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[1050] et les hauteurs de l'Ida s'effacer insensiblement dans le
lointain! Alors, montrant encore du doigt la rive où Troie est
couchée, la mère et son fils se diront l'un à l'autre : Ilion
est à cette place où un nuage de fumée monte en tournoyant dans les
airs. C'est à ce signe que les Troyens reconnaîtront leur patrie.
ACTE CINQUIÈME
LE MESSAGER, ANDROMAQUE, HÉCUBE.
(Messager) 0 destinée cruelle, affreuse, horrible, lamentable!
Mars, pendant une guerre de dix ans, a-t-il rien vu de si inhumain,
de si barbare! Par où commencerai-je mon triste récit?
| [1050] Celsa quum longe latitabit Ide?
Tum puer matri, genitrixque nato,
Troia qua iaceat regione monstrans,
Dicet, et longe digito notabit :
Ilium est illic, ubi fumus alte
1055 Serpit in caelum, nebulaeque turpes.
Troes hoc signo patriam uidebunt.
ACTUS QUINTUS.
NUNTIUS, ANDROMACHA, HECUBA.
(Nuntius) O dira fata, saeua, miseranda, horrida,
Quod tam ferum, tam triste bis quinis scelus
Mars uidit annis? quid prius referens gemam?
| [1060] A qui des deux raconterai-je d'abord le malheur qui
touche chacune de vous?
(Hécube) Quelque malheur que vous pleuriez, c'est
toujours le mien que vous pleurerez. Chacun ici ne
sent que ses pertes particulières; moi je porte tout
le poids du désastre commun. Tout ce qui périt
m'appartient: il n'est pas un infortuné qui ne me
soit uni par quelque lien.
(Messager) (à Hécube) Votre fille a été immolée;
(à Andromaque) votre fils, précipité du haut du
rempart. Mais l'un et l'autre ont souffert la mort
avec courage.
(Andromaque) Retracez-nous le détail funeste de ce double
forfait. Une âme affligée se complaît dans tout ce qui peut nourrir
sa douleur. Parlez donc, et n'omettez aucune circonstance.
(Messager) Il ne reste plus de la ville superbe de Troie
| [1060] Tuosne potius, an tuos luctus, anus?
(Hecuba) Quoscumque luctus fleueris, flebis meos.
Sua quemque tantum, me omnium clades premit.
Mihi cuncta pereunt : quisquis est, Hecubae est, miser.
(Nuntius) Mactata uirgo est : missus e muris puer.
1065 Sed uterque letum mente generosa tulit.
(Andromacha) Expone seriem caedis, et duplex nefas
Prosequere : gaudet magnus aerumnas dolor
Tractare totas : ede, et enarra omnia.
(Nuntius) Est una magna turris e Troia super,
| | [1070] que cette tour au sommet de laquelle Priam se
rendait d'ordinaire; de là ce prince, placé derrière
les créneaux, observait les combats et dirigeait les
mouvements de ses troupes, tenant son petit-fils
entre ses bras, et lui montrant Hector qui, le fer
et la flamme à la main , poursuivait les Grecs effrayés.
Ce vieillard faisait admirer au jeune enfant
les exploits de son père. Cette tour, autrefois remarquable
entre toutes, et qui faisait l'ornement de nos
murailles, est maintenant un rocher cruel, autour
duquel s'assemblent en foule les chefs et les soldats.
Tous ont quitté leurs vaisseaux; les uns couvrent
une vaste colline,
| [1070] Assueta Priamo; cuius e fastigio
Summisque pinnis arbiter belli sedens
Regebat acies : turre in hac blando sinu
Fouens nepotem, quum metu uersos graui
Danaos fugaret Hector et ferro, et face,
1075 Paterna puero bella monstrabat senex.
Haec nota quondam turris, et muri decus,
Nunc saeua cautes, undique affusa ducum
Plebisque turba cingitur : totum coit
Ratibus relictis uulgus : his collis procul
| | [1080] d'où la vue s'étend au loin dans la plaine;
les autres, quoique placés au sommet d'une roche,
se dressent encore sur la pointe du pied; d'autres
montent sur les pins, les lauriers, les hêtres,
qui tremblent sous le poids dont leur cime est chargée.
Ceux-ci gravissent le sommet escarpé d'une montagne :
ceux-là se tiennent sur quelque reste de maison à demi consumée;
d'autres saisissent les pierres saillantes de nos murs en ruines;
quelques-uns même, ô sacrilége! assis sur le tombeau d'Hector,
contemplent le spectacle barbare.
A travers cet espace rempli de spectateurs,
| [1080] Aciem patenti liberam praebet loco;
His alta rupes, cuius e cacumine
Erecta summos turba librauit pedes.
Hunc pinus, illum laurus, hunc fagus gerit,
Et tota populo silua suspenso tremit.
1085 Extrema montis ille praerupti petit,
Semiusta at ille tecta, uel saxum imminens
Muri cadentis pressit : atque aliquis (nefas!)
Tumulo ferus spectator Hectoreo sedet.
Per spatia late plena sublimi gradu
| | [1090] on vit s'avancer fièrement le roi d'Ithaque, tenant de
la main droite le petit-fils de Priam. L'enfant le suit
d'un pas assuré jusqu'au haut des remparts. Arrivé devant la tour,
il promène autour de lui ses regards intrépides,
sans éprouver le moindre effroi.
Tel un lionceau, trop jeune et trop faible encore
pour s'élancer sur sa proie, a déjà cependant un
air menaçant, essaye de mordre, et montre en lui
toute la fierté du roi dès forêts; ainsi Astyanax,
même entre les mains de son ennemi, excitait
l'admiration des soldats, des chefs, d'Ulysse lui-même.
Objet des pleurs d'une si grande multitude,
| [1090] Incedit Ithacus, paruulum dextra trahens
Priami nepotem : nec gradu segni puer
Ad alta pergit moenia. Ut summa stetit
Pro turre, uultus huc et huc acres tulit,
Intrepidus animo : qualis ingentis ferae
1095 Paruus tenerque fetus, et nondum potens
Saeuire dente, iam tamen tollit minas,
Morsusque inanes tentat, atque animis tumet :
Sic ille dextra prensus hostili puer
Ferox, superne mouerat uulgum ac duces,
| [1100] lui seul ne pleure pas ; et tandis qu'Ulysse, instruit
par le devin, répétait les prières et les paroles sacrées,
et suppliait les dieux cruels d'accepter ce sacrifice,
l'enfant se précipite de lui-même au milieu de l'empire de Priam.
(Andromaque) Jamais l'habitant de la Colchide ou le Scythe
vagabond, jamais ces peuplades sauvages répandues
autour de la mer Caspienne, poussèrent-ils si loin la
cruauté? Non , le farouche Busiris lui-même n'immola
jamais sur ses autels une si tendre victime, et Diomède ne fit jamais
dévorer par ses chevaux cruels les membres d'un enfant.
| [1100] Ipsumque Ulyssem : non flet e turba omnium,
Qui fletur : ac dum uerba fatidici et preces
Concipit Ulysses uatis, et saeuos ciet
Ad sacra superos, sponte desiluit sua
In media Priami regna.
1105 (Andromacha) Quis Colchus hoc, quis sedis incertae Scytha
Commisit? aut quae Caspium tangens mare
Gens iuris expers ausa? Non Busiridis
Puerilis aras sanguis aspersit feri ;
Nec parua gregibus membra Diomedes suis
| [1110] O mon fils, qui ensevelira ton corps et le confiera au tombeau?
(Messager) Après cette chute, que peut-il rester de
votre fils ? ses membres brisés sont épars çà et là.
L'éclat de sa beauté, les grâces de son visage, ces
traits nobles qui rappelaient son père, tout a été
détruit, lorsqu'il est tombé si pesamment sur la
terre. Sa tête s'est brisée contre le roc, et les débris
sanglants en ont jailli de toutes parts. II n'est
plus, hélas! qu'un corps défiguré.
(Andromaque) C'est encore par là qu'il ressemble à son père.
(Messager) Dès que cet enfant fut tombé de la tour fatale,
| [1110] Epulanda posuit. Quis tuos artus tenet,
Tumuloque tradet? (Nuntius) Quos enim praeceps locus
Reliquit artus? ossa disiecta et graui
Elisa casu, signa clari corporis,
Et ora, et illas nobiles patris notas
1115 Confudit imam pondus ad terram datum.
Soluta ceruix : silicis impulsu caput
Ruptum, cerebro penitus expresso : iacet
Deforme corpus. (Andromacha) Sic quoque est similis patri.
(Nuntius) Praeceps ut altis cecidit e muris puer,
| | [1120] tous les Grecs, pleurant encore sur le
crime qu'ils venaient de commettre, courent avec
le même empressement vers le tombeau d'Achille, où
doit s'accomplir un autre forfait. Ce tombeau, au
pied duquel viennent expirer d'un côté les flots de la
mer de Rhété, regarde de l'autre un espace circulaire,
qui, par une pente douce, s'élève insensiblement
en forme d'amphithéâtre. La foule empressée
couvre tout le rivage. Les uns songent que ce sacrilice va lever les
obstacles qui arrêtent la flotte; les autres s'applaudissent de voir éteindre
la race de leurs ennemis.
| [1120] Fleuitque Achiuum turba, quod fecit, nefas;
Idem ille populus aliud ad facinus redit,
Tumulumque Achillis. Huius extremum latus
Rhoetea leni uerberant fluctu uada.
Auersa cingit campus, et cliuo leui
1125 Erecta medium uallis includens locum
Crescit theatri more. Concursus frequens
Impleuit omne litus. Hi classis moras
Hac morte solui rentur; hi stirpem hostium
Gaudent recidi : magna pars uulgi leuis
| | [1130] La multitude inconsidérée condamne ce meurtre,
tout en le contemplant. Les Troyens eux-mêmes s'empressent aux
funérailles de leur princesse, et, tremblants de crainte, regardent
tomber ce dernier reste de la puissance de Troie. Tout à
coup on voit briller les flambeaux comme dans une
pompe nuptiale. Hélène, triste et la tête baissée,
conduit la jeune épouse. Les Troyens souhaitaient
tout bas à Hermione un pareil hymen, ou que l'impudique
Hélène fût remise de la même manière entre les mains de
son époux. Les deux peuples étaient également saisis d'horreur.
Polyxène s'avance, baissant modestement les yeux;
mais une aimable rougeur colore ses joues,
| [1130] Odit scelus, spectatque : nec Troes minus
Suum frequentant funus, et pauidi metu
Partem ruentis ultimam Troiae uident.
Quum subito, thalami more, praecedunt faces.
It pronuba illic Tyndaris, moestum caput
1135 Demissa : tali nubat Hermione modo,
Phryges precantur : sic uiro turpis suo
Reddatur Helene. Terror attonitos tenet
Utrosque populos : ipsa deiectos gerit
Vultus pudore; sed tamen fulgent genae,
| | [1140] et sa beauté qui va disparaître brille d'un éclat plus vif encore.
Ainsi la lumière de Phébus n'est jamais plus douce que
lorsque ce dieu est près de se cacher dans l'onde,
et que la nuit, ramenant les étoiles dans le ciel,
fait déjà pâlir le flambeau du jour. La foule est
frappée de tant de grâces : on les admire d'autant
plus qu'elles vont bientôt périr. Les uns s'attendrissent
sur sa beauté, les autres sur sa jeunesse; ceux-là, sur
ce triste exemple des vicissitudes du sort; mais
tous sont émus du courage avec lequel elle marche à
la mort. Elle précède Pyrrhus, et tous les coeurs
frémissent, saisis à ta fois d'admiration et de pitié.
| [1140] Magisque solito splendet extremus decor :
Ut esse Phoebi dulcius lumen solet
Iam iam cadentis, astra quum repetunt uices,
Premiturque dubius nocte uicina dies.
Stupet omne uulgus; et fere cuncti magis
1145 Peritura laudant : hos mouet formae decus,
Hos mollis aetas, hos uagae rerum uices.
Mouet animus omnes fortis, et leto obuius.
Pyrrhum antecedit : omnium mentes tremunt :
Mirantur, ac miserantur. Ut primum ardui
| | [1150] A peine le fils d'Achille est-il arrivé au sommet du
tertre, et sur le haut du tombeau de son père, que
cette fille courageuse, sans reculer d'un pas, le regarde
d'un air intrépide, attendant le coup de la mort.
Ce dernier trait d'audace étonne les esprits ; et Pyrrhus,
ô prodige nouveau! Pyrrhus lui-même est lent à
frapper. Enfin il plonge le fer tout entier dans le. sein
de la victime. Le sang s'échappe à grands flots de la
blessure profonde. Mais les sentiments de cette héroine
ne se démentent pas à son dernier moment;
| [1150] Sublime montis tetigit, atque alte edito
Iuuenis paterni uertice in busti stetit,
Audax uirago non tulit retro gradum ,
Conuersa ad ictum stat truci uultu ferox.
Tam fortis animus omnium mentes ferit :
1155 Nouumque monstrum est, Pyrrhus ad caedem piger.
Ut dextra ferrum penitus exacta abdidit,
Subitus, recepta morte, prorupit cruor
Per uulnus ingens : nec tamen, moriens, adhuc
Deponit animos; cecidit, ut Achilli grauem
| [1160] elle tombe avec toute l'impétuosité de la colère,
comme pour rendre plus pesante, par un dernier
effort, la terre qui couvre Achille. Les deux nations
en gémirent; les Troyens étouffèrent leurs sanglots;
les vainqueurs firent éclater leur douleur. Ainsi
s'est accompli le sacrifice. Mais le sang de la victime
n'est pas demeuré sur la terre; il a disparu, absorbé
en un moment par le tombeau cruel.
(Hécube) Partez donc, fils de Danaüs; retournez paisiblement
dans votre patrie. Voguez à pleines voiles vers vos foyers chéris.
Vous n'avez plus rien à craindre, délivrés d'une jeune fille et d'un enfant.
La guerre est achevée. Où porterai-je mes larmes ?
| [1160] Factura terram, prona, et irato impetu.
Uterque fleuit coetus : at timidum Phryges
Misere gemitum : clarius uictor gemit.
Hic ordo sacri : non stetit fusus cruor,
Humoue summa fluxit : obduxit statim,
1165 Saeuusque totum sanguinem tumulus bibit.
(Hecuba) Ite, ite, Danai; petite iam tuti domos,
Optata uelis maria diffusis secet
Secura classis : concidit uirgo, ac puer.
Bellum peractum est : quo meas lacrimas feram?
| [1170] Quand serai-je délivrée de cette triste et trop longue
existence? Qui dois-je pleurer? ma fille ou mon
petit-fils, mon époux ou ma patrie, ou toutes mes
pertes ensemble et ma propre misère? O mort,
unique objet de mes voeux; toi dont la main cruelle
moissonne des enfants et de jeunes filles, et qui es
partout ailleurs si prompte à frapper, je suis donc
la seule que tu craignes et que tu évites! En vain je
t'ai cherchée une nuit entière parmi les feux, les
épées et les dards : tu me fuyais, et je n'ai pu périr
par le fer ennemi, sous les ruines de ma patrie,
parmi les flammes qui la dévoraient : hélas! et j'étais à côté de Priam !
(Messager) Déjà l'on déploie les voiles; les navires s'agitent.
| [1170] Ubi hanc anilis exspuam leti moram?
Natam an nepotem, coniugem an patriam fleam?
An omnia? an me? Sola mors uotum meum.
Infantibus uiolenta , uirginibus uenis,
Ubicumque properas, saeua : me solam times,
1175 Vitasque : gladios inter ac tela et faces
Quaesita tota nocte, cupientem fugis.
Non hostis, aut ruina, non ignis meos
Absumsit artus : quam prope a Priamo steti ?
(Nuntius) Repetite celeri maria, captiuae, gradu.
| | [1180] Hâtez-vous, captives, de vous rendre au rivage.
| [1180] Iam uela puppis laxat, et classis mouet.
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