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| [590] Cette puissance qui cède aux charmes de
l'harmonie, peut bien céder aussi à la force.
ACTE TROISIÈME.
HERCULE.
Dieu bienfaisant de la lumière, ornement du ciel,
dont le char enflammé éclaire tour à tour l'un
et l'autre hémisphère, brillant Phébus, toi dont la
terre salue avec joie le retour, pardonne si tes
yeux ont vu ce qui devait leur être caché. Un ordre
impérieux m'a contraint d'exposer au grand jour le
secret de l'enfer. 0 toi, père et souverain des dieux,
mets ton foudre devant tes yeux. Et toi, le second
dans l'exercice de la toute-puissance, dieu des mers,
| [590] Quae uinci potuit regia carmine,
Haec uinci poterit regia uiribus.
ACTUS TERTIUS.
HERCULES.
O lucis alme rector, et caeli decus,
Qui alterna curru spatia flammifero ambiens
Illustre laetis exseris terris caput,
595 Da, Phoebe, ueniam, si quid illicitum tui
Videre uultus : iussus in lucem extuli
Arcana mundi. Tuque caelestum arbiter
Parensque, uisus fulmine opposito tege;
Et tu secundo maria qui sceptro regis,
| | [600] cache-toi au plus profond de tes abîmes. Vous tous
qui, du haut de l'Olympe, apercevez la terre, détournez les
yeux et reportez-les vers la voûte céleste, pour ne point
les souiller par l'aspect d'un monstre. Qu'il ne soit vu que de
qui l'amène, et de qui en donna l'ordre. La terre n'offrait pas
assez de travaux et de dangers : la haine de Junon m'a
contraint de descendre dans ces lieux inaccessibles
au reste des humains, inconnus à Phébus; dans ces
sombres espaces voisins de l'autre pôle, triste partage du Jupiter
de l'Érèbe. Je pouvais , si je l'eusse voulu, régner dans ce séjour,
troisième lot de l'empire du monde.
| [600] Imas pete undas. Quisquis ex alto aspicit
Terrena, facie pollui metuens noua,
Aciem reflectat, oraque in caelum erigat,
Portenta fugiens : hoc nefas cernant duo,
Qui aduexit, et quae iussit. In poenas meas,
605 Atque in labores non satis terrae patent.
Iunionis odio uidi inaccessa omnibus,
Ignota Phoebo, quaeque deterior polus
Obscura diro spatia concessit Ioui ;
Et si placerent tertiae sortis loca,
| | [610] J'ai triomphé de la nuit éternelle, et de ce qui est plus
redoutable encore, du destin et des dieux de l'enfer. Je
reviens enfin vainqueur de la mort. Que me reste-t-il désormais
à faire? J'ai vu et fait voir le séjour des morts. Me voici
Junon, veux-tu encore exercer mon courage? Laisseras-tu
si longtemps mes mains oisives ? Que faut-il vaincre encore?
Mais pourquoi ces soldats autour du temple? Une garde
menaçante près du portique sacré?
Que signifie cet appareil de menace?
HERCULE, AMPHITRYON, THÉSÉE, MÉGARE.
(Amphitryon) Est-ce une illusion d'un infortuné qui se
flatte? Le vainqueur du monde, l'honneur de la Grèce,
| [610] Regnare potui. Noctis aeternae chaos,
Et nocte quiddam grauius, et tristes deos,
Et fata uici : morte contempta redii.
Quid restat aliud? uidi, et ostendi inferos.
Da, si quid ultra est; tam diu pateris manus
615 Cessare nostras, Iuno? quae uinci iubes?
Sed templa quare miles infestus tenet,
Limenque sacrum terror armorum obsidet?
MEGARA, AMPHITRYON, HERCULES, THESEUS.
(Amphitryon) Utrumne uisus uota decipiunt meos,
An ille domitor orbis, et Graium decus,
| | [620] a-t-il en effet quitté la demeure sombre et
silencieuse des morts? Est-ce là mon fils? La joie
m'ôte l'usage de mes sens. 0 mon fils, salut assuré
mais tardif de la malheureuse Thèbes, est-ce bien
toi que je serre entre mes bras? ou n'est-ce qu'une
vaine ombre ? Est-ce toi ? Oui, je reconnais ces muscles,
ces épaules, et cette main, seule capable de
manier cette énorme massue.
(Hercule) 0 mon père, pourquoi ce deuil? Pourquoi
ces vêtements lugubres dont ma femme est enveloppée?
Pourquoi mes fils sont-ils dans un état si indigne d'eux?
Quelle calamité pèse donc sur ma famille ?
(Amphitryon) Votre beau-père a été massacré; Lycus règne,
| [620] Tristi silentem nubilo liquit domum?
Estne ille natus ? membra laetitia stupent.
O nate! certa et sera Thebarum salus !
Teneone in auras editum, an uana fruor
Deceptus umbra? tune es? agnosco toros,
625 Humerosque, et alto nobilem trunco manum.
(Hercules) Unde iste, genitor, squalor, et lugubribus
Amicta coniux? unde tam foedo obsiti
Paedore nati? quae domum clades grauat?
(Amphitryon) Socer est peremptus : regna possedit Lycus;
| | [630] et menace les jours de vos enfants, de votre
père, de votre femme.
(Hercule) Terre ingrate ! Et nul n'a prêté secours à la
famille d'Hercule! Le monde, que j'ai défendu, a
souffert un pareil attentat! Mais pourquoi perdre le
temps en plaintes inutiles? Frappons notre ennemi.
(Thésée) Vous abaisseriez jusque-là votre valeur,
et la mort de Lycus couronnerait les exploits d'Alcide!
C'est moi qui cours verser le sang de votre ennemi.
(Hercule) Demeure ici, Thésée, pour les défendre,
s'ils étaient menacés. C'est à moi de combattre. 0
mon père! ô ma femme! différez vos embrassements.
Que Lycus aille apprendre à Pluton que je suis de retour.
| [630] Natos, parentem, coniugem leto petit.
(Hercules) Ingrata tellus! nemo ad Herculeae domus
Auxilia uenit? uidit hoc tantum nefas
Defensus orbis? Cur diem questu tero ?
Mactetur hostis. (Theseus) Hanc ferat uirtus notam,
635 Fiatque summus hostis Alcidae Lycus?
Ad hauriendum sanguinem inimicum feror.
(Hercules) Theseu, resiste, ne qua uis subita ingruat :
Me bella poscunt. Differ amplexus, parens,
Coniuxque, differ : nuntiet Diti Lycus
| | [640] (Thésée) O reine, ne montrez plus ce visage affligé.
Séchez aussi vos pleurs, vous qui revoyez votre fils.
Ou je connais mal Hercule, ou Lycus expiera bientôt
le meurtre de Créon. Que dis-je? il l'expie,
ou plutôt il l'a déjà expié.
(Amphitryon) Que le dieu, qui en a le pouvoir, exauce
nos voeux, et répare nos désastres! Puis vous, magnanime
compagnon de mon illustre fils, racontez-nous sa glorieuse
entreprise: dites-nous par quelle longue route on arrive chez les mânes,
et comment le gardien des enfers s'est laissé charger de chaînes.
| [640] Me iam redisse. (Theseus) Flebilem ex oculis fuga,
Regina, uultum : tuque nato sospite
Lacrymas cadentes reprime : si noui Herculem,
Lycus Creonti debitas poenas dabit :
Lentum est, dabit, dat : hoc quoque est lentum, dedit.
645 (Amphitryon) Votum secundet, qui potest, nostrum deus,
Rebusque lapsis adsit. O magni comes
Magnanime nati, pande uirtutum ordinem;
Quam longa moestos ducat ad Manes uia;
Ut uincla tulerit dura Tartareus canis.
| | [650] (Thésée) Le récit que vous demandez a de quoi
faire trembler les plus intrépides. J'hésite encore à
me croire du nombre des vivants. Mes yeux troublés, affaiblis,
ne savent plus soutenir l'éclat du jour.
(Amphitryon) Calmez votre effroi, s'il en reste encore
au fond de votre âme. Ne vous privez pas du fruit le plus
doux de vos travaux. Les plus rudes épreuves laissent les plus agréables
souvenirs. Racontez-nous donc cette terrible entreprise.
(Thésée) Vous tous dieux du ciel, et toi maître du vaste empire de la nuit,
| [650] (Theseus) Memorare cogis acta, securae quoque
Horrenda menti : uix adhuc certa est fides
Vitalis aurae: torpet acies luminum,
Hebetesque uisus uix diem insuetum ferunt.
(Amphitryon) Peruince, Theseu, quidquid alto in pectore
655 Remanet pauoris ; neue te fructu optimo
Frauda laborum : quae fuit durum pati,
Meminisse dulce est : fare casus horridos.
(Theseus) Fas omne mundi, teque dominantem precor
Regno capaci, teque, quam tota irrita
| | [660] et vous que vainement une mère chercha dans toute l'étendue
de l'Etna, pardonnez si je découvre des secrets cachés dans les
profondeurs de la terre. Non loin de Sparte s'élève le Ténare,
promontoire fameux, dont les épaisses forêts étendent leur
ombrage sur la mer. Là est l'entrée de la demeure odieuse
de Pluton. Au pied d'une roche élevée, dans le fond d'une vaste
caverne, est une large ouverture, semblable à une gueule béante,
par laquelle tous les peuples de la terre descendent en foule dans
les abîmes de l'enfer. Le chemin n'est pas d'abord entièrement ténébreux :
une faible lueur du jour dont on s'éloigne,
| [660] Quaesiuit Aetna mater, ut iura abdita
Et operta terris liceat impune eloqui.
Spartana tellus nobile attollit iugum,
Densis ubi aequor Taenarus siluis premit :
Hic ora soluit Ditis inuisi domus,
665 Hiatque rupes alta, et immense specu
Ingens uorago faucibus uastis patet,
Latumque pandit omnibus populis iter.
Non caeca tenebris incipit primo uia :
Tenuis relictae lucis a tergo nitor,
| | [670] les rayons du soleil qui y pénètrent, mais faibles et mourants,
abusent les regards, semblables à ces clartés douteuses qui suivent
et précèdent le jour; là commencent ces vastes espaces
où le genre humain va s'engloutir tout entier. On y
entre sans peine. Le chemin est une pente rapide.
De même que l'onde emporte souvent les vaisseaux
loin de leur route, ainsi une force irrésistible et l'avide destin
entraînent les mortels dans ces abîmes; mais on n'en peut
sortir, et l'enfer ne lâche pas sa proie.
| [670] Fulgorque dubius solis afflicti cadit,
Et ludit aciem : nocte sic mista solet
Praebere lumen primus aut serus dies.
Hinc ampla uacuis spatia laxantur locis,
In quae omne mersum pereat humanum genus.
675 Nec ire labor est; ipsa deducit uia :
Ut saepe puppes aestus inuitas rapit,
Sic pronus aer urget atque auidum chaos,
Gradumque retro flectere haud unquam sinunt
Umbrae tenaces. Intus immensi sinus
| | [680] Au dedans, le paisible Léthé promène, en
faisant un long circuit, ses eaux languissantes, qui
font oublier les peines de la vie; et, pour ôter aux
ombres tout moyen de revenir, il les environne des
replis nombreux de ses eaux dormantes. Tel le
Méandre forme en se jouant d'innombrables détours :
il semble se chercher et se fuir, incertain
s'il coulera vers la mer, ou s'il remontera vers sa
source. Plus loin est le marais infect et fangeux du
Cocyte. Sur ses bords gémit le vautour et le triste
hibou; la chouette y soupire ses chants sinistres.
Une forêt d'ifs, qui étend ses noirs rameaux, forme
en cet endroit un ombrage épais,
| [680] Placido quieta labitur Lethe uado,
Demitque curas : neue remeandi amplius
Pateat facultas, flexibus multis grauem
Inuoluit amnem. Qualis incerta uagus
Maeander unda ludit, et cedit sibi,
685 Instatque, dubius, litus an fontem petat.
Palus inertis foeda Cocyti iacet.
Hic uultur, illic luctifer bubo gemit,
Omenque triste resonat infaustae strigis :
Horrent opaca fronde nigrantes comae,
| | [690] sous lequel habitent le Sommeil indolent, la Faim abattue
et pâle d'épuisement; le Remords tardif, cachant la rougeur
qui l'accuse; la Peur, l'Épouvante, la Mort, le Désespoir,
le Deuil couvert de voiles lugubres, la Maladie tremblante,
la Guerre que ceint le fer: enfin tout au bout se cache la Vieillesse
débile, qui soutient, à l'aide d'un bâton, ses pas chancelants.
(Amphitryon) Le sol s'y couvre-t-il quelque part des dons
ou de Bacchus ou de Cérès ?
(Thésée) Jamais dans ces lieux les prés rajeunis ne
se couvrent d'une aimable verdure; jamais le souffle du zéphyre
ne fait ondoyer les moissons jaunissantes :
| [690] Taxo imminente, quam tenet segnis Sopor,
Famesque moesta tabido rictu iacens,
Pudorque serus conscios uultus tegit;
Metus, Pauorque, Funus, et frendens Dolor,
Aterque Luctus sequitur, et Morbus tremens,
695 Et cincta ferro Bella : in extremo abdita
Iners Senectus adiuuat baculo gradum.
(Amphitryon) Estne aliqua tellus Cereris aut Bacchi ferax
(Theseus) Non prata uiridi laeta facie germinant
Nec adulta leni fluctuat Zephyro seges;
| | [700] aucun arbre n'y porte des fruits. Dans ces
champs souterrains et sans culture, la terre, stérile
et hideuse, est condamnée à un éternel engourdissement.
Là aucun germe de vie; c'est la fin de toutes choses.
L'air même y est sans mouvement; la nuit pèse sur cet empire
du néant; tout y est tristesse et horreur. Le séjour de la mort
est plus affreux que la mort même.
(Amphitryon) Mais celui qui gouverne ces royaumes
sombres et leurs légers habitants, en quel lieu a-t-il
fixé le siège de son empire?
(Thésée) Il est, dans un enfoncement obscur du Tartare,
| [700] Non ulla ramos silua pomiferos habet :
Sterilis profundi uastitas squalet soli,
Et foeda tellus torpet aeterno situ;
Rerumque moestus finis et mundi ultima :
Immotus aer haeret, et pigro sedet
705 Nox atra mundo cuncta moerore : horrida,
Ipsaque morte peior est Mortis locus.
(Amphitryon) Quid, ille opaca qui regit sceptro loca,
Qua sede positus temperat populos leues?
(Theseus) Est in recessu Tartari obscuro locus,
| | [710] un espace où la nuit semble redoubler son
horreur. De là, et d'une même source, s'échappent
deux fleuves d'aspect différent. L'un épanche ses
eaux paisibles et silencieuses; c'est le Styx redoutable,
que les dieux attestent dans leurs serments :
l'autre est l'Achéron, torrent impétueux qui roule
avec fracas des rochers dans ses flots, et qu'on ne
saurait remonter. Ils défendent par une double
ceinture l'entrée du palais de Pluton, et un bois épais
environne cette demeure. Des rochers suspendus forment
la voûte du vestibule. C'est par là que les ombres arrivent;
| [710] Quem grauibus umbris spissa caligo alligat.
A fonte discors manat hinc uno latex :
Alter, quieto similis (hunc iurant dei),
Tacente sacram deuehens fluuio Styga :
At hic tumultu rapitur ingenti ferox,
715 Et saxa fluctu uoluit, Acheron, inuius
Renauigari. Cingitur duplici uado
Aduersa Ditis regia, atque ingens domus
Umbrante luco tegitur : hic uasto specu
Pendent tyranni limina : hoc umbris iter ;
| | [720] c'est la porte de cet empire.
Autour s'étend une plaine, où Pluton, fièrement
assis sur son trône, sépare les âmes nouvellement
arrivées. La majesté de ce dieu a je ne sais quoi de
sombre; son regard est farouche. Cependant il ressemble
à ses frères, et porte sur son front la marque de sa glorieuse
origine : c'est le visage de Jupiter, mais de Jupiter lançant
la foudre. Pluton est aussi horrible que son horrible empire,
et son aspect épouvante quiconque nous a fait trembler.
(Amphitryon) Est-il vrai que la justice des enfers aille chercher
les crimes les plus anciennement commis, et que les coupables
expient des fautes oubliées même de leurs auteurs?
| [720] Haec porta regni : campus hanc circa iacet ,
In quo superbo digerit uultu sedens
Animas recentes. Dira maiestas deo,
Frons torua, fratrum quae tamen speciem gerat
Gentisque tantae : uultus est illi Iouis,
725 Sed fulminantis. Magna pars regni trucis
Est ipse dominus, cuius aspectus timet,
Quidquid timetur. (Amphitryon) Verane est fama, inferis
Tam sera reddi iura, et oblitos sui
Sceleris nocentes debitas poenas dare?
| | [730] Quel est l'arbitre, le dispensateur de cette justice?
(Thésée) Plusieurs juges, assis à un tribunal élevé,
prononcent aux coupables tremblants ces jugements
tardifs. Ici est le tribunal du Crétois Minos; là siège
Rhadamanthe; plus loin le beau-père de Thétis.
Chaque coupable souffre le mal qu'il a fait; le crime
retourne à son auteur, et le coupable est condamné
par l'exemple qu'il a donné lui-même. J'ai vu des
princes sanguinaires jetés dans des cachots, et des
tyrans cruels battus de verges par ceux qui furent
leurs sujets. Mais ceux qui règnent avec humanité,
| [730] Quis iste ueri rector atque aequi arbiter?
(Theseus) Non unus alta sede quaesitor sedens
Iudicia trepidis sera sortitur reis.
Aditur illo Gnossius Minos foro;
Rhadamanthus illo; Thetidis hoc audit socer.
735 Quod quisque fecit, patitur : auctorem scelus
Repetit, suoque premitur exemplo nocens.
Vidi cruentos carcere includi duces,
Et impotentis terga plebeia manu
Scindi tyranni. Quisquis est placide potens,
| | [740] qui, maîtres de la vie des autres, n'oseraient y
attenter; qui, toujours avares du sang de leurs
citoyens, ne souillèrent jamais par le meurtre une
longue et heureuse existence, ou deviennent habitants
du ciel, ou, admis dans l'Élysée, séjour du bonheur
et de la paix, sont appelés à juger les ombres. O rois,
gardez-vous de verser le sang des hommes; car vos crimes
sont plus sévèrement punis que ceux des autres coupables.
(Amphitryon) Les méchants sont-ils enfermés dans un
lieu particulier; et les impies sont-ils, comme on
le dit, condamnés à des supplices éternels?
| [740] Dominusque uitae seruat innocuas manus,
Et incruentum mitis imperium regit,
Animaeque parcit, longa permensus diu
Felicis aeui spatia, uel caelum petit,
Vel laeta felix nemoris Elysii loca,
745 Iudex futurus. Sanguine humano abstine,
Quicunque regnas : scelera taxantur modo
Maiore uestra. (Amphitryon) Certus inclusos tenet
Locus nocentes? utque fert fama, impios
Supplicia uinclis saeua perpetuis domant?
| | [750] (Thésée) Ixion tourne avec la roue rapide à laquelle
il est enchaîné. Un énorme rocher pèse sur les
épaules de Sisyphe. Le vieux Tantale, dévoré par
la soif au milieu d'une rivière, cherche vainement
à s'y désaltérer: au moment où il se flatte d'atteindre l'eau
qui se joue autour de ses lèvres, mais qui l'a trompé tant
de fois, elle fuit, aussi rapide que les fruits qui s'échappent
à ses dents avides. Les entrailles de Titye offrent à un vautour
un éternel aliment. Les Danaïdes se fatiguent en vain
à remplir leurs urnes. Là, comme sur la terre, les filles
barbares de Cadmus sont agitées de transports furieux,
et l'avide harpie souille encore la table de Phinée.
| [750] (Theseus) Rapitur uolucri tortus Ixion rota.
Ceruice saxum grande Sisyphia sedet.
In amne medio faucibus siccis senex
Sectatur undas ; alluit mentum latex;
Fidemque quum iam saepe decepto dedit,
755 Perit unda in ore, poma destituunt famem.
Praebet uolucri Tityos aeternas dapes :
Urnasque frustra Danaides plenas gerunt.
Errant furentes impiae Cadmeides;
Terretque mensas auida Phineas auis.
| | [760] (Amphitryon) Racontez-moi maintenant le combat
glorieux de mon fils. Le monstre qu'il ramène est-il un
don volontaire, ou un monument de la défaite de son oncle?
(Thésée) Un affreux rocher domine le lit fangeux
du Styx , dans l'endroit où roule lentement son
onde dormante. Un vieillard, hideux d'aspect et de
figure, veille à la garde de ce fleuve. C'est le
nocher qui transporte les ombres tremblantes.
Sa barbe négligée tombe sur sa poitrine; un
simple noeud retient sur ses épaules son manteau
grossier; ses yeux brillent au fond de leurs orbites
profondes. Lui-même dirige sa barque avec un
long aviron. Il la ramenait vide au rivage,
| [760] (Amphitryon) Nunc ede nati nobilem pugnam mei.
Patrui uolentis munus, an spolium refert?
(Theseus) Ferale tardis imminet saxum uadis,
Stupente ubi unda, segne torpescit fretum :
Hunc seruat amnem cultu et aspectu horridus,
765 Pauidosque Manes squalidus gestat senex;
Impexa pendet barba; deformem sinum
Nodus coercet; concauae lucent genae :
Regit ipse conto portitor longo ratem.
Hic onere uacuam litori puppim applicans
| | [770] pour y chercher de nouvelles âmes; Alcide lui ordonne
de le passer à l'autre bord, et les ombres faisaient place au héros.
Mais le terrible Charon lui crie :
« Où vas-tu, téméraire? garde-toi d'avancer. » Sans
s'arrêter à l'entendre, le fils d'Alcmène, d'un coup
de l'aviron, renverse le nocher, et s'élance dans la
barque. Cette barque, qui transporte des peuples
entiers, fléchit sous le poids d'un seul homme.
Hercule s'y assit; et le frêle esquif, surchargé, va-
cille, et l'onde infernale y pénètre des deux côtés.
On vit -alors trembler les monstres vaincus par Hercule, les
Centaures cruels, et les Lapithes que le vin excite aux combats.
| [770] Repetebat umbras : poscit Alcides uiam,
Cedente turba: dirus exclamat Charon:
«Quo pergis audax? siste properantem gradum».
Non passus ullas natus Alcmena moras,
Ipso coactum nauitam conto domat,
775 Scanditque puppim : cymba populorum capax
Succubuit uni; sedit, et grauior ratis
Utrinque Lethen latere titubanti bibit.
Tunc uicta trepidant monstra, Centauri truces,
Lapithaeque multo in bella succensi mero.
| | [780] L'hydre de Lerne aux têtes renaissantes s'alla cacher
au fond des marécages du Styx. De cet endroit on découvre
la demeure de l'avare Pluton. C'est là que se tient le chien
des enfers, qui, secouant ses trois têtes, épouvante
les ombres de ses terribles aboiements, et défend
l'entrée du noir empire. Des couleuvres lèchent
l'écume immonde qui tombe de ses gueules ; son
cou est hérissé de vipères : sa queue est un serpent
énorme, qui siffle en déroulant ses anneaux.
La fureur de ce monstre répond à son aspect.
A peine a-t-il entendu les pas d'Alcide, que,
dressant les reptiles dont sa tête est environnée,
| [780] Stygiae paludis ultimos quaerens sinus,
Faecunda mergit capita Lernaeus labos.
Post haec auari Ditis apparet domus:
Hic saeuus umbras territat Stygius canis,
Qui trina uasto capita concutiens sono
785 Regnum tuetur : sordidum tabo caput
Lambunt colubrae : uiperis horrent iubae;
Longusque torta sibilat cauda draco
Par ira formae. Sensit ut motus pedum,
Attollit hirtas angue uibrato comas,
| | [790] il prête une oreille attentive au son qui l'a frappé,
lui qui saisit jusqu'au bruit léger des ombres. Quand
le fils de Jupiter fut près de lui, l'animal demeura
comme indécis dans son antre.; et tous deux s'arrêtent
sans effroi. Enfin Cerbère fait retentir de ses effroyables
aboiements les demeures silencieuses. Sa queue menaçante
s'agite et siffle autour de ses flancs. Son triple hurlement
porte l'épouvante jusque parmi les âmes fortunées. Cependant
Hercule, détachant la dépouille du lion de Némée,
qui couvre son épaule gauche, en présente la gueule à Cerbère,
et se met à l'abri derrière ce vaste bouclier;
| [790] Missumque captat aure subrecta sonum,
Sentire et umbras solitus. Ut propior stetit
Ioue natus, antro sedit incertus canis,
Et uterque timuit. Ecce, latratu graui
Loca muta terret : sibilat totos minax
795 Serpens per armos : uocis horrendae fragor
Per ora missus terna felices quoque
Exterret umbras. Soluit a laeua feros
Tunc ipse rictus, et Cleonaeum caput
Opponit, ac se tegmine ingenti clepit :
| | [800] tandis que de sa main droite, de cette main invincible,
il fait tourner rapidement sa pe-
sante massue, et en frappe son ennemi à coups re-
doublés. Le monstre vaincu cesse de menacer;
épuisé de fatigue, il baisse humblement ses trois
têtes, et abandonne son antre à son vainqueur.
Cet exploit fit trembler sur leurs trônes les sou-
verains de l'enfer; ils livrent Cerbère à Hercule,
et lui accordent aussi ma liberté. Celui-ci flattant de
la main les têtes hideuses du monstre, les assujet-
tit avec de fortes chaînes. Alors, oubliant sa rage,
le gardien vigilant du sombre empire
| [800] Victrice magnum dextera robur gerens,
Huc nunc et illuc uerbere assiduo rotat
Ingeminat ictus. Domitus infregit minas,
Et cuncta lassus capita submisit canis,
Antroque toto cessit. Extimuit sedens,
805 Uterque solio dominus, et duci iubet :
Me quoque petenti munus Alcidae dedit.
Tunc grauia monstri colla permulcens manu
Adamante texto uincit : oblitus sui
Custos opaci peruigil regni canis
| | [810] baisse ses oreilles, se laisse conduire, et,
docile à son maître, il agite avec un air soumis et
caressant le serpent qui forme sa queue; mais, parvenu
à l'ouverture du Ténare, il fut ébloui de l'éclat du jour,
qu'il n'avait jamais vu. Malgré ses liens, il reprend courage
et secoue avec fureur sa chaîne pesante. Il faillit
entraîner son vainqueur; il le fit reculer en arrière.
Hercule alors m'appelle à son aide; et, tous deux unissant
nos efforts, nous tirons, en dépit de sa résistance,
| [810] Componit aures timidus, et patiens trahi,
Herumque fassus, ore submisso obsequens
Utrumque cauda pulsat anguifera latus.
Postquam est ad oras Taenari uentum, et nitor
Percussit oculos lucis ignotae, nouos
815 Resumit animos uinctus, et uastas furens
Quassat catenas : paene uictorem abstulit
Pronumque retro uexit, et mouit gradu.
Tunc et meas respexit Alcides manus :
Geminis uterque uiribus tractum canem
| | [820] l'animal furieux, et nous l'amenons enfin sur la terre.
Mais la clarté des cieux, et cette lumière pure qui en remplit
l'espace, se change, pour lui en une nuit profonde.
Il baisse les yeux, il les ferme à la lumière qui lui est odieuse,
et, détournant la vue, tient sa triple tête inclinée vers la terre,
et se cache sous l'ombre d'Hercule.
Mais le peuple, couronné de lauriers , arrive en foule, poussant
des cris de joie, et chantant les justes louanges du grand Hercule.
CHOEUR DES THÉBAINS.
| [820] Ira furentem, et bella tentantem irrita,
Intulimus orbi. Vidit ut clarum aethera,
Et pura nitidi spatia conspexit poli,
Oborta nox est, lumina in terram dedit,
Compressit oculos, et diem inuisum expulit,
825 Aciemque retro flexit, atque omni petiit
Ceruice terram : tum sub Herculea caput
Abscondit umbra. Densa sed laeto uenit
Clamore turba, frontibus laurum gerens,
Magnique meritas Herculis laudes canit.
CHORUS THEBANORUM.
| | [830] Eurysthée, du droit que lui donna sa naissance
prématurée, avait ordonné à Hercule de pénétrer
dans les entrailles de la terre. Il ne manquait au
héros, après tant d'épreuves, que d'ajouter à ses
trophées les dépouilles du roi de la nuit. Il osa
parcourir les avenues ténébreuses du séjour reculé
des mânes, triste chemin, dont une sombre forêt
augmente encore l'horreur, mais que pourtant une
foule nombreuse suivait en même temps qu'Alcide
ainsi la foule accourt des villes, attirée par la nouveauté
des jeux du théâtre;
| [830] Natus Eurystheus properante partu,
Iusserat mundi penetrare fundum
Deerat hoc solum numero laborum,
Tertiae regem spoliare sortis.
Ausus est caecos aditus inire,
835 Ducit ad manes uia qua remotos
Tristis, et silua metuenda nigra,
Sed frequens magna comitante turba.
Quantus incedit populus per urbes
Ad noui ludos auidus theatri :
| | [840] ainsi les peuples se pressent, quand la cinquième
année ramène les solennités brillantes de Jupiter Éléen.
Lorsque l'automne allonge les heures de la nuit, et que
Phébus, parvenu au signe de la Balance céleste,
invite les hommes à jouir plus longtemps des
douceurs du sommeil, la foule court aux mystères de
Cérès, et les initiés athéniens quittent en hâte leurs
demeures, pour célébrer ces fêtes nocturnes : aussi nombreuse
est la multitude qui traverse ces plaines silencieuses; les uns
s'avancent lentement, appesantis par la vieillesse,
| [840] Quantus Eleum ruit ad Tonantem,
Quinta quum sacrum reuocauit aestas :
Quanta, quum longae redit hora noctis,
Crescere et somnos cupiens quietos
Libra, Phoebeos tenet aequa currus,
845 Turba secretam Cererem frequentat,
Et citi tectis properant relictis
Attici noctem celebrare mystae :
Tanta per campos agitur silentes
Turba ! pars tarda gradiens senecta,
| | [850] tristes et rassasiés de la vie; les autres, moissonnés
à la fleur de l'âge, marchent encore d'un pas rapide; ce
sont des vierges qui n'ont pas connu l'hyménée,
des jeunes gens portant encore leur première chevelure,
des enfants qui commençaient à répéter le nom de leur
mère; ces derniers peuvent seuls, pour diminuer leur
effroi, dissiper, à l'aide d'un flambeau, l'obscurité qui les
environne. Les autres s'avancent à travers les ténèbres, aussi
troublés que l'homme qui, s'enfonçant dans un noir souterrain,
| [850] Tristis, et longa satiata uita :
Pars adhuc currit melioris aeui,
Virgines nondum thalamis iugatae,
Et comis nondum positis ephebi,
Matris et nomen modo doctus infans.
855 His datum solis, minus ut timerent
Igne praelato releuare noctem.
Caeteri uadunt per opaca tristes;
Qualis est nobis animus, remota
Luce, quum moestus sibi quisque sentit
| | [860] frémit à l'idée que la terre qui le couvre peut
l'ensevelir tout à coup. Rien dans ce gouffre ténébreux
qu'une affreuse obscurité, une nuit d'une
teinte sinistre, des vapeurs vaines et trompeuses,
un triste et morne silence. Puisse une longue
vieillesse nous conduire à cette demeure! on y arrive
toujours trop tôt. Pourquoi hâter le moment
fatal? Il n'est donné à personne de revenir. Toute
cette foule qui s'agite sur la surface du monde descendra
chez les mânes, et franchira les eaux stagnantes du Cocyte.
| [860] Obrutum tota caput esse terra.
Stat chaos densum, tenebraeque turpes,
Et color noctis malus, ac silentis
Otium mundi, uacuaeque nubes.
Sera nos illo referat senectus:
865 Nemo ad id sero uenit, unde nunquam,
Quum semel uenit, potuit reuerti.
Quid iuuat durum properare fatum?
Omnis haec magnis uaga turba terris
Ibit ad Manes, facietque inerti
| | [870] O Mort! tu moissonnes tout ce que voient naître
l'Orient et le Couchant! Ne te presse pas, ô Mort! nous ne
pouvons t'échapper. Et quand tu te montrerais lente,
n'allons-nous pas nous-mêmes au devant de toi?
L'heure qui nous fait naître nous tue.
Thébains, célébrez ce jour fortuné. Touchez les autels de
vos mains suppliantes; immolez des victimes choisies,
jeunes hommes et jeunes femmes; formez des danses solennelles.
| [870] Vela Cocyto. Tibi crescit omne,
Et quod Occasus uidet, et quod Ortus
Parce uenturis; tibi, Mors, paramur :
Sis licet segnis; properamas ipsi.
Prima quae uitam dedit hora, carpit.
875 Thebis laeta dies adest :
Aras tangite supplices;
Pingues caedite uictimas ;
Permixtae maribus nurus
Solemnes agitent choros :
| | [880] Vous qui cultivez nos champs fertiles, laissez reposer la
charrue. Le bras d'Hercule a pacifié les climats de l'aurore et
ceux du couchant, et ceux où, placés sous le chat
même du Soleil, les corps n'ont pas d'ombre. Tout ce que
Téthys environne dans son immense circuit la valeur d'Alcide
l'a dompté : il a franchi les fleuves infernaux,
| [880] Cessent deposito iugo
Arui fertilis incolae.
Pax est Herculea manu
Auroram inter et Hesperum,
Et qua sol medium tenens
885 Umbras corporibus negat.
Quodcunque alluitur solum
Longo Tethyos ambitu,
Alcidae domuit labor.
Transuectus uada Tartari
| | [890] et revient vainqueur du Tartare. Que pourrions-nous
craindre encore ; et qu'y a-t-il au delà des enfers ? Prêtre,
dont une sainte horreur fait dresser les cheveux , couronnez-vous
de son arbre chéri.
ACTE QUATRIÈME.
HERCULE, THÉSÉE, AMPHITRYON, MÉGARE.
(Hercule) Terrassé par ce bras vengeur, Lycus a
mordu la poussière; tous les complices du tyran ont partagé
son sort. Vainqueur de mes ennemis, je vais offrir un
sacrifice à mon père et aux dieux du ciel, et immoler sur
leurs autels les victimes que je leur dois.
| [890] Pacatis redit inferis.
Iam nullus superest timor:
Nil ultra iacet inferos.
Stantes sacrificus comas
Dilecta tege populo.
ACTUS QUARTUS.
HERCULES, THESEUS, AMPHITRYON, MEGARA.
895 (Hercules) Ultrice dextra fusus aduerso Lycus
Terram cecidit ore : tum quisquis comes
Fuerat tyranni, iacuit et poenae comes.
Nunc sacra patri uictor et superis feram,
Caesisque meritas uictimis aras colam.
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