|
 |
| [410] (Andromaque) O Troyennes, compagnes de mon triste
sort, pourquoi vous arracher les cheveux, vous
meurtrir le sein? Pourquoi ces larmes qui inondent
vos joues? Nos malheurs sont légers, s'ils nous permettent
de pleurer encore. Ilion vient seulement de
succomber pour vous; mais il avait péri pour
moi, le jour où un vainqueur barbare, excitant l'ardeur
de ses coursiers, déchira la moitié de moi-même,
où l'essieu thessalien gémit sous le poids de
mon Hector. Depuis ce jour, accablée, abattue,
devenue insensible par l'excès de mon malheur, je
ne suis plus touchée de ceux qui l'ont suivi. Pour me soustraire
à l'outrage des Grecs, j'aurais déjà rejoint mon époux,
| [410] (Andromacha) Quid moesta, Phrygiae, turba laceratis comas,
Miserumque tunsae pectus, effuso genas
Fletu rigatis ? leuia perpessae sumus,
Si flenda patimur. Ilium uobis modo,
Mihi cecidit olim, quum ferus curru incito
415 Mea membra raperet, et graui gemeret sono
Peliacus axis pondere Hectoreo tremens.
Tunc obruta atque euersa, quodcumque accidit,
Torpens malis rigensque, sine sensu fero.
Iam erepta Danais coniugem sequerer meum,
| | [420] si cet enfant ne m'attachait à la vie.
Il est plus fort que ma douleur, il m'empêche de mourir;
lui seul m'oblige à implorer encore les dieux.
Il prolonge mes afflictions, et m'ôte le plus grand avantage
qu'on retire du malheur, celui de ne rien craindre.
Il ne saurait m'arriver désormais rien d'heureux, mais je suis menacée
de nouvelles afflictions. Le comble de la misère est de
craindre encore, quand on n'a plus rien à espérer.
| [420] Nisi hic teneret : hic meos animos domat,
Morique prohibet : cogit hic aliquid deos
Adhuc rogare : tempus aerumnae addidit.
Hic mihi malorum maximum fructum abstulit,
Nihil timere : prosperis rebus locus
425 Ereptus omnis ; dira, qua ueniant, habent.
Miserrimum est timere, quum speres nihil.
(Senex). Quis te repens commouit afflictam metus ?
(Andromacha) Exoritur aliquod maius e magno malum.
Nondum ruentis Ilii fatum stetit.
| [430] (Vieillard) Quelle nouvelle alarme vient donc réveiller vos douleurs?
(Andromaque) Toujours un grand malheur est pour moi la source de plus
grands encore. La ruine d'Ilion n'est pas consommée.
(Vieillard) Et quel dieu, quand il le voudrait, peut ajouter à nos maux?
(Andromaque) Les abîmes profonds du Styx et ses retraites
ténèbreuses se sont ouverts; et, pour augmenter l'effroi
des vaincus, nos plus mortels ennemis sont sortis de leur tombe.
Les Grecs ont-ils donc seuls le privilége de revenir sur la terre?
Les lois de la mort sont égales pour tous. Cette apparition
a jeté sans doute l'épouvante parmi tous les Phrygiens ; mais
le songe que j'ai eu cette nuit me cause en particulier les plus vives terreurs.
(Vieillard) Quel est donc ce songe qui vous alarme à ce point?
(Andromaque) Déjà la nuit bienfaisante avait accompli les
deux tiers de sa course,
| [430] (Senex) Et quas reperiet, ut uelit, clades deus ?
(Andromacha) Stygis profundae claustra, et obscuri specus
Laxantur : et, ne desit euersis metus,
Hostes ab imo conditi Dite exeunt.
Solisne retro peruium est Danais iter ?
435 Certe aequa mors est : turbat atque agitat Phrygas
Communis iste terror : hic proprie meum
Exterret animum noctis horrendae sopor.
(Senex) Qua uisa portent, effer in medium, metus.
(Andromacha) Partes fere nox alma transierat duas,
| | [440] et les sept étoiles avaient tourné le char céleste.
Un léger sommeil vint fermer mes paupières fatiguées;
pour la première fois depuis mes malheurs je goûtais quelque
repos, si l'on peut nommer repos cette stupeur d'une âme
abattue. Tout à coup Hector parut devant mes
yeux, non tel que lorsqu'il repoussait les Grecs dans
leur camp, et portait la flamme jusque sur leurs
vaisseaux, ou lorsque, teint du sang de nos ennemis,
échauffé par le carnage, il rapportait les véritables
armes du fils de Pélée, conquises sur le faux Achille.
Il n'avait plus cet air noble et ce regard de flamme;
| [440] Clarumque septem uerterant stellae iugum :
Ignota tandem uenit afflictae quies,
Breuisque fessis somnus obrepsit genis ;
Si somnus ille est mentis attonitae stupor ;
Quum subito nostros Hector ante oculos stetit :
445 Non qualis ultro bella in Argiuos ferens,
Graias pelebat facibus ldaeis rates ;
Nec caede multa qualis in Danaos furens
Vera ex Achille spolia simulato tulit.
Non ille uultus flammeum intendens iubar,
| | [450] son visage était, comme le mien, triste, abattu, et
baigné de larmes. Ses cheveux tombaient en désordre
sur son front; j'éprouvais du plaisir à le voir, même
dans ce cruel état. Mais lui, secouant la tête :
Éveille-toi, me dit-il, ô ma fidèle épouse! emporte
ton fils et cache-le; c'est le seul moyen de le sauver.
Sèche tes pleurs. Tu gémis de la chute de Troie : ah!
que n'a-t-elle péri tout entière! Hâte-toi, emmène
où tu pourras ce tendre et dernier rejeton de notre famille.
Je m'éveille en sursaut, tremblante et glacée d'horreur. Je
tourne çà et là mes yeux égarés, et, oubliant mon fils lui-même,
| [450] Sed fessus ac deiectus, et fletu grauis,
Similisque nostro, squalida obtectus coma.
Iuuat tamen uidisse : tuum quassans caput :
« Dispelle somnos, inquit, et natum eripe,
O fida coniux ! lateat : haec una est salus.
455 Omitte fletus. Troia quod cecidit, gemis ?
Utinam iaceret tota ! Festina : amoue
Quocumque nostrae paruulam stirpem domus. »
Mihi gelidus horror ac tremor somnum excutit,
Oculosque nunc huc pauida, nunc illuc ferens,
| | [460] je cherche vainement mon Hector. Mais l'ombre trompeuse
échappe à mes embrassements. (En regardant son fils.) O mon fils,
vrai sang d'un père généreux, unique espoir des Phrygiens
et d'une maison infortunée, dernier rejeton d'une race antique
et trop illustre, enfant trop semblable à ton père, oui, voilà bien les traits
de mon Hector; voilà sa démarche et son air. Je crois revoir
ses mains vaillantes, sa taille élevée, son front terrible et menaçant,
et cette chevelure épaisse qui tombait sur ses larges épaules.
| [460] Oblita nati, misera quaesiui Hectorem.
Fallax per ipsos umbra complexus abit.
O nate, magni certa progenies patris,
Spes una Phrygibus ; unica afflictae domus,
Veterisque soboles sanguinis nimium inclyti,
465 Nimiumque patri similis : hos uultus meus
Habebat Hector : talis incessu fuit,
habituque talis, sic tulit fortes manus.
Sic celsus humeris, fronte sic torua minax,
Ceruice fusam dissipans lata comam.
| | [470] O toi qui es né trop tard pour les Phrygiens et trop tôt pour ta
mère, verrons-nous luire ce jour où, vengeur d'Ilion, libérateur
de ton pays, tu relèveras les murs de Pergame,
et rassembleras tes concitoyens dispersés; où
tu rendras leur nom aux Phrygiens et à leur patrie?
Mais en songeant à ma destinée, je n'ose concevoir
de si brillantes espérances. Contentons-nous de vivre,
c'est tout ce que peuvent prétendre des captifs.
Mais, hélas! où te cacher, déplorable enfant? Quel asile
rassurera ma tendresse inquiète? Cette forteresse, ouvrage des-dieux;
ces remparts si puissants,
| [470] O nate sero Phrygibus, at matri cito,
Eritne tempus illud , ac felix dies,
Quo Troici defensor et uindex soli,
Recidiua ponas Pergama, et sparsos fuga
Ciues reducas ? nomen et patriae suum,
475 Phrygibusque reddas ? Sed mei fati memor,
Tam magna timeo uota : quod captis sat est,
Viuamus. Heu me, quis locus fidus meo
Erit timori ? quaue te sede occulam ?
Arx illa pollens opibus et muris deum,
| | [480] objets de l'admiration et de l'envie de tous
les peuples, ne sont plus qu'un monceau de cendres.
La flamme a tout détruit; et d'une ville si vaste, il
ne reste pas même de quoi cacher un enfant. Où
donc le soustraire à ses persécuteurs ? Déposons-le
dans ce tombeau qui renferme les restes chéris de
mon époux. C'est un lieu sacré, vénérable à nos
ennemis eux-mêmes, vaste édifice élevé par Priam,
monument de la magnificence et de la douleur d'un
roi. Oui, je ne saurais faire mieux que de confier
mon fils à son père. Une sueur froide inonde tout
mon corps; je tremble que le choix de ce lieu funèbre
ne soit pour moi d'un sinistre augure.
| [480] Gentes per omnes clara, et inuidiae capax,
Nunc puluis altus : strata sunt flamma omnia,
Superestque uasta ex urbe ne tantum quidem,
Quo lateat infans : quem locum fraudi legam ?
Est tumulus ingens coniugis cari sacer,
485 Verendus hosti ; mole quem immensa parens
Opibusque magnis struxit, in luctus suos
Rex non auarus : optime credam patri.
Sudor per artus frigidus totos cadit.
Omen tremisco misera feralis loci.
| [490] (Vieillard) Plusieurs ont sauvé leur vie en faisant
croire à leur mort.
(Andromaque) J'ai peu de confiance dans cette ruse. II est
difflcile de cacher l'héritier d'un si grand nom.
(Vieillard) Exécutez ce projet sans témoins, pour
n'être pas trahie.
(Andromaque) Et si nos ennemis me demandent mon fils ?
(Vieillard) Vous direz qu'il a péri sous les ruines de Troie.
(Andromaque) Que me servira de l'avoir caché, s'il doit
retomber entre leurs mains?
(Vieillard) Le vainqueur n'est à craindre que dans
les premiers mouvements de sa fureur.
(Andromaque) Cette retraite même est-elle sans danger?
(Vieillard) Le malheureux doit profiter du secours
qui s'offre à lui. On choisit quand on n'a rien à craindre.
(Andromaque) O mon fils, quel refuge, quelle retraite
écartée, impénétrable,
| [490] (Senex) Haec causa multos una ab interitu arcuit,
Credi periisse. (Andromacha) Vix spei quidquam est super.
Graue pondus illum, magna nobilitas, premit.
(Senex) Ne prodat aliquis, amoue testes doli.
(Andromacha) Si quaeret hostis ? (Senex) Urbe in euersa periit.
495 (Andromacha) Quid proderit latuisse redituro in manus?
(Senex) Victor feroces impetus primos habet.
(Andromacha) Quid ? quod latere sine metu magna nequit ?
(Senex) Miser occupet praesidia, securus legat.
(Andromacha) Quis te locus, quae regio seducta, inuia,
| | [500] me répondra de toi? Quel sera, dans nos alarmes, notre appui,
notre protecteur? Veille encore sur les tiens, ô mon Hector,
toi qui fus notre constant défenseur! Conserve le
pieux larcin de ton épouse; garde fidèlement au milieu
de tes cendres ce fils, notre espoir. Entre dans
ce tombeau, cher enfant. Tu refuses d'y entrer, honteux
de te cacher dans une obscure retraite? Ah! je
reconnais le sang dont tu es sorti. Tu rougirais de
montrer de la crainte. Renonce à cette noble fierté
qui convenait jadis à ta fortune; conforme tes sentiments
à ton sort. Vois ce qui reste de ta famille : un tombeau,
un enfant, une captive. Il faut nous soumettre à nos malheurs.
| [500] Tuto reponet ? quis feret trepidis opem ?
Quis proteget ? Qui semper, etiam nunc tuos,
Hector, tuere; coniugis furtum piae
Serua, et fideli cinere uicturum excipe.
Succede tumulo, nate : quid retro fugis,
505 Turpesque latebras spernis ? agnosco indolem.
Pudet timere : spiritus magnos fuga,
Animosque ueteres : sume quos casus dedit.
En intuere, turba quae simus super,
Tumulus, puer, captiua : cedendum est malis.
| [510] Ose entrer dans cette enceinte sacrée, où reposent
les cendres de ton père. Tu y trouveras ton salut, si les destins nous
sont propices; et du moins un tombeau , s'ils ont décidé
ta perte. (Elle fait entrer Astyanax dans le tombeau.)
(Vieillard) Votre fils est à couvert dans cet asile;
mais, de peur que vos frayeurs ne vous trahissent,
quittez ce lieu, et tenez-vous loin de ce tombeau.
(Andromaque) On a moins d'inquiétude quand on est
près de celui qui en est l'objet; mais je me rends à
vos conseils, et je m'éloigne.
(Vieillard) Gardez-vous de parler; renfermez vos
plaintes au fond de votre coeur. Le chef impitoyable
des Céphalléniens porte ici ses pas.
| [510] Sanctas parentis conditi sedes, age,
Aude subire : fata si miseros iuuant,
Habes salutem : fata si uitam negant,
Habes sepulcrum. (Senex) Claustra commissum tegunt.
Quem ne tuus producat in medium timor,
515 Procul hinc recede, teque diuersam amoue.
(Andromacha) Leuius solet timere, qui propius timet.
Sed, si placet, referamus hinc alio pedem.
(Senex) Cohibe parumper ora, questusque opprime.
Gressus nefandos dux Cephallenum admouet.
| [520] (Andromaque) 0 terre, entr'ouvre-toi. Ombre de mon
époux, creuse ton sépulcre jusqu'au Styx, et cache
mon dépôt dans sa plus sombre profondeur. Voici Ulysse;
sa démarche incertaine, son air, m'annoncent quelque ruse cruelle.
(Ulysse) Chargé d'une mission rigoureuse, je vous
conjure d'abord de ne point m'attribuer ce que je
vais vous dire : c'est la Grèce entière, ce sont les
chefs de l'armée qui vous parlent par ma bouche.
Quelque désir qu'ils aient de revoir enfin leur patrie,
le fils d'Hector s'oppose à leur retour : les destins
demandent qu'il expire.
| [520] (Andromacha) Dehisce tellus, tuque, coniux, ultimo
Specu reuulsam scinde tellurem, et Stygis
Sinu profundo conde depositum meum.
Adest Ulysses ; et quidem dubio gradu
Vultuque : nectit pectore astus callidos.
525 (Ulysses) Durae minister sortis, hoc primum peto,
Ut, ore quamuis uerba dicantur meo,
Non esse credas nostra : Graiorum omnium
Procerumque uox est, petere quos seras domos
Hectorea soboles prohibet : hanc fata expetunt.
| [530] N'osant compter sur une paix solide et durable,
forcés d'avoir sans cesse l'oeil sur leur conquête, les Grecs
seront toujours en défiance et en armes tant que votre fils, ô
Andromaque, nourrira l'espoir des Phrygiens vaincus.
(Andromaque) Sont-ce là les oracles de votre augure Calchas?
(Ulysse) Quand il se tairait, Hector suffit pour nous
instruire : je redoute jusqu'à sa race. Nés pour la
gloire, les fils des héros aspirent à remplacer leur
père. Tel un jeune taureau, dont le front n'est point encore armé,
marche confondu dans la foule des génisses;
| [530] Sollicita Danaos pacis incertae fides
Semper tenebit, semper a tergo timor
Respicere coget, arma nec poni sinet,
Dum Phrygibus animos natus euersis dabit, .
Andromacha. (Andromacha) Vester augur hoc Calchas canit ?
535 (Ulysses) Et si taceret augur haec Calchas, tamen
Dicebat Hector, cuius et stirpem horreo.
Generosa in ortus semina exsurgunt suos.
Sic ille magni paruus armenti comes,
Primisque nondum cornibus findens cutem,
| | [540] mais tout à coup, fier de ses cornes naissantes,
il lève une tête superbe, fait revivre les droits de
son père, et commande au troupeau. Un faible rejeton
qui survit à l'arbre abattu en égale en peu de
temps la hauteur, rend à la terre l'ombrage qui la
couvrait, et porte son front jusqu'aux cieux. La
cendre qu'on néglige d'éteindre après un grand
incendie peut causer un nouvel embrasement.
La douleur n'est pas un juge équitable. Mais pesez
les raisons des Grecs, vous comprendrez leurs
frayeurs. Après dix étés et autant d'hivers, nos soldats,
vieillis dans les travaux d'un si long siége,
| [540] Ceruice subito celsus, et fronte arduus,
Gregem paternum ducit, ac pecori imperat.
Quae tenera caeso uirga de trunco stetit,
Par ipsa matri tempore exiguo subit,
Umbrasque terris reddit, et caelo nemus.
545 Sic male relictus igne de magno cinis
Vires resumit. Est quidem iniustus dolor
Rerum aestimator; si tamen tecum exigas,
Veniam dabis, quod bella post hiemes decem,
Totidemque messes iam senex miles timet,
| [550] craignent les malheurs d'une autre guerre. Troie ne
nous paraîtra jamais assez abattue. Un Hector qui
s'élève est un objet redoutable pour nous. Délivrez
les Grecs d'une inquiétude qui seule arrête encore
près de ce rivage leurs vaisseaux tout prêts à partir.
Si, désigné par le sort, je vous demande le fils
d'Hector, ne me regardez pas comme un homme
cruel : j'aurais demandé Oreste même à son père.
Résignez-vous à souffrir ce que le vainqueur a souffert.
(Andromaque) 0 mon fils, que n'es-tu entre les mains de
ta mère! que ne puis-je savoir du moins où tu es ,
et quel malheur t'a ravi à mon amour!
Dût mon sein être percé de traits,
| [550] Aliasque clades rursus, ac nunquam bene
Troiam iacentem. Magna res Danaos mouet,
Futurus Hector : libera Graios metu.
Haec una naues causa deductas tenet ;
Hic classis haeret. Neue crudelem putes,
555 Quod sorte iussus Hectoris natum petam :
Petissem Orestem : patere, quod uictor tulit.
(Andromacha) Utinam quidem esses, nate, materna in manu,
Nossemque quis te casus ereptum mihi
Teneret, aut quae regio! non hostilibus
| [560] mes mains déchirées par des liens cruels,
mes flancs entourés de flammes ardentes, non, je ne trahirais pas
la tendresse maternelle. Mais, ô mon fils, où es-tu? quel est ton
destin ? Erres-tu au hasard dans quelque lieu désert?
As-tu péri dans le vaste embrasement de ta patrie ?
Un vainqueur barbare s'est-il fait un jeu de verser
ton sang? Ou, victime de la rage d'une bête farouche,
sers-tu de pâture aux vautours de l'Ida?
(Ulysse) La feinte est inutile : on ne trompe pas facilement Ulysse.
| [560] Confossa telis pectus, aut uinclis manus
Secantibus praestricta, non acri latus
Utrumque flamma cincta, maternam fidem
Unquam exuissem. Nate, quis te nunc locus,
Fortuna quae possedit ? errore auio
565 Vagus arua lustras ? uastus an patriae uapor
Corripuit artus ? saeuus an uictor tuo
Lusit cruore ? numquid immanis ferae
Morsu peremtus pascis Idaeas aues ?
(Ulysses) Simulata remoue uerba : non facile est tibi
| [570] J'ai déjoué les ruses des mères, et même celles des déesses.
Cessez de recourir à de vains détours. Où est votre fils?
(Andromaque) Dis-moi donc où sont Hector, Priam et tous
les Phrygiens? Tu n'en demandes qu'un, je te les
demande tous.
(Ulysse) Craignez d'être réduite à confesser ce que
vous refusez de me dire.
(Andromaque) Que peut craindre celle qui peut, qui doit,
qui veut mourir?
(Ulysse) La mort envisagée de près fait évanouir ces
grands sentiments.
(Andromaque) Si tu veux effrayer Andromaque, menace-la
de la vie; car la mort est l'objet de ses voeux.
(Ulysse) Les fouets, le feu, la mort, les tortures vous forceront à dire
| [570] Decipere Ulyssem : uicimus matrum dolos,
Etiam dearum : cassa consilia amoue.
Ubi natus est ? (Andromacha) Ubi Hector ? ubi Cunctt Phryges ?
Ubi Priamus ? unum quaeris : ego quaero omnia.
(Ulysses) Coacta dices, sponte quod fari abnuis.
575 (Andromacha) Tuta est, perire quae potest, debet, cupit.
(Ulysses) Magnifica uerba mors prope admota excutit.
(Andromacha) Si uis, Ulysse, cogere Andromacham metu,
Vitam minare : nam mori uotum est mihi.
(Ulysses) Verberibus, igni, morte, cruciatu, eloqui
| [580] ce que vous nous cachez, et arracheront votre secret du fond
de votre coeur. La nécessité est plus forte que la tendresse maternelle.
(Andromaque) Eh bien! essaye les flammes, le glaive,
les raffinements de la torture, la faim, la soif dévorante,
les supplices les plus affreux, le fer ardent
plongé dans mes entrailles, les ténèbres et l'infection
d'un cachot, et tout ce que peut imaginer un vainqueur irrité, furieux :
une mère que la tendresse anime est supérieure à la crainte.
(Ulysse) Quelle folie de celer un mystère qu'il faudra
bientôt dévoiler!
| [580] Quodcumque celas, adiget inuitam dolor,
Et pectore imo condita arcana eruet.
Necessitas plus posse, quam pietas, solet.
(Andromacha) Propone flammas, uulnera, et diras mali
Doloris artes, et famem, et saeuam sitim,
585 Variasque pestes undique, et ferrum inditum
Visceribus ustis, carceris caeci luem,
Et quidquid audet uictor iratus, tumens :
Animosa nullos mater admittit metus.
(Ulysses) Stulta est fides, celare quod prodas statim
| [590] Mais ce même amour, qui vous inspire tant d'audace,
avertit les Grecs de pourvoir à la sûreté de leurs enfants.
Pour moi, malgré les ennuis d'une guerre lointaine, malgré dix ans
de fatigues et de dangers, je craindrais moins les maux
dont Calchas nous menace, si je ne les appréhendais que pour moi.
Mais vous préparez des guerres à Télémaque.
(Andromaque) Il faut donc malgré moi causer cette joie à
Ulysse et aux Grecs. Ma douleur, cesse de te contraindre.
Réjouissez-vous, Atrides. Et vous, Ulysse,
allez porter encore aux Grecs une heureuse nouvelle :
le fils d'Hector n'est plus!
(Ulysse) Et quelle preuve en donnez-vous aux Grecs ?
| [590] Hic ipse, quo nunc contumax perstas, amor,
Consulere paruis liberis Danaos monet.
Post arma tam longinqua, post annos decem,
Minus timerem quos facit Calchas metus,
Si mihi timerem : bella Tetemacho paras.
595 (Andromacha) Inuita Ulyssi gaudium ac Danais dabo.
Dandum est : fatere, quos premis luctus, dolor.
Gaudete, Atridae ; tuque laetifica, ut soles,
Refer Pelasgis : Hectoris proles obiit !
(Ulysses) Et esse uerum hoc qua probas Danais fide ?
| [600] (Andromaque) Puisse retomber sur ma tête tout ce que
peut contre moi le barbare vainqueur, et que je regarde comme heureux,
une mort prompte et facile, qui réunirait ma cendre à celle de mes pères!
Puisse mon Hector ne pas reposer doucement dans la terre,
si mon fils n'est privé de la lumière, s'il n'est parmi
les morts; si, enfermé dans un tombeau, il n'a pas
reçu les derniers devoirs!
(Ulysse) Je cours annoncer aux Grecs que les destins
sont accomplis, et la paix affermie par l'extinction de
la race d'Hector. (à part.) Ulysse, que vas-tu faire?
Les Grecs te croiront-ils? Toi-même, qui crois-tu?
une mère! Une mère pourrait-elle recourir à une pareille feinte,
| [600] (Andromacha) Ita quod minari maximum uictor potest,
Contingat, et me fata maturo exitu
Facilique soluant, ac meo condant solo,
Et patria tellus Hectorem leuiter premat ;
Ut luce cassus inter exstinctos iacet,
605 Datusque tumulo debita exanimis tulit.
(Ulysses) Expleta fata, stirpe sublata Hectoris,
Solidamque pacem laetus ad Danaos feram.
Quid agis, Ulysse ? Danaidae credent tibi ?
Tu cui ? parenti : fingit an quisquam hoc parens,
| | [610] et ne craindrait-elle pas de faire retomber
sur son fils le présage sinistre de sa mort ? La crainte
des présages cède à des craintes plus vives. Mais elle
s'est liée par un horrible serment. Quand elle serait
parjure, qu'a-t-elle de plus à redouter? Appelons à
notre aide l'artifice et la ruse; soyons Ulysse enfin.
La vérité se dévoile toujours. Sondons le cceur
d'une mère. Elle soupire, elle pleure, elle gémit;
elle porte çà et là ses pas incertains; elle prête une oreille inquiète
à mes paroles; elle est plus craintive qu'affligée. Usons d'adresse.
| [610] Nec abominandae mortis auspicium pauet ?
Auspicia metuunt, qui nihil maius timent.
Fidem alligauit iureiurando suam.
Si peierat, timere quod grauius potest ?
Nunc aduoca astus, anime ; nunc fraudes, dolos,
615 Et totum Ulyssem : ueritas nunquam perit.
Scrutare matrem : moeret, illacrimat, gemit,
Et huc et illuc anxios gressus refert,
Missasque uoces aure sollicita excipit.
Magis haec timet, quam moeret : ingenio est opus.
| [620] (A Andromaque.) On offre des consolations aux autres mères
de la perte de leurs enfants: pour vous, je dois vous féliciter,
heureuse dans votre malheur, d'avoir perdu votre
fils, qu'un destin cruel attendait : il devait être précipité
de l'unique tour qui reste de vos remparts.
(Andromaque) La force m'abandonne. Je tremble, je chancelle;
mon sang se glace dans mes veines.
(Ulysse) Elle frémit . c'est là qu'il faut frapper. La
frayeur l'a décelée. Redoublons ses craintes. (Aux
soldats.) Hâtez-vous, soldats; cherchez cet ennemi
de la Grèce, ce dernier rejeton d'une race funeste,
que sa mère veut soustraire à notre vengeance.
| [620] Alios parentes alloqui in luctu decet :
Tibi gratulandum est, misera, quod nato cares,
Quem mors manebat saeua, praecipitem datum
E turre, lapsis sola quae muris manet.
(Andromacha) Me liquit animus, membra quatiuntur, labant,
625 Torpetque uinctus frigido sanguis gelu.
(Ulysses) Intremuit : hac, hac parte quaerenda est mihi.
Matrem timor detexit : iterabo metum.
Ite, ite, celeres, fraude materna abditum
Hostem Pelasgi nominis, pestem ultimam,
| [630] En quelque lieu qu'il soit caché, qu'on le saisisse, qu'on
l'amène devant moi. Le voilà, nous le tenons enfin.
Obéis, te dis je. Tire l'enfant de sa retraite. (A.Andromaque.)
Pourquoi tourner vos regards en arrière? pourquoi trembler?
Votre fils est mort.
(Andromaque) Plût aux dieux que j'eusse encore lieu de
craindre pour ses jours! mais la frayeur m'est devenue naturelle.
On se défait difficilement d'une longue habitude.
(Ulysse) Puisque votre fils a prévenu par une heureuse mort
le sacrifice expiatoire qui devait s'accomplir sur vos murs,
puisqu'il a ainsi échappé à Calchas, ce devin nous a dit que le seul moyen
de purifier notre flotte déjà prête à partir, c'est d'apaiser la mer en y jetant
les cendres d'Hector,
| [630] Ubicumque latitat, erutam in medium date.
Bene est : tenetur : perge, festina, attrahe.
Quid respicis, trepidasque ? iam certe perit.
(Andromacha) Utinam timerem ! solitus ex longo est metus.
Dediscit animus sero quod didicit diu.
635 (Ulysses) Lustrale quoniam debitum muris puer
Sacrum antecessit, nec potest uatem sequi
Meliore fato raptus, hoc Calchas ait
Modo piari posse redituras rates,
Si placet undas Hectoris sparsi cinis,
| [640] et de détruire entièrement le tombeau qui les renferme.
Puisque le fils a échappé à la mort qui lui était destinée, il faut
satisfaire aux dieux en brisant le tombeau du père.
(Andromaque) (à part.) Que ferai-je? Une double crainte
partage mon âme : d'un côté, mon fils; de l'autre,
la cendre d'un époux. Lequel doit l'emporter? Cher
Hector, j'en atteste les dieux cruels, et plus encore
tes mânes, mes véritables dieux, je n'aime dans
mon fils que toi seul. Qu'il vive, pour me rappeler
les traits de mon époux. Quoi! les cendres d'Hector
seraient arrachées de son tombeau,
| [640] Ac tumulus imo totus aequetur solo.
Nunc ille quoniam debitam effugit necem,
Erit admouenda sedibus sacris manus.
(Andromacha) Quid agimus ? animum distrahit geminus timor
Hinc natus, illinc coniugis cari cinis.
645 Pars utra uincet ? testor immites deos,
Deosque ueros, coniugis manes mei,
Non aliud, Hector, in meo nato mihi
Placere, quam te : uiuat, ut possit tuos
Referre uultus. Prorutus tumulo cinis
| | [650] ses restes dispersés sur la vaste étendue des mers? Périsse
plutôt son fils! Ah! mère barbare! pourras-tu le voir souffrir
une mort si cruelle, tomber en roulant du haut
d'une tour? Oui, je le pourrai, j'en aurai le courage,
pourvu que mon époux mort ne soit pas outragé par
la main du vainqueur. Que dis-je? mon fils sentira
toutes les angoisses de la mort; le trépas a rendu
l'autre insensible. Cruelle incertitude! Prenons un parti.
A qui des deux ferai-je grâce? Ingrate, tu balances? Et c'est ton Hector?
| [650] Mergetur ? ossa fluctibus spargi sinam
Disiecta uastis ? potius hic mortem oppetat.
Poteris nefandae deditum mater neci
Videre ? poteris celsa per fastigia
Missum rotari ? potero : perpetiar, feram,
655 Dum non meus post fata uictoris manu
Iactetur Hector. Hic suam poenam potest
Sentire ; at illum fata iam in tuto locant.
Quid fluctuaris ? statue, quem poenae extrahas.
Ingrata, dubitas ? Hector est illic tuus.
| [660] Que dis-tu? des deux côtés est un Hector; mais l'un est vivant, et
peut-être un jour vengera son père. Je ne puis les sauver
tous deux. Que faire ? Sauvons celui que redoutent les Grecs.
(Ulysse) C'en est fait, j'obéis à l'oracle; je détruis ce tombeau.
(Andromaque) Ce tombeau que vous nous avez vendu!
(Ulysse) Que m'importe? je le renverserai de fond en comble.
(Andromaque) J'en appelle aux dieux, j'en appelle à l'ombre d'Achille.
Pyrrhus, défendez le bienfait de votre père.
(Ulysse) Ce tombeau va couvrir la terre de ses débris.
(Andromaque) C'est le seul crime que les Grecs n'eussent
pas encore tenté.
| [660] Erras : utrinque est Hector : hic sensus potens,
Forsan futurus ultor exstincti patris.
Utrique parci non potest : quidnam facis ?
Serua e duobus, anime, quem Danai timent.
(Ulysses) Responsa peragam : funditus busta eruam.
665 (Andromacha) Quae uendidistis ? (Ulysses) Pergam, et e summo aggere
Traham sepulcra. (Andromacha) Caelitum appello fidem,
Fidemque Achillis : Pyrrhe, genitoris tui
Munus tuere. (Ulysses) Tumulus hic campo statim
Toto iacebit. (Andromacha) Fuerat hoc prorsus nefas
| [670] Vous avez outragé les temples, ceux même des dieux qui vous sont
propices. Votre fureur avait épargné les tombeaux. Mais je m'opposerai
à vos efforts; ma faible main bravera vos armes;
un juste courroux me donnera des forces. Telle que
cette vaillante Amazone qui terrassa les bataillons
argiens, ou qu'une Ménade, possédée d'une fureur
divine, parcourt à grands pas les forêts épouvantées,
et hors d'elle-même frappe et blesse sans le savoir,
je m'élancerai au milieu des soldats, et je périrai du
moins en défendant les cendres de mon époux.
(Ulysse) (aux soldats.) Vous hésitez? Qui vous arrête?
| [670] Danais inausum : templa uiolastis, deos
Etiam fauentes : busta transierat furor.
Resistam : inermes offeram armatis manus.
Dabit ira uires : qualis Argolicas ferox
Turmas Amazon strauit ; aut qualis deo
675 Percussa Maenas, entheo siluas gradu
Armata thyrso terret, atque expers sui
Vulnus dedit, nec sensit ; in medios ruam,
Tumuloque cineris socia defenso cadam.
(Ulysses) Cessatis ? et uos flebilis clamor mouet,
| [680] Les gémissements et la fureur impuissante d'une
femme? Obéissez. (Andromaque) Que vos coups tombent d'abord sur
moi. Ils me repoussent. Brise les liens de la mort, entrouvre
la terre, cher Hector, pour dompter Ulysse. Ton
ombre suffira. Il a saisi ses armes; il lance des feux.
0 Grecs, ne voyez-vous pas Hector ? ou suis-je la
seule qui le voie?
(Ulysse) ( à un soldat. ) Détruis-le jusque dans ses fondements.
(Andromaque) (à part.) Que fais-tu, insensée? Tu enveloppes
dans la même ruine ton fils et ton époux.
Peut-être pourras-tu fléchir les Grecs par tes prières.
| [680] Furorque cassus feminae ? iussa ocius
Peragite. (Andromacha) Me, me sternite hic ferro prius.
Repellor ? heu me! rumpe fatorum moras. .
Molire terras, Hector, ut Ulyssem domes.
Vel umbra satis est : arma concussit manu.
685 Iaculatur ignes : cernitis, Danai, Hectorem ?
An sola uideo ? (Ulysses) Funditus cuncta erue.
(Andromacha) Quid agis ? ruina mater et natum et uirum
Prosternis una : forsitan Danaos prece
Placare poteris : conditum elidet statim
| | [690] L'infortuné serait écrasé sous les débris de ce vaste
monument! Qu'il périsse de toute autre manière,
plutôt que d'être la victime d'un père mort, plutôt
que de peser lui-même sur la cendre paternelle. (A
Ulysse) Ulysse, je tombe à vos pieds; Andromaque,
qui n'a jamais imploré personne, embrasse vos genoux.
Prenez pitié d'une mère; écoutez ses prières
avec douceur, avec patience. Plus les dieux vous ont
élevé, moins vous devez accabler les malheureux. Ce
qu'on leur accorde, on le donne à la fortune. Ainsi
puisse vous recevoir la couche de votre chaste épouse!
| [690] Immane busti pondus : intereat miser
Ubicumque potius, ne pater natum obruat,
Prematque patrem natus. Ad genua accido
Supplex, Ulysse, quamque nullius pedes
Nouere dextram, pedibus admoueo tuis.
695 Miserere matris, et preces placidus pias
Patiensque recipe; quoque te celsum altius
Superi leuarunt, mitius lapsos preme
Misero datur quodcumque, fortunae datur.
Sic te reuisat coniugis sanctae torus,
| [700] Puissent les jours de Laërte se prolonger jusqu'à
votre retour! Que votre fils vous reçoive dans votre
palais! Puisse-t-il enfin, allant même au delà de
vos voeux, passer en tige son aïeul, et son père
en sagesse. Ayez pitié d'une mère. C'est ma seule
consolation dans mes malheurs.
(Ulysse) Livrez-moi votre fils, et vous me prierez après.
(Andromaque) Sors de ta retraite, viens, déplorable enfant,
que ta mère n'a pu sauver. Voilà donc, ô Ulysse,
l'effroi de vos mille vaisseaux! un enfant !
| [700] Annosque, dum te recipit, extendat suos
Laerta! sic te iuuenis excipiat tuus,
Et uota uincens uestra felici indole,
Aetate auum transcendat, ingenio patrem!
Miserere matris : unicum afflictae mihi
705 Solamen hoc est. (Ulysses) Exhibe natum, et roga.
(Andromacha) Huc e latebris procede tuis,
Flebile matris furtum miserae.
Hic est, hic est, terror, Ulysse,
Mille carinis. Submitte manus,
| | [710] Prosterne-toi aux genoux de ton maître; embrasse-les
de tes mains suppliantes. Ne rougis pas de la nécessité que
la fortune impose aux malheureux. Oublie les rois
glorieux dont tu es sorti, oublie ton auguste aïeul
et l'éclat de son empire; oublie ton père Hector.
Prends les sentiments et l'attitude d'un captif, fléchis
le genou; et si tu ne comprends pas encore les
dangers qui te menacent, imite du moins les pleurs de ta mère.
Troie a déjà vu couler les larmes d'un jeune roi;
| [710] Dominique pedes supplice dextra
Stratus adora : nec turpe puta,
Quidquid miseros Fortuna iubet.
Pone ex animo reges atauos,
Magnique senis iura per omnes
715 Inclita terras excidat Hector.
Gere captiuum, positoque genu,
Si tua nondum funera sentis,
Matris fletus imitare tuae.
Vidit pueri regis lacrimas
| | [720] Priam enfant a fléchi la colère menaçante
du farouche Hercule : oui, ce héros redoutable,
qui terrassa tant de monstres, qui brisa les portes
de l'enfer, et sortit vainqueur du noir empire de
Pluton, se laissa vaincre par les larmes d'un enfant
"Règne, lui dit-il; je te rends ton sceptre. Monte
au trône de ton père, mais garde plus fidèlement que lui ta parole."
| [720] Et Troia prior, paruusque minas
Trucis Alcidae flexit Priamus.
Ille, ille ferox, cuius uastis
Viribus omnes cessere ferae;
Qui perfracto limine Ditis
725 Caecum retro patefecit iter,
Hostis parui uictus lacrimis :
«Suscipe, dixit, rector, habenas,
Patrioque sede celsus solio,
Sed sceptra fide meliore tene.»
| [730] Voilà quel fut le sort de Priam entre les mains d'un vainqueur
si généreux. 0 Grecs, imitez la modération d'Hercule. N'imiteriez-vous
que ses fureurs? Vous voyez à vos pieds un suppliant
non moins illustre que Priam. Il ne demande que la vie.
Quant au sceptre de Troie, que la fortune en dispose à son gré.
ULYSSE, ANDROMAQUE, ASTYANAX.
(Ulysse) Sans doute je suis touché des larmes, du dé-
sespoir d'une mère; mais je le suis plus encore en
songeant aux mères de la Grèce, dont cet enfant cau-
serait un jour le deuil.
| [730] Hoc fuit illo uictore capi.
Discite mites Herculis iras.
An sola placent Herculis arma?
Iacet ante pedes non minor illo
Supplice supplex, uitamque petit :
735 Regnum Troiae, quocumque uolet,
Fortuna ferat.
ULYYSES, ANDROMACHA, ASTYANAX.
(Ulysses) Matris quidem me moeror attonitae mouet :
Magis Pelasgae me tamen matres mouent,
Quarum iste magnos crescit in luctus puer.
| | [740] (Andromaque) Pourra-t-il jamais faire sortir notre ville
de ses cendres ? Troie peut-elle être relevée par de si
faibles mains? C'est fait de nous, si nous n'avons
pas d'autre espoir. Hélas! en l'état où nous sommes,
nous ne pouvons inspirer des craintes. Peut-être le
souvenir d'Hector enflammerait le courage de son fils?
Hector, hélas! fut traîné dans la poussière, et ce héros lui-même,
après la ruine de Troie, eût cédé au destin :
de pareils coups abattent les âmes les plus
fortes. Si vous voulez le punir, courbez son noble
front sous le joug de l'esclavage. Est-il un châtiment plus cruel?
donnez-lui des fers. Qui peut refuser cette grâce à un roi?
| [740] (Andromacha) An has ruinas urbis in cinerem datas
Hic excitabit? hae manus Troiam erigent?
Nullas habet spes Troia, si tales habet.
Non sic iacemus Troes, ut cuiquam metas
Possimus esse : spiritus genitor facit?
745 Sed nempe tractus : ipse post Troiam pater
Posuisset animos, magna quos frangunt mala.
Si poena petitur, quae peti grauior potest?
Famulare collo nobili subeat iugum.
Seruire liceat : aliquis hoc regi negat?
| [750] (Ulysse) Ce n'est pas moi, c'est Calchas qui la refuse.
(Andromaque) Artisan de mensonges et de crimes! lâche,
dont la main ne versa jamais de sang dans les combats,
mais dont les artifices et la perfidie ont été funestes
même à des Grecs, pourquoi imputer à Calchas
et aux dieux innocents un forfait que toi seul
as conçu ? Guerrier nocturne, qui n'as de courage
que pour assassiner un enfant, c'est la première fois que tu vas
signaler ton audace, seul et à la clarté du jour.
(Ulysse) La valeur d'Ulysse est assez connue des
Grecs, et ne l'est que trop des Troyens. Je ne veux
point perdre en vaines paroles un temps précieux.
Déjà notre flotte s'apprête à lever l'ancre.
| [750] (Ulysses) Non hoc Ulysses, sed negat Calchas tibi.
(Andromacha) O machinator fraudis, o scelerum artifex,
Virtute cuius bellica nemo occidit,
Dolis et astu maleficae mentis iacent
Etiam Pelasgi ; uatem et insontes deos
755 Praetendis? hoc est pectoris facinus tui,
Nocturne miles, fortis in pueri necem.
Iam solus audes aliquid, et claro die.
(Ulysses) Virtus Ulyssis Danaidis nota est satis,
Nimisque Phrygibus : non uacat uanis diem
| [760] (Andromaque) Accordez-moi quelques instants.
Souffrez qu'une mère rende les derniers devoirs à son fils,
et rassasie sa douleur par un dernier embrassement.
(Ulysse) Que ne puis-je céder aux mouvements de
mon coeur ! Je vous accorderai du moins ce qui dépend
de moi. Je vous laisse le temps que vous demandez.
Donnez un libre cours à vos larmes : les larmes soulagent l'infortune.
(Andromaque) O cher enfant, glorieux rejeton d'une race
éteinte, dernière victime que Troie eût encore à pleurer,
objet des craintes de la Grèce, vain espoir de ta mère,
| [760] Conterere uerbis : ancoras classis legit.
(Andromacha) Breuem moram largire, dum officium parens
Nato supremum reddo, et amplexu ultimo
Auidos dolores satio. (Ulysses) Misereri tui
Utinam liceret ! quod tamen solum licet,
765 Tempus moramque dabimus : arbitrio tuo
Implere lacrimis : fletus aerumnas leuat.
(Andromacha) O dulce pignus ! o decus lapsae domus !
Summumque Troiae funus ! o Danaum timor !
Genitricis o spes uana ! cui demens ego
| | [770] pour qui, dans mon aveuglement , je souhaitais
la gloire de ton père et les années prospères de Priam,
hélas! les dieux ne m'ont pas écoutée. Jamais, environné de l'appareil
imposant de la royauté, tu ne porteras le sceptre d'Ilion;
aucun peuple ne recevra tes lois, aucune nation vaincue
ne fléchira sous ton joug; tu ne poursuivras pas les
Grecs mis en fuite; tes coursiers ne traîneront pas
le fils d'Achille; tu n'exerceras pas tes faibles mains
en maniant des armes légères : ta jeune audace ne
s'éprouvera même pas contre les hôtes timides des
forêts. Ce jour solennel, qui ramène à chaque lustre
les jeux troyens, ne te verra pas, jeune héritier de
nos rois, guider un brillant et rapide escadron;
| [770] Laudes parentis bellicas, annos aui
Medios precabar : uota destituit deus.
Iliaca non tu sceptra regali potens
Gestabis aula; iura nec populis dabis,
Victasque gentes sub tuum mittes iugum :
775 Non Graia caedes terga : non Pyrrhum trahis ;
Non arma tenera parua tractabis manu;
Sparsasque passim saltibus latis feras
Audax sequeris; nec stato lustri die
Solemne referens Troici lusus sacrum,
| [780] tu ne viendras pas, dans nos temples, réglant tes pas
agiles sur le mode animé de la flûte phrygienne,
te mêler à nos danses antiques près des autels de
nos dieux. O genre de mort plus affreux que la
mort même! Nos murs verront donc un spectacle
plus déplorable que le trépas du grand Hector!
(Ulysse) Mettez fin à vos plaintes maternelles. Une
grande douleur ne peut s'arrêter d'elle-même.
(Andromaque) Pour pleurer, pour fermer les yeux à ce
petit enfant, hélas! avant sa mort, je ne vous demande,
Ulysse, que de courts instants.
| [780] Puer citatas nobilis turmas ages :
Non inter aras, mobili uelox pede,
Reuotante flexo concitos cornu modos,
Barbarica prisco templa saltatu coles.
O morte dira tristius leti genus!
785 Flebilius aliquid Hectoris magni nece
Muri uidebunt. (Ulysses) Rumpe iam fletus parens.
Magnus sibi ipse non facit finem dolor.
(Andromacha) Lacrimis, Ulysse (parua, quam petimus, mora est)
Concede, paruos ut mea condam manu
| [790] Tu meurs encore petit, mais déjà redoutable. Va, Troie
t'appelle. Va mourir libre, et rejoindre les Troyens
libres dans l'Élysée. (Astyanax) Ma mère , ayez pitié de moi !
(Andromaque) Que te sert de t'attacher aux vêtements et
aux mains de ta mère ? Tu ne peux trouver un asile
entre ses bras. En vain la tendre génisse qui entend
rugir un lion se serre en tremblant contre le flanc de sa mère;
l'animal furieux, écartant ce faible obstacle, saisit sa proie entre ses
dents cruelles, la déchire et l'emporte.
| [790] Viuentis oculos. Occidis paruus quidem,
Sed iam timendus. Troia te exspectat tua :
I, uade liber; liberos Troas uide.
(Astyanax) Miserere, mater! (Andromacha) Quid meus retines sinus,
Manusque matris? cassa praesidia occupas.
795 Fremitu leonis qualis audito tener
Timidum iuuencus applicat matri latus;
At ille saeuus, matre summota, leo,
Praedam minorem morsibus uastis premens,
Frangit, uehitque : talis e nostro sinu
| | [800] Ainsi notre ennemi va t'arracher de mon sein. Reçois donc,
cher enfant, ces baisers, ces pleurs, ces cheveux que je
m'arrache; et, plein de moi, va te présenter à ton
père. Mais redis-lui cependant les plaintes que son
Andromaque lui adresse : « Si les mânes conservent
leurs premiers sentiments, si l'amour survit
aux flammes du bûcher, cruel Hector, pourquoi
souffres-tu que ton Andromaque soit l'esclave d'un
Grec? Rien ne peut donc t'émouvoir dans le tombeau?
Achille a bien pu revenir sur la terre! »
Prends, te dis-je, prends, ton fils, ces cheveux et
ces larmes, restes des offrandes dont j'honorai les cendres d'un époux.
Reçois ces derniers baisers, pour les rendre à ton père;
| [800] Te rapiet hostis. Oscula et fletus, puer,
Lacerosque crines excipe, et plenus mei
Occurre patri : pauca maternae tamen
Perfer querelae uerba : Si manes habent
Curas priores, nec perit flammis amor,
805 Seruire Graio pateris Andromachen iugo,
Crudelis Hector? lentus et segnis iaces?
Rediit Achilles. Sume nunc iterum comas,
Et sume lacrimas, quidquid e misero uiri
Funere relictum est; sume, quae reddas tuo
| [810] mais laisse-moi ta robe, elle consolera ma douleur.
Elle a touché le tombeau et les cendres qui me sont chères; mes lèvres
recueilleront avidement tout ce qui peut y rester de mon Hector.
(Ulysse) (aux soldats.) Ses plaintes ne finiraient pas.
Emportez cet enfant, qui retient encore notre flotte.
CHOEUR DE TROYENNES.
Tristes captives, en quels lieux irons-nous servir?
Sera-ce au milieu des montagnes de la Thessalie, ou
dans la fraîche vallée de Tempé? dans la Phthie si
féconde en guerriers? sur le sol rocailleux de Trachine,
où paissent des taureaux vigoureux,
| [810] Oscula parenti : matri hanc solatio
Relinque uestem; tumulus hanc tetigit meus,
Manesque cari : quidquid hic cineris latet,
Scrutabor ore. (Ulysses) Nullus est flendi modus.
Abripite propere classis Argolicœ moram.
CHORUS TROADUM.
815 Quae uocat sedes habitanda captas?
Thessali montes, et opaca Tempe?
An uiros tellus dare militares
Aptior Phthie? meliorque fetu
Fortis armenti lapidosa Trachin?
| | [820] ou dans Iolchos, hardie dominatrice des flots? Sera-ce
dans la Crète fameuse par ses cent villes, dans l'humble
Gortyne, ou dans la stérile Triccé? Sera-ce dans la
plaine de Mothone couverte de houx épineux, ou dans
cette ville placée sous les ombrages de l'Oeta, et d'où
partirent ces guerriers dont les flèches furent deux
fois si fatales à ma patrie? Habiterons-nous les maisons éparses
d'Olène, Pleuron qui encourut la colère d'une chaste déesse,
Trézène bâtie sur la côte sinueuse de la mer,
| [820] An maris uasti domitrix Iolcos ?
Urbibus centum spatiosa Crete?
Parua Gortyne, sterilisque Tricce?
An frequens ruscis leuibus Mothone?
Quae sub Oetaeis latebrosa siluis
825 Misit infestos Troiae ruinis
Non semel arcus?
Olenos tectis habitata raris?
Virgini Pleuron inimica diuae?
An maris lati sinuosa Troezen?
| | [830] ou dans le royaume de Prothoüs, près du Pélion orgueilleux,
qui servit de troisième degré pour escalader le ciel? C'est là,
dans un antre creusé au pied de la montagne, que
le monstrueux Chiron donnait à son disciple farouche
les premières leçons de la guerre; c'est là
que, chantant les combats sur sa lyre sonore, il
allumait déjà dans ce jeune coeur la soif de la
vengeance et du sang.
Serons-nous emmenées à Caryste, fameuse par ses
marbres de diverses couleurs; à Chalcis que baignent
les flots toujours agités de l'Euripe;
| [830] Pelion regnum Prothoi superbum,
Tertius caelo gradus? hic recumbens
Montis exesi spatiosus antro,
Iam trucis Chiron pueri magister,
Tinnulas plectro feriente chordas,
835 Tunc quoque ingentes acuebat iras
Bella canendo.
An ferax uarii lapidis Carystos?
An premens litus maris inquieti
Semper Euripo properante Chalcis?
| | [840] dans les îles Calydna, où le navigateur aborde par tous
les vents; à Gonoesse, où leur souffle se fait toujours sentir;
à Énispe, qui craint la froide haleine de Borée;
à Péparèthe, située sur le penchant de la
côte de l'Attique; à Éleusis, si fidèle à ses rites
mystérieux? Verrons-nous l'ancienne Salamine,
patrie d'Ajax; Calydon, fameuse par le monstre
qui désola ses campagnes ; ou ces plaines que le
Titaresse, près de son embouchure, baigne de ses
eaux paresseuses? Verrons-nous Bessa et Scarphé,
ou l'antique Pylos, Pharis, ou Pise,
| [840] Quolibet uento faciles Calydnae?
An carens nunquam Gonoessa uento?
Quaeque formidat Borean Enispe?
Attica pendens Peparethos ora?
An sacris gaudens tacitis Eleusin?
845 Numquid Aiacis Salamina ueram?
Aut fera notam Calydona saeua?
Quasque perfundit subiturus aequor
Segnibus terras Titaressos undis?
Bessan et Scarphen? Pylon an senilem?
| | [850] célèbre par ses couronnes et son temple de Jupiter?
Que la tempête affreuse nous entraîne loin de
notre patrie, nous jette en quelque contrée que ce
soit; mais du moins loin de Sparte, où naquit ce
monstre non moins funeste aux Grecs qu'aux
Troyens; loin d'Argos et de Mycènes, où règne la
race cruelle de Pélops; loin de la chétive Nérite,
plus petite encore que Zacynthe, loin des écueils
dangereux de la perfide Ithaque!
Mais vous, malheureuse Hécube, quel sort vous
attend ? Quel sera votre maître?
| [850] Pharin? an Pisam, Iouis et coronis
Elida claram?
Quolibet tristis miseras procella
Mittat, et donet cuicumque terme,
Dum luem tantam Troiae atque Achiuis
855 Quae tulit, Sparte procul absit : absit
Argos, et saeui Pelopis Mycenae;
Neritos parua, breuior Zacyntho,
Et nocens saxis Ithace dolosis.
Quod manet fatum, dominusque quis te,
| [860] A quel peuple vous donnera-t-il en spectacle?
Près de quel roi finirez-vous votre misère?
ACTE QUATRIÈME.
HÉLÈNE, ANDROMAQUE, HÉCUBE , POLYXÈNE,
personnage muet.
(Hélène) (à part.) Tout hymen funeste, affreux, rempli
de gémissements et de larmes, de carnage et de
sang , doit être formé sous les auspices d'Hélène.
On veut que je nuise encore aux Phrygiens, même
après leur chute; que j'annonce le faux hymen de
Pyrrhus, et que j'offre à Polyxène les ornements et
les habits dont en Grèce se pare la nouvelle épouse.
C'est donc moi qui dois l'abuser; c'est par ma perfidie
que périra la soeur de Pâris! Trompons cette infortunée;
son sort, je pense, en sera moins cruel.
| [860] Aut quibus terris, Hecube, uidendam
Ducet? in cuius moriere regno?
ACTUS QUARTUS.
HELENA, ANDROMACHA, HECUBA, POLYXENA, MUTA
PERSONA.
(Helena) Quicumque hymen funestus, illaetabilis,
Lamenta, caedes, sanguinem, gemitus habet,
Est auspice Helena dignus. Euersis quoque
865 Nocere cogor Phrygibus : ego Pyrrhi toros
Narrare falsos iubeor; ego cultus dare,
Habitusque Graios : arte capietur mea,
Meaque fraude concidet Paridis soror.
Fallatur: ipsi leuius hoc equidem reor.
| |  |