Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tacite, Biographie d'Agricola

Conclusion

  Chap. XLIV-XLVI : Conclusion

[44] 1. Né le 13 juin sous le troisième consulat de Caligula, Agricola est décédé à l'âge de cinquante-trois ans le 23 août sous le consulat de Collega et Priscinus. Si les futures générations s'intéressent aussi à son physique, je dirais qu'il était bien fait sans être pour autant très grand. On ne lisait aucune agressivité dans son regard et son visage inspirait la sympathie. 3. En lui, on pouvait deviner facilement un homme de bien et sans conteste un grand homme.
Sa vie lui a été arrachée en pleine force de l'âge, mais, vue sous l'angle de la gloire, elle a été bien longue. Agricola s'était accompli dans le bien véritable, qui est le respect des valeurs morales. Proconsul, il avait reçu les insignes du triomphe. Quoi de plus à attendre de la destinée ? 4. Amasser des biens superflus ? Il n'en faisait pas son bonheur, lui qui disposait d'une fortune en rapport avec son rang.
5. Il n'a vu mourir ni sa fille ni son épouse. Mais n'a-t-il pas aussi été comblé en échappant à ce qui se préparait, tout en gardant intacts son prestige et l'éclat de sa renommée et sans mettre en danger sa famille et ses amis ? 6. Certes, Agricola n'a pas pu vivre jusqu'à l'aube de notre temps si comblé, dont Trajan est le prince, mais il croyait aux signes annonciateurs de ce changement, qu'au cours de nos entretiens, il appelait de tous ses voeux.
En revanche, sa mort prématurée lui a accordé l'immense soulagement d'être soustrait au Domitien des dernières années qui n'observa plus ni aucune trêve ni répit, mais qui, sans relâche, tout comme s'il lui avait porté un seul coup fatal, vida l'Etat de sa substance.
[44] (1) Natus erat Agricola Gaio Caesare tertium consule idibus Iuniis: excessit quarto et quinquagesimo anno, decimum kalendas Septembris Collega Priscoque consulibus. (2) Quod si habitum quoque eius posteri noscere uelint, decentior quam sublimior fuit; nihil impetus in uultu: gratia oris supererat. (3) Bonum uirum facile crederes, magnum libenter. Et ipse quidem, quamquam medio in spatio integrae aetatis ereptus, quantum ad gloriam, longissimum aeuum peregit; quippe et uera bona, quae in uirtutibus sita sunt, impleuerat, et consulari ac triumphalibus ornamentis praedito quid aliud adstruere fortuna poterat? (4) Opibus nimiis non gaudebat, speciosae {non} contigerant. (5) Filia atque uxore superstitibus potest uideri etiam beatus incolumi dignitate, florente fama, saluis adfinitatibus et amicitiis futura effugisse. (6) Nam sicut ei {non licuit} durare in hanc beatissimi saeculi lucem ac principem Traianum uidere, quod augurio uotisque apud nostras auris ominabatur, ita festinatae mortis grande solacium tulit euasisse postremum illud tempus, quo Domitianus non iam per interualla ac spiramenta temporum, sed continuo et uelut uno ictu rem publicam exhausit.
[45] 1. Ce qu'Agricola n'a pas vu, c'est le siège de la curie, les sénateurs tenus en respect sous la menace des armes et, au cours de ce même carnage, tant de consulaires massacrés, tant de femmes du plus haut rang en fuite vers l'exil. 2. Carus Metius n'avait encore remporté qu'une seule victoire pour se faire valoir et ce n'était qu'au sein de la forteresse des Monts Albains que résonnaient les arrêts de Messalinus. A ce moment-là aussi, Massa Baebius n'était qu'un prévenu. Ensuite, ce sont nos propres mains qui ont conduit Heluidius en prison. C'est nous qui avons arraché l'un à l'autre Mauricius et Rusticus. C'est nous que Sénécion a baignés de son sang innocent. 3. Néron, lui, détournait son regard et, s'il a fait perpétrer des crimes, il n'en a pas été le spectateur. Notre malheur était, avant tout, de voir Domitien et d'en être regardés, alors que nos soupirs étaient pris en compte, alors que, pour dénoncer tant d'hommes qui pâlissaient, le prince n'avait que des yeux cruels et ce teint rougeaud, dont il se bardait contre la honte.
4. Quel bonheur, Agricola, que de s'illustrer au cours d'une vie qu'on quitte au bon moment ! 5. Comme l'affirment ceux qui ont partagé tes derniers entretiens, c'est avec fermeté que tu as acquiescé à ton destin comme pour, à ta manière, accorder au prince l'impunité. 6. Mais pour moi, pour sa fille, c'est plus que la perte cruelle d'un père. Ce qui alourdit notre deuil, c'est de n'avoir pu l'assister dans sa maladie, le réconforter dans sa faiblesse, nous rassasier de son regard et de son étreinte. 7. Nous aurions du moins recueilli ses recommandations, ses paroles pour nous en pénétrer au plus profond de nous-mêmes. 8. Ce qui nous tourmente, ce qui reste pour nous une plaie ouverte, c'est que notre si longue absence nous a rendus orphelins quatre ans plus tôt.
9. Ton épouse si aimante était près de toi, ô le meilleur des pères, pour te combler de tous les hommages que tu méritais. Pourtant, trop peu de larmes t'ont pleuré et, dans la lumière que tu voyais pour la dernière fois, tes yeux ont en vain cherché quelque chose.
[45] (1) Non uidit Agricola obsessam curiam et clausum armis senatum et eadem strage tot consularium caedes, tot nobilissimarum feminarum exilia et fugas. (2) Vna adhuc uictoria Carus Mettius censebatur, et intra Albanam arcem sententia Messalini strepebat, et Massa Baebius iam tum reus erat: mox nostrae duxere Heluidium in carcerem manus; nos Maurici Rusticique uisus {foedauit}; nos innocenti sanguine Senecio perfudit. (3) Nero tamen subtraxit oculos suos iussitque scelera, non spectauit: praecipua sub Domitiano miseriarum pars erat uidere et aspici, cum suspiria nostra subscriberentur, cum denotandis tot hominum palloribus sufficeret saeuus ille uultus et rubor, quo se contra pudorem muniebat. (4) Tu uero felix, Agricola, non uitae tantum claritate, sed etiam opportunitate mortis. (5) Vt perhibent qui interfuere nouissimis sermonibus tuis, constans et libens fatum excepisti, tamquam pro uirili portione innocentiam principi donares. (6) Sed mihi filiaeque eius praeter acerbitatem parentis erepti auget maestitiam, quod adsidere ualetudini, fouere deficientem, satiari uultu complexuque non contigit. (7) Excepissemus certe mandata uocesque, quas penitus animo figeremus. (8) Noster hic dolor, nostrum uulnus, nobis tam longae absentiae condicione ante quadriennium amissus est. (9) Omnia sine dubio, optime parentum, adsidente amantissima uxore superfuere honori tuo: paucioribus tamen lacrimis comploratus es, et nouissima in luce desiderauere aliquid oculi tui.
[46] 1. Si un lieu accueille les mânes de ceux qui se sont attachés à leur devoir d'homme, si, comme l'affirment les sages, de grandes âmes ne meurent pas avec le corps, puisses-tu reposer en paix, Agricola, et nous inviter, nous les tiens, à ne pas céder à d'impuissants regrets ni à des lamentations efféminées, mais à contempler tes vertus, qu'il est sacrilège d'associer au chagrin et aux sanglots. 2. Laisse-nous plutôt honorer ta mémoire en t'admirant et en immortalisant ta réputation et, si notre nature le permet, en t'imitant. Tel est le véritable hommage à te rendre, tel est le devoir de tous ceux qui te sont le plus attachés.
3. Puis-je inviter aussi sa fille et son épouse à vénérer la mémoire d'un père et d'un mari en méditant toutes ses actions et ses paroles, en s'attachant à retenir l'image et les traits de son âme plus que son aspect corporel. Non, je ne crois pas qu'il faille renoncer aux effigies taillées dans le marbre ou coulées dans l'airain. Mais, tout comme les visages des hommes, les représentations, elles aussi, de ces visages sont fragiles et périssables. L'image de l'esprit, elle, est éternelle. On ne peut la posséder en la restituant dans une matière étrangère façonnée par autrui, mais seulement par sa propre manière de vivre.
4. Tout ce qu'Agricola nous a fait aimer, tout ce qu'il nous a fait admirer, demeure et est appelé à demeurer éternellement dans les coeurs des hommes grâce à la réputation de ses exploits. Car, si l'oubli a enseveli beaucoup de héros d'autrefois comme des gens obscurs et sans gloire, Agricola, dont l'histoire est écrite pour les générations futures, survivra.
[46] (1) Si quis piorum manibus locus, si, ut sapientibus placet, non cum corpore extinguuntur magnae animae, placide quiescas, nosque domum tuam ab infirmo desiderio et muliebribus lamentis ad contemplationem uirtutum tuarum uoces, quas neque lugeri neque plangi fas est. (2) Admiratione te potius et immortalibus laudibus et, si natura suppeditet, similitudine colamus: is uerus honos, ea coniunctissimi cuiusque pietas. (3) Id filiae quoque uxorique praeceperim, sic patris, sic mariti memoriam uenerari, ut omnia facta dictaque eius secum reuoluant, formamque ac figuram animi magis quam corporis complectantur, non quia intercedendum putem imaginibus quae marmore aut aere finguntur, sed ut uultus hominum, ita simulacra uultus imbecilla ac mortalia sunt, forma mentis aeterna, quam tenere et exprimere non per alienam materiam et artem, sed tuis ipse moribus possis. (4) Quidquid ex Agricola amauimus, quidquid mirati sumus, manet mansurumque est in animis hominum in aeternitae temporum, fama rerum; nam multos ueterum uelut inglorios et ignobilis obliuio obruit: Agricola posteritati narratus et traditus superstes erit.


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Dernière mise à jour : 26/11/2002