristesse qui m'empêche de jouir d'un aussi beau jour?
Pourquoi ces larmes qui tombent sans raison de mes yeux ?
Pourquoi ne point parer mon front de ces fleurs nouvelles ?
Ah ! je ne le puis, je ne le puis. Les roses du printemps se détachent de ma tête,
les parfums qui baignent mes cheveux ne les empêchent pas de se dresser d'horreur, et mon visage
est mouillé de pleurs involontaires. Des sanglots se mêlent à mes chants.
| [940] redeat felix fortuna licet,
tamen afflictos gaudere piget.
quid me reuocas festumque uetas
celebrare diem, quid flere iubes,
nulla surgens dolor ex causa?
quis me prohibet flore recenti
uincire comam? prohibet, prohibet
uernae capiti fluxere rosae,
pingui madidus crinis amomo
inter subitos stetit horrores,
| | [950] Je veux donner encore des larmes à ma douleur. Les malheureux trouvent un
charme cruel à pleurer. Je veux pousser de tristes plaintes, je veux déchirer cette robe
de pourpre et remplir ce palais de mes cris lamentables. Mon imagination me représente
des maux prêts à fondre sur moi, et me les annonce d'avance. Ah ! quand la mer se gonfle
ainsi d'elle-même sans un vent qui la soulève, une tempête effroyable menace les matelots ---.
| [950] imber uultu nolente cadit,
uenit in medias uoces gemitus.
maeror lacrimas amat assuetas,
flendi miseris dira cupido est.
libet infaustos mittere questus,
libet et Tyrio saturas ostro
rumpere uestes, ululare libet.
Mittit luctus signa futuri
mens ante sui praesaga mali:
instat nautis fera tempestas,
| [960] Insensé! de quels malheurs, de quelles alarmes vas-tu te trou-
bler l'esprit? Livre-toi sans défiance à ton frère. Quoi que tu
puisses craindre, c'est une peur chimérique ou tardive. Infortuné!
je voudrais m'en défendre; mais je sens une vague terreur au
dedans de moi. Des larmes soudaines s'échappent de mes yeux,
sans que j'en puisse dire la cause. Est-ce la douleur ou la crainte?
Pleure-t-on aussi dans l'excès de la joie?
SCÈNE III. - ATRÈE, THYESTE.
ATRÉE. - Unissons-nous, mon frère, pour célébrer dignement ce grand jour.
| [960] cum sine uento tranquilla tument.
quos tibi luctus quosue tumultus
fingis, demens? credula praesta
pectora fratri. Iam, quidquid id est,
uel sine causa uel sero times.
nolo infelix, sed uagus intra
terror oberrat, subitos fundunt
oculi fletus, nec causa subest.
dolor an metus est? An habet lacrimas
magna uoluptas?
ATREUS, THYESTES.
| [970] Il affermit le sceptre dans mes mains, et me donne
le gage assuré d'une paix inviolable.
THYESTE. - Je suis rassasié de mets et de vin. Le seul désir que je puis former
pour mettre le comble à ma joie, c'est de la partager avec mes enfants.
ATHÉE. - Imagine-toi qu'ils sont déjà dans les bras de leur père. Ils y sont,
ils y seront; rien d'eux ne te sera ôté. Tu veux voir leurs visages : tu les verras,
et je les mettrai tous dans ton sein. Je t'en rassasierai ; sois tranquille.
En ce moment ils sont avec les miens, assis à table,
| [970] (Atreus) Festum diem, germane, consensu pari
celebremus; hic est, sceptra qui firmet mea
solidamque pacis alliget certe fidem.
(Thyestes) Satias dapis me nec minus Bacchi tenet.
augere cumulus hic uoluptatem potest,
si cum meis gaudere felici datur.
(Atreus) Hic esse natos crede in amplexu patris;
hic sunt eruntque; nulla pars prolis tuae
tibi subtrahetur. Ora quae exoptas dabo
totumque turba iam sua implebo patrem.
| [980] et dans la joie d'un festin qui convient à leur âge. Mais je les ferai venir.
En attendant, vide cette coupe de famille.
THYESTE. - Je la reçois des mains de mon frère. J'offrirai une libation aux dieux
paternels, et je boirai le reste. Mais quoi? ma main refuse d'obéir : cette coupe devient
lourde, et je n'en puis plus soutenir le poids. Le vin, approché de ma bouche, s'en
retire, et fuit mes lèvres trompées. Le sol tremble, et la table même a tressailli.
Les flambeaux brillent à peine. Que dis-je?
| [980] satiaberis, ne metue. Nunc mixti meis
iucunda mensae sacra iuuenilis colunt;
sed accientur. Poculum infuso cape
gentile Baccho. (Thyestes) Capio fraternae dapis
donum. Paternis uina libentur deis,
tunc hauriantur. sed quid hoc? nolunt manus
parere, crescit pondus et dextram grauat;
admotus ipsis Bacchus a labris fugit
circaque rictus ore decepto fluit,
et ipsa trepido mensa subsiluit solo.
| [990] Le ciel, entre le jour et la nuit, semble surpris de n'avoir plus de clarté. Qu'est-ce donc?
La céleste voûte s'ébranle de plus en plus, les ténèbres s'épaississent, l'obscurité devient plus
grande, la nuit se cache dans la nuit. Tous les astres ont disparu. Puissances du ciel,
épargnez du moins mon frère et mes enfants! Que sur ma tête impie s'épuise tout l'effort de la
tempête! Ah! rends-moi mes enfants.
ATRÉE. - Je te les rendrai, et rien au monde ne pourra te les ravir.
THYESTE. - Quel est ce trouble qui agite mes entrailles? Que sens-je trembler dans mon corps?
Je sens un fardeau qui m'accable,
| [990] uix lucet ignis; ipse quin aether grauis
inter diem noctemque desertus stupet.
quid hoc? magis magisque concussi labant
conuexa caeli; spissior densis coit
caligo tenebris noxque se in noctem abdidit:
fugit omne sidus. Quidquid est, fratri precor
natisque parcat, omnis in uile hoc caput
abeat procella. Redde iam natos mihi!
(Atreus) Reddam, et tibi illos nullus eripiet dies.
(Thyestes) Quis hic tumultus uiscera exagitat mea?
| [1000] et j'entends résonner dans ma poitrine des gémissements qui ne sont pas les miens.
Venez, ô mes enfants, votre malheureux père vous appelle. Venez : votre vue dissipera ma douleur.
Mais d'où vient donc leur voix?
ATRÉE. - Ouvre tes bras, heureux père : les voici. Reconnais-tu tes enfants?
THYESTE. - Je reconnais mon frère. 0 terre! peux-tu supporter un si monstrueux forfait?
Tu ne te plonges pas avec nous dans lé Styx! Tes flancs ne se sont pas ouverts pour entrainer
dans les ténèbres du chaos ce royaume et son roi !
| [1000] quid tremuit intus? sentio impatiens onus
meumque gemitu non meo pectus gemit.
adeste, nati, genitor infelix uocat,
adeste. Visis fugiet hic uobis dolor.
unde obloquuntur? (Atreus) Expedi amplexus, pater;
uenere. natos ecquid agnoscis tuos?
(Thyestes) Agnosco fratrem. Sustines tantum nefas
gestare, Tellus? non ad infernam Styga
te nosque mergis rupta et ingenti uia
ad chaos inane regna cum rege abripis?
| [1010] Tu ne renverses pas de fond en comble toute la ville de Mycènes? Ah ! lui
et moi, nous devrions être déjà auprès de Tantale! Entr'ouvre-toi d'un pôle à l'autre,
et, s'il est un lieu plus profond que le Tartare, plus profond que celui où gémissent nos aïeux,
précipite-nous dans cet abime où l'Achéron nous couvrira de tous ses flots.
Que les âmes coupables se promènent sur nos têtes, et que le brûlant Phlégéthon, devenu l'instrument
de notre supplice, roule sur nous ses sables embrasés. 0 terre! peux-tu rester immobile
comme une masse inerte? Il n'y a plus de dieux.
| [1010] non tota ab imo tecta conuellens solo
uertis Mycenas? stare circa Tantalum
uterque iam debuimus. Hinc compagibus
et hinc reuulsis, si quid infra Tartara est
auosque nostros, hoc tuam immani sinu
demitte uallem nosque defossos tege
Acheronte toto. Noxiae supra caput
animae uagentur nostrum et ardenti freto
Phlegethon harenas igneus totas agens
exilia supra nostra uiolentus fluat.
| [1020] ATRÉE. - Songe plutôt à recevoir avec amour tes enfants si impatiemment désirés.
Ton frère ne veut plus retarder ton bonheur. Jouis de leur présence, embrasse-les, partage entre eux
tes caresses.
THYESTE. - Voilà donc ce traité de paix, cette amitié rendue,
cette foi jurée entre frères? C'est donc ainsi que tu abjures ta
haine? Ce ne sont plus mes fils vivants que je te demande. Frère,
je demande à mon frère une grâce qui ne prend rien sur son crime
et sur sa haine, la permission de les ensevelir. Rends-moi d'eux
ce que tu me verras brûler à l'instant. Ce n'est pas pour les garder
que je les demande, mais pour les perdre.
ATRÉE. - Tu auras de tes fils tout ce qui en reste;
| [1020] immota tellus pondus ignauum iacet,
fugere superi. (Atreus) Iam accipe hos potius libens
diu expetitos: nulla per fratrem est mora;
fruere, osculare, diuide amplexus tribus.
(Thyestes) Hoc foedus? haec est gratia, haec fratris fides?
sic odia ponis? non peto, incolumes pater
natos ut habeam; scelere quod saluo dari
odioque possit, frater hoc fatrem rogo:
sepelire liceat. Redde quod cernas statim
uri; nihil te genitor habiturus rogo,
sed perditurus. (Atreus) Quidquid e natis tuis
| [1030] ce qui n'en reste plus, tu l'as déjà.
THYESTE. - En as-tu fait la pâture des oiseaux cruels? Les
as-tu jetés en proie aux bêtes féroces?
ATRÉE. - C'est toi-même qui les as mangés dans cet horrible festin.
THYESTE. - Voilà donc pourquoi les dieux ont été saisis d'horreur !
Voilà pourquoi le soleil est retourné en arrière! Malheureux !
quels cris, quelles plaintes faire entendre? Quelles paroles suffiront à ma douleur?
Je vois leurs têtes coupées, leurs mains arrachées et tous leurs os mis en pièces.
Ce sont là les seules parties que leur père n'a pu dévorer.
| [1030] superest habes, quodcumque non superest habes.
(Thyestes) Vtrumne saeuis pabulum alitibus iacent,
an beluis seruantur, an pascunt feras?
(Atreus) Epulatus ipse es impia natos dape.
(Thyestes) Hoc est deos quod puduit, hoc egit diem
auersum in ortus. Quas miser uoces dabo
questusque quos? quae uerba sufficient mihi?
abscissa cerno capita et auulsas manus
et rupta fractis cruribus uestigia.
hoc est quod auidus capere non potuit pater.
| [1040] Mes entrailles sont bouleversées. Ce crime enfermé dans mon sein s'efforce
d'en sortir, et cherche vainement une voie. Frère, donne-moi ton épée. Elle est déjà
tout abreuvée de mon sang. Que j'ouvre avec le fer une issue à mes fils ---.
Tu me la refuses! je vais briser ma poitrine à force de coups: Arrête, infortuné!
épargne les ombres de tes enfants. Qui jamais vit une telle monstruosité? Quel sauvage
habitant des roches inhospitalières du Caucase, quel Procruste, fléau de l'Attique,
a jamais commis un tel forfait? Moi père j'étouffe mes enfants, et mes enfants m'étouffent.
| [1040] uoluuntur intus uiscera et clausum nefas
sine exitu luctatur et quaerit uiam.
da, frater, ensem. sanguinis multum mei
habet ille: ferro liberis detur uia.
negatur ensis? pectora inliso sonent
contusa planctu. sustine, infelix, manum,
parcamus umbris. Tale quis uidit nefas?
quis inhospitalis Caucasi rupem asperam
Heniochus habitans quisue Cecropiis metus
| [1050] N'y a-t-il point de mesure dans le crime?
ATRÉE. - On peut garder une mesure dans le crime, jamais
dans la vengeance. J'ai trop peu fait encore pour la mienne.
J'aurais dû baigner ton visage de leur sang lorsqu'il s'échappait
de leurs blessures, lorsqu'ils vivaient encore, et te le faire boire
ainsi tout chaud. J'ai trahi ma vengeance en la précipitant. J'ai
frappé tes fils de l'épée, je les ai immolés aux pieds des autels,
comme des victimes expiatoires. Après leur mort, j'ai découpé
leurs membres, je les ai mis en pièces; j'en ai fait bouillir une partie,
| [1050] terris Procrustes? genitor en natos premo
premorque natis? sceleris est aliquis modus?
(Atreus) Sceleri modus debetur ubi facias scelus,
non ubi reponas. Hoc quoque exiguum est mihi.
ex uulnere ipso sanguinem calidum in tua
defundere ora debui, ut uiuentium
biberes cruorem. uerba sunt irae data
dum propero. Ferro uulnera impresso dedi,
cecidi ad aras, caede uotiua focos
placaui, et artus, corpore exanimo amputans,
| [1060] et rôtir lentement l'autre. Ils vivaient encore lorsqué je détachais leurs membres
et leurs muscles; j'entendais leurs fibres mugir embrochées, et j'attisais la flamme de ma
propre main. C'est leur père qu'il fallait charger de ce soin. Ah! ma colère s'est trompée.
Thyeste a broyé ses fils sous ses dents impies ; mais il n'en savait rien, mais eux ne le savaient pas.
THYESTE. - Mers aux flots mouvants, apprenez ce crime;
apprenez-le, dieux, en quelque région que vous ayez fui;
| [1060] in parua carpsi frusta et haec feruentibus
demersi aenis; illa lentis ignibus
stillare iussi. Membra neruosque abscidi
uiuentibus, gracilique traiectas ueru
mugire fibras uidi et aggessi manu
mea ipse flammas. Omnia haec melius pater
fecisse potuit, cecidit incassum dolor:
scidit ore natos impio, sed nesciens,
sed nescientes. (Thyestes) Clausa litoribus uagis
audite maria, uos quoque audite hoc scelus,
| | [1070] terre, enfers, apprenez-le! Profonde et affreuse nuit du Tartare, prête
l'oreille à mes cris. C'est toi qui m'attends ; toi seule dois être
le témoin de ma misère, nuit sans étoiles. Je ne formerai point
de voeux coupables. D'abord je ne demande rien pour moi. Eh
que pourrai-je demander? c'est pour vous seuls, ô dieux, que je
vous prie. Souverain maître du ciel, roi suprême de l'empyrée,
bouleverse le monde dans un tourbillon d'affreux nuages, déchaîne
tous les vents, et que tout s'ébranle aux éclats de ton tonnerre.
| [1070] quocumque, dii, fugistis; audite inferi,
audite terrae, Noxque Tartarea grauis
et atra nube, uocibus nostris uaca!
tibi sum relictus, sola tu miserum uides,
tu quoque sine astris. uota non faciam improba.
pro me nihil precabor; et quid iam potest
pro me esse? Vobis uota prospicient mea.
tu, summe caeli rector, aetheriae potens
dominator aulae, nubibus totum horridis
conuolue mundum, bella uentorum undique
| | [1080] Arme ta main, non de ces foudres légères qui brisent les toits et
les demeures innocentes des mortels, mais de celle qui mit en
poudre trois montagnes entassées. l'une sur l'autre, et les Géants
non moins énormes qu'elles. Voilà les traits, voilà les feux que tu
dois lancer. Rends-nous le jour qui nous a fui, darde tes carreaux,
et supplée à la lumière du ciel par celle des éclairs. N'hésite pas,
frappe-nous tous les deux comme coupables, sinon frappe-moi
seul, et traverse ma poitrine de ta foudre terrible. Pour rendre
les derniers devoirs à mes fils,
| [1080] committe et omni parte uiolentum intona,
manuque non qua tecta et immeritas domos
telo petis minore, sed qua montium
tergemina moles cecidit et qui montibus
stabant pares Gigantes, hac arma expedi
ignesque torque. Vindica amissum diem,
iaculare flammas, lumen ereptum polo
fulminibus exple. Causa, ne dubites diu,
utriusque mala sit; si minus, mala sit mea:
me pete, trisulco flammeam telo facem
| [1090] et brûler leurs corps, il faut me brûler moi-même. Si rien ne touche les dieux,
s'ils ne savent point châtier les impies, que cette nuit du moins soit éternelle,
et que ses ténèbres soient proportionnées à l'immensité de ce
crime. Alors, ô soleil! je ne regretterai point ta lumière.
ATRÉE. - Maintenant je suis content de mon oeuvre, maintenant je jouis de ma victoire.
Sans l'excès de ta douleur, mon crime serait perdu. C'est maintenant que je me sens le père
de mes enfants, et que la fidélité de mon épouse est justifiée. `
THYESTE. - Quel était le crime de mes enfants?
ATRÉE. - D'être nés de toi.
THYESTE. - Servir des enfants à leur père.
| [1090] per pectus hoc transmitte. Si natos pater
humare et igni tradere extremo uolo,
ego sum cremandus. Si nihil superos mouet
nullumque telis impios numen petit,
aeterna nox permaneat et tenebris tegat
immensa longis scelera. Nil, Titan, queror,
si perseueras. (Atreus) Nunc meas laudo manus,
nunc parta uera est palma. Perdideram scelus,
nisi sic doleres. Liberos nasci mihi
nunc credo, castis nunc fidem reddi toris.
| [1100] ATRÉE. - Oui, à leur père, et, ce qui me ravit, à leur véritable père.
THYESTE. - J'en appelle aux dieux protecteurs de l'innocence!
ATRÉE. - Et ceux de l'hymen?
THYESTE. - Doit-on se venger d'un crime par un crime ?
ATRÉE. - Je sais. ce qui t'afflige : tu souffres d'avoir été prévenu. Tu ne regrettes pas d'avoir
goûté ces mets abominables, mais de ne les avoir pas préparés. Tu avais songé à servir un
pareil repas à ton frère abusé, et à te liguer contre mes fils avec leur mère pour leur faire subir
une mort semblable. Un seul obstacle t'en a empêché : tu as cru qu'ils étaient à toi.
THYESTE. - Les dieux te puniront:
| [1100] (Thyestes) Quid liberi meruere? (Atreus) Quod fuerant tui.
(Thyestes) Natos parenti - (Atreus) Fateor, et, quod me iuuat,
certos. (Thyestes) Piorum praesides testor deos.
(Atreus) Quid coniugales? (Thyestes) Scelere quis pensat scelus?
(Atreus) Scio quid queraris: scelere praerepto doles,
nec quod nefandas hauseris tangit dapes;
quod non pararis. Fuerat hic animus tibi
instruere similes inscio fratri cibos
et adiuuante liberos matre aggredi
similique leto sternere. hoc unum obstitit :
| [1110] mes imprécations te livrent à leur vengeance.
ATRÉE. - Et moi, je te livre à celle de tes enfants.
| [1110] tuos putasti. (Thyestes) Vindices aderunt dei:
his puniendum uota te tradunt mea.
(Atreus) Te puniendum liberis trado tuis.
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