Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Sénèque, Hercule furieux

Acte II

  Vers 205-591

[200] mais elle est sure. Plus haut l'on est placé, plus la chute est à craindre. Mais j'aperçois Mégare, qui vient éplorée et les cheveux en désordre, accompagnée de sa jeune famille. Le vieux père d'Alcide les suit à pas lents. ACTE DEUXIÈME. MÉGARE, AMPHITRYON. (Mégare) Dominateur de l'Olympe, arbitre du monde, mettez enfin un terme à mes douleurs. Pour moi jamais un jour paisible : un malheur toujours en appelle un autre. A peine mon époux est-il de retour, qu'on lui suscite un nouvel ennemi. [200] Sordida paruae fortuna domus :
Alte uirtus animosa cadit.
Sed moesta uenit crine soluto
Megara, paruum comitata gregem;
Tardusque senio graditur Alcidae parens.
ACTUS SECUNDUS.
MEGARA, AMPHITRYON.
205 (Megara) O magne Olympi rector, et mundi arbiter,
Iam statue tandem grauibus aerumnis modum,
Finemque cladi! Nulla lux unquam mihi
Secura fulsit : finis alterius mali
Gradus est futuri. Protenus reduci nouus
[210] Avant que sa présence ait rendu la joie à sa famille, on le force à partir pour de nouveaux combats. L'intervalle d'un ordre à l'autre est son seul relâche, son seul repos. Toujours l'implacable Junon le poursuit. A-t-elle au moins épargné son enfance? non. Il a vaincu des monstres avant de les pouvoir connaître. Deux serpents, la crête dressée, s'avancent vers son berceau : l'enfant intrépide rampe à leur rencontre, fixe un oeil indifférent sur leurs yeux enflammés, [210] Paratur hostis : antequam laetam domum
Contingat, aliud iussus ad bellum meat.
Nec ulla requies, tempus aut ullum uacat,
Nisi dum iubetur. Sequitur a primo statim
Infesta Iuno. Numquid immunis fuit
215 Infantis aetas? monstra superauit prius,
Quam nosse posset. Gemina cristati caput
Angues ferebant ora, quos contra obuius
Reptauit infans; igneos serpentium
Oculos remisso lumine ac placido intuens,
[220] endure d'un air serein leurs étreintes; et ses jeunes mains, en tordant leurs cous gonflés de venin, préludaient à sa victoire sur l'hydre de Lerne. Il atteint à la course la biche légère du Ménale, fière de l'or qui brillait sur son front; étouffe entre ses bras nerveux ce lion, l'effroi de Némée. Rappellerai-je les chevaux cruels du roi de Thrace, et ce roi livré lui-même à leur voracité? Et l'horrible sanglier du sombre Érymanthe, la terreur des forêts d'Arcadie? [220] Arctos serenis uultibus nodos tulit,
Et tumida tenera guttura elidens manu,
Prolusit hydrae. Maenali pernix fera,
Multo decorum praeferens auro caput,
Deprensa cursu est. Maximus Nemeae timor,
225 Gemuit lacertis pressus Herculeis leo.
Quid stabula memorem dira Bistonii gregis,
Suisque regem pabulum armentis datum?
Solitumque densis hispidum Erymanthi iugis
Arcadia quatere nemora Maenalium suem?
[230] Et ce taureau si redouté des cent villes de la Crète? Hercule, aux confins de l'Hespérie, près du rivage de Tartesse, terrasse le triple Géryon, s'empare de son riche troupeau, et les herbages du Cithéron recueillent ces génisses nées sur les plages d'Occident. On l'envoie aux climats du Midi, contrées que le soleil brûle de ses feux les plus ardents: là, il sépare deux montagnes, et, rompant cette barrière de l'Océan, il ouvre un large passage à ses ondes. De là pénétrant dans les riches forêts des Hespérides, [230] Taurumque centum non leuem populis metum?
Inter remotos gentis Hesperiae greges
Pastor triformis litoris Tartessii
Peremptus : acta est praeda ab Occasu ultimo;
Notum Cithaeron pauit Oceano pecus.
235 Penetrare iussus Solis aestiui plagas,
Et adusta medius regna quae torret dies,
Utrinque montes soluit; abrupto obiice,
Latam ruenti fecit Oceano uiam.
Post haec, adortus nemoris opulenti domos,
[240] il ravit les trésors que gardait un dragon vigilant. N'a-t-il pas détruit par le feu l'hydre toujours renaissante, et donné la mort à ce monstre qui semblait immortel? Ses flèches jusque dans les nues ont atteint les oiseaux du Stymphale, qui de leurs ailes déployées obscurcissaient le jour. Cette fière ennemie de l'hymen, la reine vierge du Thermodon, a senti le pouvoir de ses armes. Enfin ses mains glorieuses, après tant de hauts faits, n'ont pas dédaigné l'ignoble tâche de purifier les étables d'Augias. Mais que lui revient-il de tous ces travaux? Le voilà banni du monde qu'il a défendu. [240] Aurifera uigilis spolia serpentis tulit.
Quid? saeua Lernae monstra; numerosum malum,
Non igne demum uicit, et docuit mori ?
Solitasque pennis condere obductis diem
Petiit ab ipsis nubibus Stymphalidas?
245 Non uicit illum caelibis semper tori
Regina gentis uidua Thermodontiae :
Nec ad omne clarum facinus audaces manus
Stabuli fugauit turpis Augiae labor.
Quid ista prosunt? orbe defenso caret.
[250] La terre, qui lui devait la paix, ne s'aperçoit que trop de son absence. Le crime heureux usurpe le nom de vertu; les bons sont opprimés par les méchants; la force fait le droit; les lois se taisent devant la violence. Mes yeux ont vu mes frères impitoyablement massacrés en défendant le trône de son père; j'ai vu périr jusqu'au dernier de l'illustre race de Cadmus. La couronne a été ravie à mon père, entraînant dans sa chute la tête auguste qui la portait. 0 déplorable Thèbes! toi qui donnas le jour à tant d'immortels, sous quel maître es-tu réduite à trembler? [250] Sensere terrae pacis auctorem suae
Abesse terris. Prosperum ac felix scelus
Virtus uocatur : sontibus parent boni;
Ius est in armis, opprimit leges timor.
Ante ora uidi nostra, truculenta manu
255 Natos paterni cadere regni uindices,
Ipsamque Cadmi nobilis stirpem ultimam
occidere : uidi regium capitis decus
Cum capite raptum. Quis satis Thebas fleat?
Ferax deorum terra, quem dominum tremis?
[260] Toi dont le sein fertile enfanta des phalanges armées, dont un fils de Jupiter, Amphion, a construit les murailles par le seul pouvoir des sons de sa lyre ; pour qui le père des dieux quitta souvent les régions éthérées; dont l'heureux séjour tant de fois attira les dieux sur la terre ; qui as donné et, j'ose le dire, donneras encore des habitants à l'Olympe, sous quel joug avilissant es-tu donc tombée? Racede Cadmus, cité d'Amphion, eh quoi! vous craignez un lâche, un banni? [260] E cuius aruis, eque foecundo sinu
Stricto iuuentus orta cum ferro stetit,
Cuiusque muros natus Amphion Ioue
Struxit, canoro saxa modulatu trahens;
In cuius urbem non semel diuum parens
265 Caelo relicto uenit; haec quae caelites
Recepit, et quae fecit, et (fas sit loqui)
Fortasse faciet, sordido premitur iugo.
Cadmea proles, ciuitasque Amphionis,
Quo recidistis7 Tremitis ignauum exsulem,
[270] Le rebut de sa propre patrie devient l'oppresseur de la nôtre? Et ce héros qui poursuit le crime et sur la terre et sur les mers, dont la main vengeresse brise le sceptre aux mains des tyrans, on l'opprime en son absence; il lui faut subir ce qu'il a réprimé. Lycus, un vagabond, trône insolemment dans la Thèbes d'Hercule ! Le héros va revenir, et va punir. On le verra soudain reparaître sur la terre. II saura bien retrouver son chemin, ou, s'il le faut, s'en ouvrir un lui-même. Ah! reviens, reviens, je t'en conjure. Rentre en vainqueur dans ta maison vaincue. Sors du gouffre infernal; [270] Suis carentem finibus, nostris grauem?
Qui scelera terra, quique persequitur mari,
Ac saeua iusta sceptra confringit manu,
Nunc seruit absens, fertque quae ferri uetat;
Tenetque Thebas exsul Herculeas Lycus.
275 Sed non tenebit : aderit, et poenas petet,
Subitusque ad astra emerget; inueniet uiam,
Aut faciet. Adsis sospes et remees, precor,
Tandemque uenias uictor ad uictam domum.
Emerge, coniux, atque dispulsas manu
[280] que ta main dissipe les ténèbres. La voie est-elle fermée et le retour interdit? eh bien ! perce la voûte du globe, dusses-tu mettre au grand jour tout ce que recèle le séjour de la mort. Tu as bien pu jadis creuser le lit d'un fleuve en déchirant une montagne, et créer du même coup le vallon de Tempé. Poussé par ta vaste poitrine, un mont s'écarte à droite, un mont s'écarte à gauche, et la voie est ouverte à l'impétueux torrent de la Thessalie. Qu'un semblable effort aujourd'hui te rende à ton père, à tes enfants, à ta patrie! [280] Abrumpe tenebras : nulla si retro uia,
Iterque clausum est, orbe diducto redi,
Et quidquid atra nocte possessum latet,
Emitte tecum : dirutis qualis iugis
Praeceps citato flumini quaerens iter,
285 Quondam stetisti , scissa quum uasto impetu
Patuere Tempe; pectore impulsus tuo
Huc mons et illuc cecidit, et rupto aggere
Noua cucurrit Thessalus torrens uia;
Talis parentes, liberos, patriam petens,
[290] Romps la voûte de l'abîme où tout vient finir ; qu'il regorge tout ce qu'il a dévoré depuis le commencement des siècles; et que le peuple des mânes, peuple sans souvenirs, et tremblant à la seule vue du jour, soit chassé devant toi. Exécuter simplement un ordre donné, c'est trop peu pour Hercule. Mais je parle trop haut pour qui ne sait quel sort l'attend. Hélas! quand pourrai-je, cher époux, toucher ta main, te serrer dans mes bras, me plaindre à toi de ta longue absence et de ton oubli? 0 souverain des dieux, qu'il revienne, [290] Erumpe, rerum terminos tecum efferens;
Et quidquid auida tot per annorum gradus
Abscondit aetas, redde; et oblitos sui,
Lucisque pauidos ante te populos age.
Indigna te sunt spolia, si tantum refers,
295 Quantum imperatum est. Magna sed nimium loquor,
Ignara nostrae sortis. Unde illum mihi,
Quo te tuamque dexteram amplectar, diem,
Reditusque lentos nec mei memores querar?
Tibi, o deorum ductor, indomiti ferent
[300] et je te voue cent taureaux indomptés ! Déesse des moissons, j'accomplirai tes rites sacrés dans la mystérieuse Eleusis ; et, la torche à la main , je saurai voir et me taire! Ah ! il me semblerait que mes frères me sont rendus, et que mon père tient encore d'une heureuse main le sceptre de Thèbes. Un pouvoir plus fort te retient-il captif? eh bien! nous irons te rejoindre. Ou reviens nous défendre, ou entraîne-nous tous avec toi. Hélas! il le faudra, puisqu'aucun dieu n'a pitié de notre infortune. (Amphitryon) Compagne de mon fils, [300] Centena tauri colla : tibi, frugum potens,
Secreta reddam sacra : tibi muta fide
Longas Eleusi tacita iactabo faces.
Tum restitutas fratribus rebor meis
Animas, et ipsum regna moderantem sua
305 Florere patrem. Si qua te maior tenet
Clausum potestas, sequimur : aut omnes tuo
Defende reditu sospes, aut omnes trahe.
Trahes, nec ullus eriget fractos deus.
(Amphitryon) O socia nostri sanguinis , casta fide
[310] chaste gardienne de la couche et des enfants d'Hercule, ouvre ton âme à l'espérance, et rappelle ton courage. Il reviendra, n'en doute pas, et sortira de cette épreuve comme des autres, toujours plus grand. (Mégare) Les malheureux croient aisément ce qu'ils désirent. (Amphitryon) Dis plutôt que, prompts à s'alarmer, ils regardent comme inévitables les périls qui les menacent. La crainte ne voit que malheurs dans l'avenir. (Mégare) Enseveli dans cette nuit profonde où le monde pèse sur lui , comment reviendra-t-il chez les vivants ? (Amphitryon) Comme il est revenu des rivages brûlants dé la Libye, [310] Seruans torum natosque magnanimi Herculis,
Meliora mente concipe, atque animum excita.
Aderit profecto, qualis ex omni solet
Labore, maior. (Megara) Quod nimis miseri uolunt,
Hoc facile credunt. (Amphitryon) Immo quod metuunt nimis,
315 Nunquam amoueri posse, nec tolli putant :
Prona est timori semper in peius fides.
(Megara) Demersus, ac defossus, et toto insuper
Oppressus orbe, quam uiam ad superos habet?
(Amphitryon) Quam tunc habebat, quum per arentem plagam,
[320] au milieu de ces sables aussi mobiles que la mer orageuse qui chaque jour les couvre deux fois, et autant de fois les laisse à découvert. Hercule abandonna son vaisseau engagé parmi les écueils et les Syrtes, et franchit à pied les abîmes de la mer. (Mégare) Rarement l'injuste fortune pardonne aux grandes vertus. Le danger ne se brave pas impunément tant de fois. Le sort peut frapper longtemps au hasard, et rencontrer juste à la fin. Mais voici le farouche Lycus. Le sceptre usurpé s'agite dans sa main; la menace est sur son front; [320] Et fluctuantes more turbati maris
Abiit arenas, bisque discedens fretum,
Et bis recurrens ; quumque deserta rate
Deprensus haesit Syrtium breuibus uadis,
Et puppe fixa maria superauit pedes.
325 (Megara) Iniqua raro maximis uirtutibus
Fortuna parcit : nemo se tuto diu
Periculis offerre tam crebris potest.
Quem saepe transit casus, aliquando inuenit.
Sed ecce saeuus, ac minas uultu gerens,
[330] son âme se peint dans sa démarche. LYCUS, MÉGARE, AMPHITRYON. (Lycus) Je règne sur les riches campagnes de Thèbes : toute cette contrée que borne obliquement la fertile Phocide, et que l'Ismène arrose; tout ce que l'oeil contemple de la cime du Cithéron jusqu'à l'isthme étroit qui sépare les deux mers, est soumis à mes lois; et je n'en suis pas redevable au titre d'héritier d'un antique patrimoine ; je n'ai point d'aïeux, moi; ma race n'est point titrée : ma valeur fait ma noblesse. [330] Et qualis animo est, talis incessu uenit,
Aliena dextra sceptra concutiens Lycus.
LYCUS, MEGARA, AMPHITRYON.
(Lycus) Urbis regens opulenta Thebanae loca,
Et omne quidquid uberi cingit solo
Obliqua Phocis, quidquid Ismenos rigat,
335 Quidquid Cithaeron uertice excelso uidet,
Et bina findens Isthmos exilis freta,
Non uetera patriae iura possideo domus
Ignauus heres : nobiles non sunt mihi
Aui, nec altis inclytum titulis genus,
[340] Qu'est-ce que vanter son origine ? c'est un mérite qui n'est pas à soi. Oui; mais quand on tient un sceptre ravi, la main vous tremble ; le fer seul peut l'assurer; c'est par le fer qu'on règne en dépit d'un peuple. On est mal assis sur le trône d'un autre; mais Mégare peut m'y affermir en s'unissant à moi, en me faisant entrer dans la couche royale. Un reflet de cette splendeur antique ferait disparaître en moi l'homme nouveau. Qu'elle puisse me refuser, et dédaigner mon alliance, c'est ce que je ne crois pas. [340] Sed clara uirtus : qui genus iactat suum,
Aliena laudat. Rapta sed trepida manu
Sceptra obtinentur : omnis in ferro est salus;
Quod ciuibus tenere te inuitis scias,
Strictus tuetur ensis : alieno in loco
345 Haud stabile regnum est : una sed nostras potest
Fundare uires, iuncta regali face
Thalamisque Megara : ducet e genere inclyto
Nouitas colorem nostra. Non equidem reor
Fore ut recuset, ac meos spernat toros :
[350] Mais, au cas où je ne pourrais vaincre son orgueil et ses refus, c'en est fait de la race d'Hercule. Qui pourrait m'arrêter? la haine ou les murmures du peuple? La première maxime des rois, c'est de braver la haine. Essayons la douceur : la fortune m'en offre l'occasion. Voici Mégare elle-même, la tête voilée en signe de deuil; elle implore ses dieux protecteurs; près d'elle est le vrai père d'Alcide. (Mégare) (à part) Que médite encore ce destructeur, ce fléau de ma famille? Que veut-il ? (Lycus) Noble rejeton des rois, [350] Quod si impotenti pertinax animo abnuet,
Stat tollere omnem penitus Herculeam domum.
Inuidia factum ac sermo popularis premet?
Ars prima regni, posse te inuidiam pati.
Tentemus igitur : fors dedit nobis locum.
355 Namque ipsa tristi uestis obtentu caput
Velata, iuxta praesides adstat deos,
Laterique adhaeret uerus Alcidae sator.
(Megara) Quidnam iste, nostri generis exitium ac lues,
Noui parat? quid tentat? (Lycus) O clarum trahens
[360] veuillez un moment sans colère prêter l'oreille à mes discours. Si les mortels nourrissaient des haines éternelles; si la fureur, une fois entrée dans leur âme, n'en devait plus sortir; s'il fallait que toujours le vainqueur fût en armes, le vaincu prêt à les reprendre; la guerre finirait par tout détruire : les campagnes dévastées resteraient sans culture, la flamme consumerait les villes, et la race humaine disparaîtrait sous des monceaux de cendres. La paix est utile au vainqueur, nécessaire au vaincu. Mégare, partagez mon trône, [360] A stirpe nomen regia, facilis mea
Parumper aure uerba patienti excipe.
Si aeterna semper odia mortales agant,
Nec coeptus unquam cedat ex animis furor,
Sed arma felix teneat, infelix paret,
365 Nihil relinquent bella : tum uastis ager
Squalebit aruis; subdita tectis face
Altus sepultas obruet gentes cinis.
Pacem reduci uelle, uictori expedit,
Victo necesse est. Particeps regno ueni :
[370] unissons nos coeurs; touchez cette main, que je vous offre comme un gage de ma foi. Vous vous taisez; vos regards irrités ---. (Mégare) Moi, que je touche cette main teintedu sang de mon père, du sang de mes deux frères ! Ah! l'on verra plutôt le jour paraître à l'Occident et l'aurore amener la nuit, la neige s'unir à la flamme, Scylla joindre la Sicile à l'Ausonie, et l'Euripe turbulent baigner d'une onde immobile les plages de l'Eubée. Père, frères, trône, foyers, patrie, tu m'as tout ravi! [370] Sociemus animos : pignus hoc fidei cape ;
Continge dextram. Quid truci uultu siles?
(Megara) Egone ut parentis sanguine aspersam manum
Fratrumque gemina caede contingam? Prius
Exstinguet Ortus, referet Occasus diem;
375 Pax ante fida niuibus et flammis erit,
Et Scylla Siculum iunget Ausonio latus ;
Priusque multo uicibus alternis fugax
Euripus unda stabit Euboica piger.
Patrem abstulisti, regna, germanos, larem,
[380] Mais une chose me reste, et j'y tiens plus qu'à mon père, plus qu'à mes frères, plus qu'au trône et aux foyers; c'est la haine que j'ai pour toi. Je vois avec peine que tous les Thébains la partagent : qu'en restera-t-il pour moi? Va, domine insolemment; n'écoute que ton orgueil. Un dieu vengeur a le bras levé sur les superbes. Je sais quelle fatalité pèse sur le trône de Thèbes, les crimes dont ses reines furent ou les auteurs ou les victimes. Rappellerai-je le parricide et l'inceste confondant, par un double crime, les noms d'époux, de fils et de père? Et ces deux frères armés fun contre l'autre, et que les flammes d'un même bûcher se refusèrent à consumer? [380] Patriam : quid ultra est? Una res superest mihi,
Fratre ac parente carior, regno ac lare,
Odium tui : quod esse cum populo mihi
Commune doleo; pars quota ex illo mea est?
Dominare tumidus; spiritus altos gere :
385 Sequitur superbos ultor a tergo deus.
Thebana noui regna. Quid matres loquar
Passas et ausas scelera? quid geminum nefas,
Mixtumque nomen coniugis, nati, patris?
Quid bina fratrum castra? quid totidem rogos?
[390] Et cette fille de Tantale, si fière de ses enfants, immobile de douleur, changée en rocher, et mouillant encore le Sipyle de ses pleurs? Et Cadmus lui-même, fugitif, dressant une crête menaçante, et déroulant ses longs replis dans les champs de l'Illyrie? Voilà le sort qui t'attend. Règne donc au gré de ton envie, pourvu que tu subisses le destin attaché à cet empire. (Lycus) Croyez-moi, cessez des discours que l'emportement vous inspire. Que l'exemple d'Alcide lui-même vous apprenne à vous soumettre aux volontés d'un roi. Pour moi, quoique la victoire ait mis le sceptre dans mes mains, [390] Riget superba Tantalis luctu parens,
Moestusque Phrygio manat in Sipylo lapis.
Quin ipse toruum subrigens crista caput
Illyrica Cadmus regna permensus fuga,
Longas reliquit corporis tracti notas.
395 Haec te manent exempla. Dominare, ut lubet ,
Dum solita regni fata te nostri uocent.
(Lycus) Agedum, efferatas rabida uoces amoue,
Et disce regum imperia ab Alcide pati.
Ego, rapta quamuis sceptra uictrici geram
[400] quoique je sois au-dessus des lois, impuissantes contre les armes, je consens à me justifier en peu de mots. Votre père et vos frères ont succombé dans une mêlée sanglante. On ne peut se modérer dans le combat; ne croyez pas qu'il soit facile d'arrêter, de calmer la fureur du soldat : la guerre est avide de sang. Mais votre père, direz-vous, combattait pour défendre sa couronne; je l'attaquais injustement. C'est par le succès et non par les motifs qu'il faut juger ces grandes querelles. Oublions enfin le passé. Quand le vainqueur a déposé les armes, [400] Dextra, regamque cuncta sine legum metu,
Quas arma uincunt, pauca pro causa loquar
Nostra. Cruento cecidit in bello pater?
Cecidere fratres? arma non seruant modum,
Nec temperari facile, nec reprimi potest
405 Stricti ensis ira ; bella delectat cruor.
Sed ille regno pro suo, nos improba
Cupidine acti? quaeritur belli exitus,
Non causa. Sed nunc pereat omnis memoria :
Quum uictor arma posuit, et uictum decet
[410] le vaincu doit déposer sa haine. Je n'exige point de vous de serviles hommages; et même j'aime à voir que vos disgrâces n'ont pas abattu votre fierté. Vous méritez d'être l'épouse d'un roi; devenez la mienne. (Mégare) Un frisson mortel a glacé tous mes membres : quelle horrible proposition a frappé mon oreille? Je n'ai pas ressenti d'effroi, lorsque ces murs retentissaient du tumulte de la guerre; j'ai supporté tout avec fermeté; mais je frissonne à la seule pensée de cet hymen. C'est d'aujourd'hui que je connais l'esclavage. Charge-moi de chaînes; [410] Deponere odia. Non ut inflexo genu
Regnantem adores, petimus : hoc ipsum placet,
Animo ruinas quod capis magno tuas.
Es rege coniux digna : sociemus toros.
(Megara) Gelidus per artus uadit exsangues tremor.
415 Quod facinus aures pepulit? Haud, equidem horrui,
Quum pace rupta bellicus muros fragor
Circumsonaret; pertuli intrepide omnia :
Thalamos tremisco; capta nunc uideor mihi.
Grauent catenae corpus, et longa fame
[420] fais-moi périr dans les longs tourments de la faim : rien ne vaincra ma constance. Alcide, je mourrai ton épouse. (Lycus) Un mari aux enfers, est-ce de quoi lever si haut la tête? (Mégare) II n'y est descendu que pour monter au ciel. (Lycus) La terre pèse sur lui de tout son poids. (Mégare) Il n'est pas de fardeau pour qui porta le ciel. (Lycus) J'emploierai la force. (Mégare) Qui cède à la force ne sait pas mourir. (Lycus) Parlez ; quel présent de noces exigez-vous? (Mégare) Ta mort, ou la mienne. (Lycus) Eh bien ! insensée, vous mourrez. (Mégare) J'irai au devant de mon époux. [420] Mors protrahatur lenta, non uincet fidem
Vis ulla nostram : moriar, Alcide, tua.
(Lycus) Animosne mersus inferis coniux facit?
(Megara) Inferna tetigit, posset ut supera assequi.
(Lycus) Telluris illum pondus immensae premit.
425 (Megara) Nullo premetur onere, qui caelum tulit.
(Lycus) Cogere. (Megara) Cogi qui potest, nescit mori.
(Lycus) Effare, thalamis quod nouis potius parem
Regale munus? (Megara) Aut tuam mortem, aut meam.
(Lycus) Moriere demens. (Megara) Coniugi occurram meo.
[430] (Lycus) Vous préférez un esclave à un roi! (Mégare) Combien de rois cet esclave n'a-t-il pas exterminés? (Lycus) Pourquoi donc obéir à un roi, se soumettre à ses caprices ? (Mégare) Sans la tyrannie, où serait l'exercice de la vertu? (Lycus) Quoi! la vertu consiste à être en butte aux monstres, aux bêtes féroces? (Mégare) II y a vertu à dompter ce qui fait pâlir le commun des hommes. Lyc, Ce héros, à la parole si fière, est englouti dans la nuit du Tartare. (Mégare) Ce n'est pas par un chemin facile que l'on s'élève au ciel. (Lycus) Pour aspirer au ciel, de qui donc est-il issu? (Amphitryon) Épouse infortunée d'Alcide, c'est à moi de répondre; [430] (Lycus) Sceptrone nostro potior est famulus tibi?
(Megara) Quot iste famulus tradidit reges nesci!
(Lycus) Cur ergo regi seruit, et patitur iugum?
(Megara) Imperia dura tolle, quid uirtus erit?
(Lycus) Obiici feris monstrisque, uirtutem putas?
435 (Megara) Virtutis est domare, quae cuncti pauent.
(Lycus) Tenebrae loquentem magna Tartareae premunt.
(Megara) Non est ad astra mollis e terris uia.
(Lycus) Quo patre genitus caelitum sperat domos?
(Amphitryon) Miseranda coniux Hercules magni sile :
[440] c'est à moi de lui rendre son père et sa naissance. Après ses exploits innombrables, quand de l'aurore au couchant son bras a pacifié le monde, terrassé tant de monstres, arrosé d'un sang impie les champs de Phlégra, et défendu les dieux, on demande encore qui est son père? ce n'est pas le maître des dieux? En croirez-vous du moins la haine de Junon? (Lycus) Vous offensez Jupiter. Le sang des dieux ne saurait se mêler au sang des mortels. (Amphitryon) Cette origine est celle de bien des dieux. [440] Partes meae sunt, reddere Alcidae patrem,
Genusque uerum : post tot ingentis uiri
Memoranda facta, postque pacatum manu
Quodcunque Titan ortus et labens uidet,
Post monstra tot perdomita, post Phlegram impio
445 Sparsam cruore, postque defensos deos,
Nondum liquet de patre? mentimur Iouem?
Iunonis odio crede. (Lycus) Quid uiolas Iouem?
Mortale caelo non potest iungi genus.
(Amphitryon) Communis ista pluribus causa est deis.
[450] (Lycus) Ces dieux avaient-ils commencé par être esclaves? (Amphitryon) Apollon, devenu berger, garda les troupeaux du roi de Phères: (Lycus) Il n'avait pas, en banni, erré de contrée en contrée. (Amphitryon) Une mère fugitive le mit au jour sur une île errante. (Lycus) Phébus fut-il réduit à craindre des monstres ou des bêtes féroces? (Amphitryon) C'est le sang d'un dragon qui rougit pour la première fois ses flèches. (Lycus) Ignorez-vous les dangers qui menacèrent Hercule au berceau ? (Amphitryon) Celui qu'un coup de foudre tira du sein de sa mère, un jour combattit plus près que tout autre de Jupiter foudroyant; et ce dieu lui-même, qui règle le cours des astres, qui assemble les tempêtes, [450] (Lycus) Famuline fuerant ante quam fierent dei ?
(Amphitryon) Pastor Pheraeos Delius pauit greges.
(Lycus) Sed non per omnes exsul errauit plagas.
(Amphitryon) Quem profuga terra mater errante edidit.
(Lycus) Num monstra, saeuas Phoebus aut timuit feras?
455 (Amphitryon) Primus sagittas imbuit Phoebi draco.
(Lycus) Quam grauia paruus tulerit, ignoras, mala?
(Amphitryon) E matris utero fulmine eiectus puer,
Mox fulminanti proximus patri stetit.
Quid? qui gubernat astra, qui nubes quatit,
[460] n'a-t-il pas caché son enfance dans le fond d'une caverne ? Une si illustre origine expose à de grands périls; il en coûte de naître dieu. (Lycus) Il est malheureux; donc il n'est qu'un homme. (Amphitryon) Il a du courage; donc il n'est pas malheureux. (Lycus) Mais est-il courageux celui qui déposa sa massue aux pieds d'une femme; qui changea la peau de lion qui couvrait ses épaules, contre une robe de pourpre; qui parfuma d'essence sa rude chevelure; celui dont les mains, illustrées par tant d'exploits, [460] Non latuit infans rupis exesae specu ?
Sollicita tanti pretia natales habent,
Semperque magno constitit, nasci deum.
(Lycus) Quemcunque miserum uideris, hominem scias.
(Amphitryon) Quemcunque fortem uideris, miserum neges.
465 (Lycus) Fortem uocemus, cuius ex humeris leo
Donum puellae factus, et claua excidit,
Fulsitque pictum ueste Sidonia latus?
Fortem uocemus, cuius horrentes comae
Maduere nardo? laude qui notas manus
[470] s'avilirent jusqu'à tirer des sons d'un tambourin, et qui couvrit son front terrible de la mitre du barbare? (Amphitryon) Le voluptueux Bacchus ne rougit pas de laisser flotter ses cheveux, d'agiter d'une main délicate un thyrse léger, marchant d'un pas chancelant, et vêtu comme les barbares d'une robe flottante et brillante d'or. Après tant d'exploits il faut bien qu'un vainqueur ait ses délassements. (Lycus) Témoin la ruine entière de la maison d'Euryte; témoin ses violences brutales, et cinquante vierges déshonorées en masse. Voilà ce que n'avaient prescrit ni Junon, ni Eurysthée. Ce sont les exploits spontanés d'Hercule. [470] Ad non uirilem tympani mouit sonum,
Mitra ferocem barbara frontem premens?
(Amphitryon) Non erubescit Bacchus effusos tener
Sparsisse crines, nec manu molli leuem
uibrare thyrsum, quum parum forti gradu
475 Auro decorum syrma barbarico trahit.
Post multa uirtus opera laxari solet.
(Lycus) Hoc Euryti fatetur euersi domus,
Pecorumque ritu uirginum oppressi greges.
Hoc nulla Iuno, nullus Eurystheus iubet :
[480] (Amphitryon) Tu ne les as pas cités tous. Éryx, écrasé sous son propre ceste; le Libyen Antée, suivant Éryx aux enfers; et le sang de Busiris, justement répandu sur ce même foyer si souvent arrosé du sang de ses hôtes; et ceux-ci encore : Cygnus, qui bravait le fer et les blessures, Cygnus, toujours vainqueur, succombant enfin sous les coups d'Hercule; et le triple Géryon, qu'un seul bras a terrassé. Hercule bientôt t'enverra les joindre. Chacun d'eux cependant n'avait tenté d'outrager sa couche. (Lycus) Le roi a les mêmes droits que Jupiter. [480] Ipsius haec sunt opera. (Amphitryon) Non nosti omnia.
Ipsius opus est, caestibus fractus suis
Eryx, et Eryci iunctus Antaeus Libys;
Et qui hospitali caede manantes foci
Bibere iustum sanguinem Busiridis.
485 Ipsius opus est, uulneri et ferro obuius,
Mortem coactus, integer Cygnus, pati :
Nec unus una Geryon uictus manu.
Eris inter istos; qui tamen nullo stupro
Laesere thalamos. (Lycus) Quod Ioui, hoc regi licet :
[490] Ce dieu eut une femme de votre main; vous en donnerez une aussi à votre roi. Votre bru apprendra de votre expérience qu'on peut, sans qu'un mari y trouve à redire, se donner ailleurs quand on trouve mieux. Son obstination refuse-t-elle un noeud légitime? eh bien! j'obtiendrai d'elle par force un royal rejeton. (Mégare) Ombre de Créon, pénates de Labdacus, torelles nuptiales de l'incestueux Oedipe, répandez sur l'hymen qui m'attend les malheurs attachés à ma race! Venez, venez, cruelles épouses des fils d'Égyptus, vous qui trempâtes vos mains dans le sang de vos maris, inspirez-moi vos fureurs. [490] Ioui dedisti coniugem, regi dabis.
Et te magistro non nouum hoc discet nurus,
Etiam uiro probante, meliorem sequi.
Sin copulari pertinax taedis negat;
Vel ex coacta nobilem partum feram.
495 (Megara) Umbrae Creontis, et Penates Labdaci,
Et nuptiales impii Oedipodae faces,
Nunc solita nostro fata coniugio date.
Nunc, nunc cruentae regis Aegypti nurus,
Adeste, multo sanguine infectae manus.
[500] Une Danaïde manque au nombre, je le compléterai. (Lycus) Vous persistez à repousser ma main; vous menacez votre maître. Eh bien ! vous saurez ce que peut un roi. En vain vous embrassez les autels : aucun dieu ne peut vous soustraire à ma vengeance, non pas même votre Alcide, quand, brisant la voûte de la terre, il reviendrait vainqueur au séjour des vivants. (A sa suite.) Entassez ici une forêt entière. Que le temple, embrasé, s'écroule sur les suppliants qu'il renferme; et qu'un même bûcher réduise en cendres cette femme et son odieuse famille. (Amphitryon) Comme père d'Alcide, je te demande une grâce, [500] Deest una numero Danais : explebo nefas.
(Lycus) Coniugia quoniam peruicax nostra abnuis,
Regemque terres, sceptra quid possint, scies.
Complectere aras, nullus eripiet deus
Te mihi; nec, orbe si remolito queat
505 Ad supera uictor numina Alcides uehi.
Congerite siluas : templa supplicibus suis
Iniecta flagrent; coniugem et totum gregem
Consumat unus igne subiecto rogus.
(Amphitryon) Hoc munus a te genitor Alcidae peto,
[510] que j'ai droit d'obtenir : c'est de périr le premier. (Lycus) Celui qui fait souffrir la mort à tous indistinctement ne sait pas être tyran. Il faut varier les supplices, forcer le malheureux à vivre, ôter la vie à celui qui est heureux. Tandis que l'on forme le bûcher qui doit consumer le temple, je vais offrir au dieu des mers le sacrifice que je lui ai voué. (Amphitryon) Dieux tout-puissants, et toi, père et souverain des immortels, toi dont les traits enflammés épouvantent les humains, arrête le bras impie de ce tyran féroce. Mais pourquoi invoquer de sourdes divinités ? [510] Rogare quod me deceat, ut primus cadam.
(Lycus) Qui morte cunctos luere supplicium iubet,
Nescit tyrannus esse : diuersa irroga;
Miserum ueta perire, felicem iube.
Ego, dum cremandis trabibus accrescit rogus,
515 Sacro regentem maria uotiuo colam.
(Amphitryon) Proh numinum uis summa, proh caelestium
Rector parensque, cuius excussis tremunt
Humana telis, impiam regis feri
Compesce dextram ! Quid deos frustra precor ?
[520] 0 mon fils, en quelque lieu que tu sois, écoute ma prière! Mais quelles secousses ont tout à coup ébranlé ce temple? La terre a mugi ; un bruit terrible a retenti jusqu'au fond de ses abîmes. 0 bonheur! c'est lui. J'entends le pas d'Hercule; à ces traits je reconnais Hercule qui s'avance. CHOEUR DES THÉBAINS. Fortune, toujours jalouse du mérite éclatant, que tu récompenses mal la vertu! Quoi! Eurysthée régnera dans une heureuse indolence, et le fils d'Alcmène, sans cesse aux prises avec des monstres, lassera contre ces vils ennemis les bras qui ont soutenu le ciel! C'est peu d'avoir abattu les têtes renaissantes de l'hydre, [520] Ubicunque es, audi, nate. Cur subito labant
Agitata motu templa? cur mugit solum?
Infernus imo sonuit e fundo fragor.
Audimur : est, est sonitus Herculei gradus.
CHORUS THEBANORUM.
O fortuna uiris inuida fortibus,
525 Quam non aequa bonis praemia diuidis !
Eurystheus facili regnet in otio:
Alcmena genitus bella per omnia
Monstris exagitet caeliferam manum ;
Serpentis resecet colla feracia ;
[530] dérobé les pommes des Hespérides, tandis que le dragon, gardien vigilant de ces fruits précieux, se livrait au sommeil; il a pénétré chez les Scythes vagabonds, chez ces nations errantes, étrangères dans leur propre patrie ; foulé d'un pied hardi cette mer glacée, aux muets rivages. Là, durcie par le froid, l'onde n'a point de vagues; et le Sarmate chevelu fait rouler son char là où les vaisseaux voguaient à pleines voiles. [530] Deceptis referat mala sororibus,
Quum somno dederit peruigiles genas
Pomis diuitibus praepositus draco.
Intrauit Scythiae multiuagas domos,
Et gentes patriis sedibus hospitas;
535 Calcauitque freti terga rigentia,
Et mutis tacitum litoribus mare.
Illic dura carent aequora fluctibus;
Et, qua plena rates carbasa tenderant,
Intonsis teritur semita Sarmatis.
[540] Changeant selon les diverses saisons, cette mer porte tantôt des navires, tantôt des cavaliers. Là cette reine des fières Amazones, aux flancs de laquelle brillait un baudrier d'or, fléchit le genou devant ce héros vainqueur, et lui rendit avec cette noble dépouille son bouclier, et l'écharpe qui pressait son sein d'albâtre. Mais quel espoir t'attirait dans les abîmes de l'enfer? pourquoi pénétrer l'empire de Proserpine et fouler aux pieds cette voie sans retour? [540] Stat pontus uiribus mobilis annuis,
Nauem nunc facilis, nunc equitem pati.
Illic quae uiduis gentibus imperat,
Aurato religans ilia balteo,
Detraxit spolium nobile corpori,
545 Et peltam, et niuei uincula pectoris,
Victorem posito suspiciens genu.
Qua spe praecipites actus ad inferos,
Audax ire uias irremeabiles,
Vidisti Siculae regna Proserpinae?
[550] Là point de Notus, point de Zéphyr qui soulève les flots; jamais les feux propices des Tyndarides n'y rassurent le matelot tremblant. Là des eaux sans mouvement couvrent de noirs abîmes; et ces populations que la mort pâle et dévorante entasse sans fin sur leurs bords n'y trouvent qu'un nocher pour les passer à l'autre rive. Puisses-tu , Alcide, échapper aux lois du Styx impitoyable, aux mains inflexibles des Parques! [550] Illic nulla Noto, nulla Fauonio
Consurgunt tumidis fluctibus aequora.
Non illic geminum Tyndaridae genus
Succurrunt timidis sidera nauibus.
Stat nigro pelagus gurgite languidum ;
555 Et, quum Mors auidis pallida dentibus
Gentes innumeras Manibus intulit,
Uno tot populi remige transeunt.
Euincas utinam iura ferae Stygis,
Parcarumque colos non reuocabiles!
[560] Mais quoi! celui qui règne sur le peuple immense des mânes ne s'est-il pas mesuré avec toi au siège de Pylos patrie de Nestor? En vain son bras fatal dirigeait contre ton sein une lance à trois pointes; atteint d'une blessure légère, il prit la fuite, et le dieu de la mort cette fois craignit de mourir. Triomphe du destin, fais pénétrer la lumière dans les sombres demeures, et qu'un chemin facile te ramène au séjour des vivants. [560] Hic, qui rex populis pluribus imperat,
Bello quum peteres Nestoream Pylon,
Tecum conseruit pestiferas manus,
Telum tergemina cuspide praeferens:
Effugit tenui uulnere saucius,
565 Et mortis dominos pertimuit mori.
Fatum rumpe manu : tristibus inferis
prospectus pateat lucis, et inuius
Limes det faciles ad superos uias.
Immites potuit flectere cantibus
[570] Orphée, demandant son Eurydice aux souverains des ombres, parvint à émouvoir par ses chants, à fléchir par ses prières ces impitoyables divinités. Sa lyre, dont les accords avaient attiré les forêts, les oiseaux et les rochers, suspendu le cours des fleuves et enchaîné la fureur des monstres sauvages, sut attendrir les enfers, charmés d'une mélodie inconnue. Sa voix retentissait plus harmonieuse dans cet empire du silence. Non moins touchés que les filles de la Thrace, ces dieux de l'enfer inaccessibles à la pitié, ces juges au front sévère, qui interrogent la conscience [570] Umbrarum dominos, et prece supplici
Orpheus, Eurydicen dum repetit suam.
Quae siluas et aues saxaque traxerat
Ars, quae praebuerat fluminibus moras,
Ad cuius sonitum constiterant ferae,
575 Mulcet non solitis uocibus inferos,
Et surdis resonat clarius in locis.
Deflent Eurydicen Threiciae nurus,
Deflent et lacrymis difficiles dei;
Et qui fronte nimis crimina tetrica
[580] et scrutent les plus anciens forfaits, se surprennent à pleurer sur le sort d'Eurydice. Tu l'emportes ! s'écrie enfin l'arbitre de la mort. Retourne sur la terre ; mais sous une condition. Toi, Eurydice, tu marcheras sur les pas de ton époux ; et toi, tu ne tourneras point la tête pour la voir, que tu ne sois parvenu au séjour de la lumière et aux portes du Ténare. Hélas ! l'amour vrai ne sait attendre. Trop empressé de revoir le bien qui lui était rendu, Orphée le perdit sans retour. [580] Quaerunt, ac ueteres excutiunt reos,
Flentes Eurydicen iuridici sedent.
Tandem mortis, ait, "Vincimur," arbiter :
"Euade ad superos, lege tamen data :
Tu post terga tui perge uiri comes ;
585 Tu non ante tuam respice coniugem,
Quam quum clara deos obtulerit dies,
« Spartanique aderit ianua Taenari."
Odit uerus amor, nec patitur moras.
Munus, dum properat cernere, perdidit.
[590] Cette puissance qui cède aux charmes de l'harmonie, peut bien céder aussi à la force. ACTE TROISIÈME. HERCULE. Dieu bienfaisant de la lumière, ornement du ciel, dont le char enflammé éclaire tour à tour l'un et l'autre hémisphère, brillant Phébus, toi dont la terre salue avec joie le retour, pardonne si tes yeux ont vu ce qui devait leur être caché. Un ordre impérieux m'a contraint d'exposer au grand jour le secret de l'enfer. 0 toi, père et souverain des dieux, mets ton foudre devant tes yeux. Et toi, le second dans l'exercice de la toute-puissance, dieu des mers, [590] Quae uinci potuit regia carmine,
Haec uinci poterit regia uiribus.
ACTUS TERTIUS.
HERCULES.
O lucis alme rector, et caeli decus,
Qui alterna curru spatia flammifero ambiens
Illustre laetis exseris terris caput,
595 Da, Phoebe, ueniam, si quid illicitum tui
Videre uultus : iussus in lucem extuli
Arcana mundi. Tuque caelestum arbiter
Parensque, uisus fulmine opposito tege;
Et tu secundo maria qui sceptro regis,


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Dernière mise à jour : 12/04/2005