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| [170] Mais je les ai vus de mes propres yeux. Déjà le soleil
dorait le haut des montagnes, et le jour vainqueur chassait
les ténèbres de la nuit : tout à coup, du fond de ses
entrailles, la terre ébranlée fait entendre un sourd
mugissement. La forêt tremble, et le bois sacré retentit
d'un bruit semblable au tonnerre ; des rochers
se détachent des flancs du mont Ida. La terre n'est
pas seule agitée; la mer reconnaît son Achille, et à
son approche elle aplanit ses ondes. Cependant le sol
s'entr'ouvre, et forme une vaste et profonde caverne
qui offre aux mânes un passage
| [170] Vidi ipse, uidi. Summa iam Titan iuga
Stringebat; ortus uicerat noctem dies :
Cum subito caeco terra mugitu fremens
Concussa, totos traxit ex imo sinus.
Mouere siluae capita, et excelsum nemus
175 Fragore uasto tonuit, et lucus sacer.
ldaea ruptis saxa ceciderunt iugis.
Nec sola tellus tremuit : et pontus suum
Adesse Achillem sensit, ac strauit uada.
Tum scissa uallis aperit immensos specus;
| | [180] pour revenir des abîmes de l'Érèbe au séjour des vivants.
La tombe du héros de Thessalie se soulève, et cette. grande
ombre s'élance telle qu'il était lui-même, lorsque,
préludant à la conquête de Troie, il renversa les
bataillons de la Thrace, lorsqu'il vainquit le fils de
Neptune à la blonde chevelure, ou lorsqu'au milieu
des combattants, ne respirant que le carnage, il
comblait les fleuves de cadavres , et forçait le Xanthe
ralenti à se frayer un passage à travers tant de
corps sanglants; tel enfin qu'il parut lorsque, fier
de sa victoire et debout sur son char,
| [180] Et hiatus Erebi peruium ad superos iter
Tellure fracta praebet, ac tumulum leuat.
Emicuit ingens umbra Thessalici ducis,
Threicia qualis arma proludens tuis
Iam, Troia, fatis strauit : aut Neptunium
185 Cana nitentem perculit iuuenem coma :
Aut cum inter acies Marte uiolento furens,
Corporibus amnes clusit; et quaerens iter
Tardus cruento Xanthus errauit uado :
Aut cum superbo uictor in curru stetit,
| | [190] il traînait dans la poussière Hector, et Pergame avec lui.
D'une voix qu'animait la colère , et qui fit trembler le rivage :
«Partez, lâches, dit-il, partez ; refusez à mon ombre les honneurs
qui lui sont dus, et, coupables de cette ingratitude, traversez
l'humide empire de ma mère. Il en a coûté jadis à la
Grèce pour désarmer le courroux d'Achille; mais
elle payera plus chèrement cette nouvelle offense.
Que Polyxène, fiancée à mes cendres, me soit immolée
par la main de Pyrrhus, et qu'elle arrose
mon tombeau de son sang.» A ces mots, une nuit
épaisse enveloppe le jour; le héros, retournant chez
Pluton, rentre dans le gouffre infernal,
| [190] Egitque habenas, Hectorem et Troiam trahens.
Impleuit omne litus irati sonus :
« Ite, ite inertes : debitos manibus meis
Auferte honores : soluite ingratas rates,
Per nostra ituri maria : non paruo luit
195 Iras Achillis Graecia : at magno luet.
Desponsa nostris cineribus Polyxena
Pyrrhi manu mactetur, et tumulum riget.»
Haec fatus, alta nocte diuisit diem,
Repetensque Ditem, mersus ingentem specum
| [200] et la terre se referme sur lui. Au même instant la mer se
calme et devient immobile; les vents cessent d'agiter l'air;
l'onde ne fait plus entendre qu'un faible murmure, et, du sein
des eaux , le choeur des tritons entonne le chant nuptial.
PYRRHUS, AGAMEMNON, et ensuite CALCHAS.
(Pyrrhus) Charmé de retourner dans votre patrie,
déjà vous mettiez à la voile, sans vous souvenir
d'Achille, dont le bras seul a causé la chute de Troie :
car si, depuis la perte de ce héros, Troie a quelque
temps encore arrêté les Grecs , elle chancelait seulement,
cherchant de quel côté elle tomberait. Quelque
empressement que vous mettiez à satisfaire Achille,
à lui donner ce qu'il réclame, vous vous acquitterez toujours
trop tard. Déjà les chefs ont reçu leur récompense :
| [200] Coeunte terra iunxit : immoti iacent
Tranquilla pelagi : uentus abiecit minas,
Placidumque fluctu murmurat leni mare.
Tritonum ab alto cecinit hymenaeum chorus.
PYRRHUS, AGAMEMNON, CALCHAS.
(Pyrrhus) Cum laeta pelago uela rediturus dares,
205 Excidit Achilles : cuius unius manu
Impulsa Troia, quidquid adiecit morae,
Illo remoto, dubia quo caderet, stetit.
Velis licet, quod petitur, ac properes dare,
Sero es daturus: iam suum cuncti duces
| | [210] ferez-vous moins pour récompenser le plus vaillant
de tous? A-t-il peu mérité, celui auquel le destin promettait de
paisibles et nombreuses années, une vieillesse plus longue que
celle du roi de Pylos, pourvu qu'il évitât les hasards
de la guerre.; et qui, pour servir votre cause, trahit
la tendresse de sa mère alarmée, quitta ses
vêtements trompeurs, et révéla son sexe en saisissant
les armes offertes à ses regards? Le farouche
tyran d'un peuple inhospitalier, Télèphe, refusait
à votre armée le passage à travers la fière Mysie :
Achille signale contre ce roi son bras, novice dans
la guerre. Télèphe, blessé et guéri par mon père,
a éprouvé la double puissance de sa main.
| [210] Tulere pretium. Quae minor merces potest
Tantae dari uirtuti? an is meruit parum,
Qui, fugere bellum iussus, et longa sedens
Aeuum senecta degere, ac Pylii senis
Transcendere annos, exuens matris dolos,
215 Falsasque uestes, fassus est armis uirum?
Inhospitali Telephus regno impotens,
Dam Mysiae ferocis introitus negat,
Rudem cruore regio dextram imbuit,
Fortemque eamdem sensit et mitem manum.
| | [220] C'est lui qui a renversé Thèbes; vaincu Éétion et conquis
ses États; détruit de fond en comble Lyrnssoe,
assise en vain sur le haut d'un rocher; pris la ville,
noble patrie de Briséis; Chrysa, source d'un funeste
différend entre des rois; l'île fameuse de Ténédos; la
fertile Syros, qui nourrit dans ses gras pâturages les
troupeaux de la Thrace; Lesbos, que baignent les
flots de la mer Égée; Cilla consacrée à Phébus;
enfin toutes les villes où les fraîches eaux du Caïque
entretiennent un éternel printemps.
| [220] Cecidere Thebae : uidit Eetion capi
Sua regna uictus : clade subuersa est pari
Apposita celso parua Lyrnessos iugo;
Captaque tellus nobilis Briseide,
Et, causa litis regibus, Chryse iacet;
225 Et nota fama Tenedos; et quae pascuo
Fecunda pingui Thracios nutrit greges,
Syros, fretumque Lesbos Aegaeum secans,
Et sacra Phoebo Cilla : quid? quas alluit
Vernis Caycus gurgitem attollens aquis :
| | [230] Tant de peuples ou exterminés, ou vaincus par la
terreur, tant de villes emportées comme par un tourbillon
rapide, seraient les éternels monuments de
toute autre valeur. C'est ce qu'a fait Achille en passant;
c'est ainsi que mon père venait vous joindre,
et qu'il s'essayait en attendant la guerre. Sans parler
de tout ce qu'il a fait, ne suffit-il point qu'il ait
triomphé d'Hector? C'est lui qui a vaincu Ilion; vous
n'avez fait que détruire des murailles. J'aime à
rappeler les exploits de mon père.
Priam vit succomber sous ce héros, et son fils Hector,
| [230] Haec tanta clades gentium ac tantus pauor,
Sparsae tot urbes, turbinis uasti modo,
Alterius esset gloria ac summum decus :
Iter est Achillis : sic meus uenit pater,
Et tanta gessit bella, dum bellum parat.
235 Ut alia sileam merita, non unus satis
Hector fuisset? Ilium uicit pater,
Vos diruistis: inclitas laudes iuuat,
Et clara magni facta genitoris sequi.
Iacuit peremtus Hector ante oculos patris,
| | [240] et Memnon son neveu; mort qui coûta tant de larmes à l'Aurore
sa mère, que son visage pâle ne répandait plus sur la
terre qu'une triste clarté; victoire alarmante pour
Achille lui-même, qui apprenait par ce fatal exemple
que les enfants des dieux étaient aussi sujets à la
mort. Enfin il vous délivra de cette redoutable Amazone,
le dernier ennemi que craignissent les Grecs.
Si vous appréciez de si importants services, vous
ne pourrez lui refuser même une jeune fille de
Mycènes ou d'Argos. Hé quoi! vous hésitez? Vous
blâmez ce que vous avez trouvé juste autrefois,
et vous regardez comme une cruauté d'immoler
au fils de Pélée une fille de Priam, vous qui avez
immolé votre propre fille à Hélène?
| [240] Patruique Memnon, cuius ob luctum parens
Pallente moestum protulit uultu diem,
Suique uictor operis exemplum horruit ;
Didicitque Achilles et dea natos mori.
Tum saeua Amazon ultimus cecidit timor.
245 Debes Achilli, merita si digne a aestimas,
Etsi Mycenis uirginem atque Argis petat.
Dubitatur etiam? placita nunc subito improbas?
Priamique natam Pelei nato ferum
Mactare credis? at tuam natam parens
| [250] Ce que je demande n'est pas nouveau : vous l'avez fait.
(Agamemnon) C'est un défaut de la jeunesse, de ne pouvoir
se modérer. Chez la plupart il tient à la fougue
de l'âge; mais Pyrrhus en a hérité de son père. J'ai
supporté patiemment autrefois les emportements du
petit-fils d'Éacus, son orgueil et ses menaces; la patience
sied bien au pouvoir suprême. Pourquoi voulez-vous
déshonorer par un meurtre cruel l'ombre
d'un héros si révéré? Il faut avant tout discerner ce
que le vainqueur doit faire, et le vaincu endurer.
La violence ne rendit jamais un empire durable;
| [250] Helenae immolasti : solita iam et facta expeto.
(Agamemnon) Iuuenile uitium est, regere non posse inmpetum.
Aetatis alios feruor hic primae rapit,
Pyrrhum paternus : spiritus quondam truces,
Minasque tumidi lentus Aeacidae tuli.
255 Quo plura possis, plura patienter feras.
Quid caede dira nobiles clari ducis
Adspergis umbras? noscere hoc primum decet,
Quid facere uictor debeat, uictus pati.
Violenta nemo imperia continuit diu :
| | [260] la modération affermit le pouvoir. Plus la fortune
élève les humains et les comble de ses dons, plus
ils doivent se montrer modestes, plus ils doivent
craindre les retours du sort et se défier de la faveur
excessive des dieux. Mes victoires m'ont appris
qu'un moment suffit pour anéantir les grandeurs;
Troie renversée nous remplit d'arrogance et d'orgueil.
Songeons, fils de Danaüs, que nous sommes
montés au faîte d'où cette ville est tombée. Moi-même,
je l'avouerai, j'ai quelquefois passé les bornes
d'un légitime pouvoir; la fierté m'emportait.
| [260] Moderata durant ; quoque Fortuna altius
Euexit ac leuauit humanas opes,
Hoc se magis supprimere felicem decet,
Variosque casus tremere, metuentem deos
Nimium fauentes. Magna momento obrui
265 Vincendo didici. Troia nos tumidos facit
Nimium ac feroces? stamus hoc Danai loco,
Unde illa cecidit. Fateor, aliquando impotens
Regno ac superbus, altius memet tuli ;
Sed fregit illos spiritus haec, quae dare
| | [270] Mais cette même prospérité, peut-être enivrante pour
un autre, a brisé mon orgueil. Toi, me rendre fier, ô
Priam? non, tu me rends timide. Puis-je regarder
la royauté autrement que comme un vain nom ,
un éclat mensonger; et le diadème que comme
un trompeur ornement? Un coup du sort peut nous
le ravir; mille vaisseaux, dix années ne sont pas
nécessaires; les grandeurs ne s'anéantissent pas toujours
si lentement. J'ai souhaité, j'en conviens, dompter et
humilier les Troyens; mais (pardonne cet aveu, ô ma patrie! )
j'aurais voulu empêcher la ruine entière de ta rivale,
| [270] Potuisset alii, causa, Fortunae fauor.
Tu me superbum, Priame? tu timidum facis.
Ego esse quidquam sceptra, nisi uano putem
Fulgore tectum nomen, et falso comam
Vinclo decentem? Casus haec rapiet breuis ;
275 Nec mille forsan ratibus, aut annis decem :
Non omnibus Fortuna tam lenta imminet.
Equidem fatebor (pace dixisse hoc tua,
Argiua tellus, liceat) affligi Phrygas
Vincique uolui : ruere, et aequari solo,
| | [280] si l'on pouvait mettre un frein à la colère,
à l'impétuosité d'un vainqueur dont la nuit couvre les excès.
Tout ce qui s'est commis d'horrible et d'inhumain fut l'ouvrage
de la vengeance, des ténèbres qui animent la rage du soldat,
de cette fureur du glaive qui, une fois teint de sang,
s'acharne sur les vaincus. Épargnons le peu qui
reste de Troie : c'est assez et trop de carnage. Mais
que je laisse égorger la fille d'un roi; qu'on l'immole
de sang-froid sur un tombeau; que son sang
arrose une cendre insensible;
| [280] Etiam arcuissem : sed regi frenis nequit
Et ira, et ardens hostis, et uictoria
Commissa nocti : quidquid indignum aut ferum
Cuiquam uideri potuit, hoc fecit dolor,
Tenebraeque, per quas ipse se irritat furor,
285 Gladiusque felix, cuius infecti semel
Vecors libido, est. Quidquid euersae potest
Superesse Troiae, maneat ; exactum satis
Poenarum, et ultra est : regia ut uirgo occidat,
Tumuloque donum detur, et cineres riget,
| [290] qu'on ose appeler hyménée une pareille barbarie,
non, je ne le souffrirai pas : le crime de tous retomberait sur moi :
ne pas empêcher un crime quand on le peut, c'est l'ordonner.
(Pyrrhus) Ainsi les mânes d'Achille n'obtiendront
aucune récompense.
(Agamemnon) Il aura la plus belle : son nom sera célébré
par toutes les bouches, et parviendra jusque
chez les peuples les plus reculés. Que s'il faut du
sang pour apaiser son ombre, faisons couler sur sa
tombe celui des plus beaux troupeaux de la Phrygie;
mais n'en répandons point qui coûterait des
larmes à une mère. Quelle est cette coutume barbare
d'immoler des hommes à un homme qui n'est plus?
| [290] Et facinus atrox caedis ut thalamos uocent,
Non patiar ; in me culpa cunctorum redit :
Qui non uetat peccare, quum possit, iubet.
(Pyrrhus) Nullumne Achillis praemium manes ferent ?
(Agamemnon) Ferent ; et illum laudibus cuncti canent ;
295 Magnumque terrae nomen ignotae audient.
Quod si leuatur sanguine infuso cinis,
Opima Phrygii colla caedantur gregis,
Fluat nulli flebilis matri cruor.
Quis iste mos est, quando in inferias homo est
| [300] Cessez de réclamer pour votre père un sacrifice affreux,
qui, loin de l'honorer, rendrait sa mémoire odieuse.
(Pyrrhus) Homme orgueilleux quand la fortune vous
sourit, timide au moment du danger, tyran des
rois, l'amour aurait-il allumé tout à coup dans votre
coeur une passion nouvelle? Seul, prétendez-vous
dépouiller toujours notre famille? Cette main saura
bien rendre à Achille la victime qui lui appartient ;
ou si vous persistez dans vos refus, je lui en immolerai
une plus grande, et plus digne de lui être offerte par Pyrrhus.
Il y a trop longtemps que mon bras ne s'est rougi du sang d'un roi :
| [300] Impensus homini ? Detrahe inuidiam tuo
Odiumque patri, quem coli poena iubes
(Pyrrhus) O tumide, rerum dum secundarum status
Extollit animos ; timide, quum increpuit metus !
Regum tyranne, iamne flammatum geris
305 Amore subito pectus, ac ueneris nouae ?
Solusne toties spolia de nobis feres ?
Hac dextra Achilli uictimam reddam suam :
Quam si negas retinesque, maiorem dabo,
Dignamque quam det Pyrrhus : et nimium diu
| [310] Priam demande un compagnon.
(Agamemnon) Je ne saurais nier que le plus glorieux exploit
de Pyrrhus ne soit d'avoir percé de son épée
cruelle le vieux Priam, le suppliant d'Achille.
(Pyrrhus) Je sais que les ennemis de mon père ont
été réduits à l'implorer; mais Priam du moins est
venu le trouver. Vous, en proie à de lâches terreurs,
enfermé dans votre tente, n'ayant pas même le
courage de demander grâce et d'aborder votre ennemi,
vous avez mis Ajax et Ulysse entre Achille et vous.
(Agamemnon) Votre père, j'en conviens, n'éprouvait alors
aucune crainte.
| [310] A caede nostra regia cessat manus,
Paremque poscit Priamus. (Agamemnon) Haud equidem nego
Hoc esse Pyrrhi maximum in bello decus,
Saeuo peremtus ense quod Priamus iacet,
Supplex paternus. (Pyrrhus) Supplices nostri patris
315 Hostesque eosdem nouimus. Priamus tamen
Praesens rogauit : tu graui pauidus metu
Nec ad rogandum fortis, Aiaci preces
Ithacoque mandas, clusus, atque hostem tremens.
(Agamemnon) At non timebat tunc tuus, fateor, parens,
| [320] Pendant le carnage de la Grèce et l'embrasement de nos
vaisseaux, tranquille dans sa tente, sans s'occuper des armes ni de la
guerre, il faisait vibrer sous ses doigts légers sa lyre harmonieuse.
(Pyrrhus) Le grand Hector, qui méprisait vos armes,
craignit ce paisible chanteur; et, au milieu de l'effroi général,
la flotte thessalienne resta dans une paix profonde.
(Agamemnon) Cette paix y régnait encore sans doute,
quand le père d'Hector osa s'y présenter.
(Pyrrhus) Il est d'un roi magnanime d'accorder la vie à un roi.
(Agamemnon) Pourquoi donc l'avez-vous ôtée à ce même Priam?
| [320] Interque caedes Graeciae, atque ustas rates,
Segnis iacebat, belli et armorum immemor,
Leui canoram uerberans plectro chelym.
(Pyrrhus) Tunc magnus Hector, arma contemnens tua,
Cantus Achillis timuit : et tanto in metu
325 Naualibus pax alta Thessalicis fuit.
(Agamemnon) Nempe iisdem in istis Thessalis naualibus
Pax alta rursus Hectoris patri fuit.
(Pyrrhus) Est regis alti, spiritum regi dare.
(Agamemnon) Cur dextra regi spiritum eripuit tua ?
| [330] (Pyrrhus) Souvent il est plus humain de donner la
mort que de laisser la vie.
(Agamemnon) Et c'est par humanité que vous immolez
aujourd'hui des jeunes filles sur un tombeau?
(Pyrrhus) Depuis quand regardez-vous comme un
crime le sacrifice d'une vierge?
(Agamemnon) Un roi doit préférer la patrie à ses propres enfants.
(Pyrrhus) Aucune loi ne protège le vaincu et ne s'oppose à son supplice.
(Agamemnon) Ce que la loi permet, l'honneur quelquefois le défend.
(Pyrrhus) Non, la volonté du vainqueur est la loi suprême.
(Agamemnon) Plus on a de pouvoir, moins on en doit abuser.
(Pyrrhus) C'est bien à vous d'étaler ces maximes, vous qui avez
fait gémir dix ans les Grecs sous un joug que Pyrrhus a enfin brisé !
| [330] (Pyrrhus) Mortem misericors saepe pro uita dabit.
(Agamemnon) Et nunc misericors uirgines busto petis.
(Pyrrhus) Iamne immolari uirgines credis nefas ?
(Agamemnon) Praeferre patriam liberis regem decet.
(Pyrrhus) Lex nulla capto parcit, aut poenam impedit.
335 (Agamemnon) Quod non uetat lex, hoc uetat fieri pudor.
(Pyrrhus) Quodcumque libuit facere uictori, licet.
(Agamemnon) Minimum decet libere, cul multum licet.
(Pyrrhus) His ista iactas, quos, decem annorum graui
Regno subactos, Pyrrhus exsoluit iugo?
| [340] (Agamemnon) Est-ce à Scyros que vous avez puisé tant d'orgueil?
(Pyrrhus) Scyros n'a pas vu des frères impies.
(Agamemnon) Un rocher, au milieu de la mer!
(Pyrrhus) Il y est dans ma famille. Et nous connaissons
l'illustre race d'Atrée et de Thyeste.
(Agamemnon) Vous, le fruit frauduleux d'une surprise, le
fils d'un suborneur qui n'était pas homme encore!
(Pyrrhus) Oui, je suis né de cet Achille qui tient par
les auteurs de sa race au triple empire du monde, à la mer
par Thétis, aux enfers par Éacus, au ciel même par Jupiter.
(Agamemnon) Ajoutez , Et qui tomba sous les coups d'un Pâris.
(Pyrrhus) Mais que nulle divinité n'osa combattre en face.
| [340] (Agamemnon) Hos Scyrus animos ? (Pyrrhus) Scelere quae fratrum caret.
(Agamemnon) Inclusa fluctu. (Pyrrhus) Nempe cognati maris.
Atrei et Thyestae nobilem noui domum.
(Agamemnon) Ex uirginis concepte furtiuo stupro,
Et ex Achille nate, sed nondum uiro.
345 (Pyrrhus) Illo ex Achille, genere qui mundum suo,
Sparsus per omne caelitum regnum, tenet,
Thetide aequor, umbras Aeaco, caelum Ioue.
(Agamemnon) Illo ex Achille, qui manu Paridis iacet.
(Pyrrhus) Quem nec deorum cominus quisquam petiit.
| | [350] (Agamemnon) Je pourrais réprimer votre insolence et
châtier cet excès d'audace; mais je veux que mon
épée épargne même des captifs. Faisons plutôt venir
Calchas, interprète des dieux. Si le destin l'ordonne,
je cède. (A Calchas.) O vous qui, déliant nos
vaisseaux retenus dans le port, avez ouvert à notre
impatience la carrière des combats; ô vous qui lisez
dans les cieux, vous que les entrailles des victimes,
le bruit de la foudre, et ces traces lumineuses que
laissent derrière elles les étoiles en traversant les
airs, instruisent des volontés du sort; vous enfin
dont les réponses m'ont déjà coûté si cher,
| [350] (Agamemnon) Compescere equidem uerba, et audacem malo
Poteram domare : sed meus captis quoque
Scit parcere ensis : potius interpres deum
Calchas uocetur : tata si poscunt, dabo.
Tu, qui Pelasgae uincla soluisti rati,
355 Morasque bellis, arte qui reseras polum,
Cui uiscerum secreta , cui mundi fragor,
Et stella longa semitam flamma trahens
Dant signa fati, cuius ingenti mihi
Mercede constant ora, quid iubeat deus,
| [360] dites-nous, ô Calchas, dites-nous ce que les dieux
nous commandent , et guidez-nous par vos conseils.
(Calchas) Grecs, c'est toujours au même prix que les
dieux vous ouvrent les mers. Une jeune fille doit
être immolée sur la tombe du héros de Larisse,
mais parée comme le sont le jour de leur hymen
les vierges de Thessalie, d'Ionie ou de Mycènes;
c'est Pyrrhus qui doit présenter à son père l'épouse
qu'il demande : ainsi doit s'accomplir le sacrifice.
Mais ce n'est pas là seulement ce qui retient ici nos vaisseaux.
Un sang plus illustre que le tien, ô Polyxène, doit être répandu;
les destins l'exigent.
| [360] Effare, Calcha, nosque consilio rege.
(Calchas) "Dant fata Danais, quo solent pretio, uiam.
Mactanda uirgo est Thessali busto ducis ;
Sed quo iugari Thessalae cultu solent,
Ionidesue, uel Mycenaeae nurus.
365 Pyrrhus parenti coniugem tradat suo.
Sic rite dabitur : non tamen nostras tenet
Haec una puppes causa : nobilior tuo,
Polyxene, cruore debetur cruor,
Quem fata quaerunt : turre de summa cadat
| [370] Il faut faire périr, en lé précipitant du haut
d'une tour, le petit-fils de Priam, le rejeton d'Hector.
Alors vos mille vaisseaux vogueront sur la mer à pleines voiles.
CHOEUR DE TROYENNES.
Est-il vrai que l'âme survive au corps enfermé
dans le tombeau? ou n'est-ce qu'une fable, vain sujet
de terreur pour des esprits timides? Quand la
main d'une épouse a fermé les yeux de son époux,
quand celui-ci a cessé de voir le jour, et que l'urne
fatale a reçu ses cendres inanimées, est-ce en vain
qu'on rend à son âme les honneurs funèbres? Est-il
vrai que sa triste existence s'étende par delà?
ou mourons-nous tout entiers,
| [370] Priami nepos Hectoreus, et letum oppetat.
Tum mille uelis impleat classis freta. "
CHORUS TROADUM.
Verum est ? an timidos fabula decipit,
Umbras corporibus uiuere conditis ?
Quum coniux oculis imposuit manum,
375 Supremusque dies solibus obstitit,
Et tristis cineres urna coercuit,
Non prodest animam tradere funeri,
Sed restat miseris uiuere longius ?
An toti morimur, nullaque pars manet
| | [380] et ne reste-il plus rien de nous dès que l'âme,
s'échappant avec le dernier soupir, se confond avec les nuages
et se dissipe dans les airs, dès que la flamme du bûcher a
consumé notre froide dépouille? Tout ce que le soleil
éclaire, depuis les climats de l'Aurore jusqu'aux lieux
où il termine sa course; tout ce que baignent les
flots de l'Océan azuré, qui tantôt couvre nos plages
et tantôt les abandonne; le temps, aussi rapide que
Pégase, l'emportera dans sa fuite. Et ce mouvement
est pareil à celui des douze signes qui se succèdent
l'un à l'autre; à celui du roi des astres, qui précipite
dans le ciel la marche de l'année; à celui de la reine des
nuits, qui se hâte de parcourir son oblique carrière.
| [380] Nostri, quum profugo spiritus halitu
Immixtus nebulis cessit in aera,
Et nudum tetigit subdita fax latus ?
Quidquid Sol oriens, quidquid et occidens
Nouit : caeruleis Oceanus fretis
385 Quidquid uel ueniens, uel fugiens lauat,
Aetas pegaseo corripiet gradu.
Quo bis sena uolant sidera turbine,
Quo cursu properat secula uoluere
Astrorum dominus, quo properat modo
| | [390] Nous courons tous au trépas. Il ne reste plus rien
de quiconque a vu ce fleuve que les dieux attestent
dans leurs serments. Comme la fumée sombre qui
s'élève d'un foyer s'évanouit en peu de temps,
comme ces nuages épais que dissipe dans l'air l'aquilon
impétueux, ainsi s'évapore le souffle qui nous
anime. Il n'y a rien après la mort; la mort elle-même
n'est rien : c'est le dernier terme d'une course rapide.
| [390] Obliquis Hecate currere flexibus ;
Hoc omnes petimus fata : nec amplius,
Iuratos superis qui tetigit lacus,
Usquam est : ut calidis fumus ab ignibus
Vanescit spatium per breue sordidus ;
395 Ut nubes grauidas, quas modo uidimus,
Arctoi Boreae disiicit impetus ;
Sic hic, quo regimur, spiritus effluet.
Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil,
Velocis spatii meta nouissima.
| [400] N'espérez rien, ne craignez rien d'une autre vie.
Vous voulez savoir où vous serez après la mort?
Où est ce qui n'existe pas encore. Nous disparaissons
dans les abîmes du temps et du chaos. La mort, qui
détruit inévitablement le corps, n'épargne point
non plus notre âme. Le Ténare, l'inexorable enfer,
et son roi Cerbère , qui défend la porte redoutable
de l'empire des morts, ne sont que de vains mots,
des fables vides de sens, semblables à ces rêves qui
troublent notre sommeil.
ACTE TROISIÈME.
ANDROMAQUE, UN VIEILLARD, ULYSSE.
| [400] Spem ponant auidi ; solliciti metum.
Quaeris quo iaceas post obitum loco ?
Quo non nata iacent.
Tempus nos auidum deuorat, et chaos.
Mors indiuidua est noxia corpori,
405 Nec parcens animae. Taenara, et aspero
Regnum sub domino, limen et obsidens
Custos non facili Cerberus ostio,
Rumores uacui, uerbaque inania,
Et par sollicito fabula somnio.
ACTUS TERTIUS.
ANDROMACHA, SENEX, ULYSSES.
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