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| [1,72] LXXII. On décerna cette année les ornements du triomphe à Cécina, à L- Apronius et à C- Silius, pour la part qu'ils avaient eue aux succès de Germanicus. Tibère refusa le nom de père de la patrie, dont le peuple s'obstinait à le saluer ; et, malgré l'avis du sénat, il ne permit pas qu'on jurât sur ses actes, affectant de répéter "que rien n'est stable dans la vie, et que, plus on l'aurait placé haut, plus le poste serait glissant." Et cependant cette fausse popularité n'en imposait à personne. Il avait remis en vigueur la loi de majesté ; loi qui chez les anciens, avec le même nom, embrassait des objets tout différents, trahisons à l'armée, séditions à Rome, atteinte portée par un magistrat prévaricateur à la majesté du peuple romain. On condamnait les actions, les paroles restaient impunies : Auguste le premier étendit cette loi aux libelles scandaleux, indigné de l'audace de Cassius Sévérus, dont les écrits insolents avaient diffamé des hommes et des femmes d'un rang illustre. Dans la suite Tibère, consulté, par le préteur Pompéius Macer, s'il fallait recevoir les accusations de lèse-majesté, répondit que les lois devaient être exécutées. Lui aussi avait été aigri par des vers anonymes qui coururent alors sur sa cruauté, son orgueil, et son aversion pour sa mère.
| [1,72] Decreta eo anno triumphalia insignia A. Caecinae, L- Apronio, C. Silio
ob res cum Germanico gestas. nomen patris patriae Tiberius, a populo
saepius ingestum, repudiauit; neque in acta sua iurari quamquam censente
senatu permisit, cuncta mortalium incerta, quantoque plus adeptus foret,
tanto se magis in lubrico dictitans. non tamen ideo faciebat fidem ciuilis
animi; nam legem maiestatis reduxerat, cui nomen apud ueteres idem, sed
alia in iudicium ueniebant, si quis proditione exercitum aut plebem
seditionibus, denique male gesta re publica maiestatem populi Romani
minuisset: facta arguebantur, dicta inpune erant. primus Augustus
cognitionem de famosis libellis specie legis eius tractauit, commotus
Cassii Seueri libidine, qua uiros feminasque inlustris procacibus scriptis
diffamauerat; mox Tiberius, consultante Pompeio Macro praetore an iudicia
maiestatis redderentur, exercendas leges esse re spondit. hunc quoque
asperauere carmina incertis auctoribus uulgata in saeuitiam superbiamque
eius et discordem cum matre animum.
| | [1,73] LXXIII. Il ne sera pas inutile de rapporter ici quel essai fut tenté sur Falanius et Rubrius, simples chevaliers romains, de ces sortes d'accusations : on verra avec quelle adresse Tibère jeta au sein de la république les premiers germes d'un mal si funeste, et comment l'incendie, étouffé un instant, finit par éclater et par tout dévorer. L'accusateur reprochait à Falanius d'avoir reçu dans une de ces confréries que chaque maison réunissait alors pour le culte d'Auguste, un pantomime de mœurs infâmes, nommé Cassius, et d'avoir, en vendant ses jardins, livré en même temps la statue d'Auguste. Le crime imputé à Rubrius était d'avoir profané par un faux serment le nom de ce prince. Informé de ces accusations, Tibère écrivit aux consuls "que son père n'avait pas reçu l’apothéose pour la perte des citoyens ; que l'histrion Cassius avait coutume d'assister, avec d'autres hommes de sa profession, aux jeux que Livie célébrait en mémoire de son époux : qu'on pouvait, sans outrager la religion, comprendre la statue d'Auguste, comme celles des autres divinités, dans la vente des maisons et des jardins ; qu'à l'égard du parjure, il fallait le considérer comme si l'offense était faite à Jupiter, et laisser aux dieux le soin de venger les dieux."
| [1,73] Haud pigebit referre in Falanio et Rubrio, modicis equitibus Romanis,
praetemptata crimina, ut quibus initiis, quanta Tiberii arte grauissimum
exitium inrepserit, dein repressum sit, postremo arserit cunctaque
corripuerit, noscatur. Falanio obiciebat accusator, quod inter cultores
Augusti, qui per omnis domos in modum collegiorum habebantur, Cassium
quendam mimum corpore infamem adsciuisset, quodque uenditis hortis statuam
Augusti simul mancipasset. Rubrio crimini dabatur uiolatum periurio numen
Augusti. quae ubi Tiberio notuere, scripsit consulibus non ideo decretum
patri suo caelum, ut in perniciem ciuium is honor uerteretur. Cassium
histrionem solitum inter alios eiusdem artis interesse ludis, quos mater
sua in me moriam Augusti sacrasset; nec contra religiones fieri quod
effigies eius, ut alia numinum simulacra, uenditionibus hortorum et domuum
accedant. ius iurandum perinde aestimandum quam si Iouem fefellisset:
deorum iniurias dis curae.
| | [1,74] LXXIV. Peu de temps après, Granius Marcellus, gouverneur de Bithynie, fut accusé de lèse-majesté par son propre questeur, Cépio Crispinus, auquel se joignit Romanus Hispo. Crispinus fut l'inventeur d'une industrie que le malheur des temps et l'effronterie des hommes mirent depuis fort en vogue. Pauvre, obscur, intrigant, il s'adressa d'abord, par des voies obliques et à l'aide de mémoires secrets, à la cruauté du prince. Bientôt il attaqua les plus grands noms ; et, puissant auprès d'un seul, abhorré de tous, il donna un exemple dont les imitateurs, devenus riches et redoutables d'indigents et méprisés qu’ils étaient, firent la perte d'autrui, et à la fin se perdirent eux-mêmes. Cépion reprochait à Marcellus d'avoir tenu sur Tibère des discours injurieux ; délation d'un succès infaillible : l'accusateur choisissait les traits les plus hideux de la vie du prince, et les mettait dans la bouche de l'accusé ; comme les faits étaient vrais, on croyait facilement aux paroles. Hispon ajouta "que la statue de Marcellus était placée plus haut que celles des Césars, et que, d'une autre statue, on avait ôté la tête d'Auguste pour y substituer celle de Tibère." A ces mots Tibère éclate, et, sortant brusquement de son silence, il s'écrie "que, lui aussi, il donnera sa voix dans cette cause, et qu'il la donnera tout haut et avec serment." C'était obliger les autres à en faire autant. Quelques accents restaient encore à la liberté mourante : "Apprends-nous, César, lui dit Cn- Piso, dans quel rang tu opineras. Si tu parles le premier, j'aurai sur qui me régler. Si tu ne parles qu'après nous, je crains d'être, sans le savoir, d'un autre avis que le tien." Déconcerté par cette question, Tibère comprit qu'il s'était emporté trop loin, et, patient par repentir, il souffrit que Marcellus fût absous du crime de lèse-majesté. Restait celui de concussion, pour lequel on alla devant des récupérateurs.
| [1,74] Nec multo post Granium Marcellum praetorem Bithyniae quaestor ipsius
Caepio Crispinus maiestatis postulauit, subscribente Romano Hispone: qui
formam uitae iniit, quam postea celebrem miseriae temporum et audaciae
hominum fecerunt. nam egens, ignotus, inquies, dum occultis libellis
saeuitiae principis adrepit, mox clarissimo cuique periculum facessit,
potentiam apud unum, odium apud omnis adeptus dedit exemplum, quod secuti
ex pauperibus diuites, ex contemptis metuendi perniciem aliis ac postremum
sibi inuenere. sed Marcellum insimulabat sinistros de Tiberio sermones
habuisse, ineuitabile crimen, cum ex moribus principis foedissima quaeque
deligeret accusator obiectaretque reo. nam quia uera erant, etiam dicta
credebantur. addidit Hispo statuam Marcelli altius quam Caesarum sitam, et
alia in statua amputato capite Augusti effigiem Tiberii inditam. ad quod
exarsit adeo, ut rupta taciturnitate proclamaret se quoque in ea causa
laturum sententiam palam et iuratum, quo ceteris eadem necessitas fieret.
manebant etiam tum uestigia morientis libertatis. igitur Cn. Piso 'quo'
inquit 'loco censebis, Caesar? si primus, habebo quod sequar: si post
omnis, uereor ne inprudens dissentiam.' permotus his, quantoque incautius
efreruerat, paenitentia patiens tulit absolui reum criminibus maiestatis:
de pecuniis repetundis ad reciperatores itum est.
| | [1,75] LXXV. Ce n'était pas assez pour Tibère des procédures sénatoriales : il assistait encore aux jugements ordinaires, assis dans un coin du tribunal, afin de ne pas déplacer le préteur de sa chaise curule ; et sa présence fit échouer, dans plus d'une affaire, les brigues et les sollicitations des grands ; mais, si cette influence profitait à la justice, c'était aux dépens de la liberté. Vers ce temps-là, le sénateur Pius Aurélius se plaignit que la construction d'un chemin et d'un aqueduc avait mis sa maison en danger de ruine, et recourut à la protection du sénat. Les préteurs de l'épargne combattant sa demande, Tibère y pourvut et lui paya le pria le prix de ses bâtiments. Ce prince aimait à faire un noble usage de ses trésors ; c'est une vertu qu'il conserva longtemps après avoir abjuré toutes les autres. Propertius Celer, ancien préteur, qui demandait à se retirer du sénat à cause de son indigence, reçut de sa générosité un million de sesterces ; c'était un fait connu que son père l'avait laissé sans fortune. D'autres aspirèrent aux mêmes faveurs : il leur enjoignit de faire approuver leurs motifs par le sénat ; tant l'esprit de sévérité rendait amer jusqu'au bien qu'il faisait ! Tous préférèrent la pauvreté et le silence à des bienfaits achetés par un pénible aveu.
| [1,75] Nec patrum cognitionibus satiatus iudiciis adsidebat in cornu
tribunalis, ne praetorem curuli depelleret; multaque eo coram aduersus
ambitum et potentium preces constituta. sed dum ueritilti consulitur,
libertas corrumpebatur. inter quae Pius Aurelius senator questus mole
publicae uiae ductuque aquarum labefactas aedis suas, auxilium patrum
inuocabat. resistentibus aerarii praetoribus subuenit Caesar pretiumque
aedium Aurelio tribuit, erogandae per honesta pecuniae cupiens, quam
uirtutem diu retinuit, cum ceteras exueret. Propertio Celeri praetorio,
ueniam ordinis ob paupertatem petenti, decies sestertium largitus est,
satis conperto paternas ei angustias esse. temptantis eadem alios probare
causam senatui iussit, cupidine seueritatis in iis etiam quae rite faceret
acerbus. unde ceteri silentium et paupertatem confessioni et beneficio
praeposuere.
| | [1,76] LXXVI. Cette même année le Tibre, grossi par des pluies continuelles, avait inondé les parties basses de Rome, et entraîné, en se retirant, une grande quantité de ruines et de cadavres. Asinius Gallus voulait que l'on consultât les livres sibyllins : Tibère s'y opposa, aussi mystérieux en religion qu'en politique. Mais il fut décidé que L. Arruntius et Atéius Capito chercheraient les moyens de contenir le fleuve. L'Achaïe et la Macédoine imploraient une diminution des charges : on les délivra pour le moment du gouvernement proconsulaire, et on les remit aux mains de César. Drusus avait offert, au nom de Germanicus, son frère, et au sien, un combat de gladiateurs : il y présida et vit couler un sang, vil d'ailleurs, avec une joie trop marquée. Le peuple s'en alarma, et son père, dit-on, lui en fit des reproches. Celui-ci ne parut point à ce spectacle, et l'on interpréta diversement son absence. C'était, selon les uns, dégoût de réunions ; selon d'autres, tristesse d'humeur et crainte d'un fâcheux parallèle ; car Auguste se montrait à ces jeux de l'air le plus affable. Je ne puis croire qu'il eût voulu ménager à son fils l'occasion de mettre sa cruauté au grand jour et de s'aliéner les codeurs : toutefois cela fut dit aussi.
| [1,76] Eodem anno continuis imbribus auctus Tiberis plana urbis stagnauerat;
relabentem secuta est aedificiorum et hominum strages. igitur censuit
Asinius Gallus ut libri Sibyllini adirentur. Renuit Tiberius, perinde
diuina humanaque obtegens; sed remedium coercendi fluminis Ateio Calpitoni
et L- Arruntio mandatum. Achaiam ac Macedoniam onera deprecantis leuari in
praesens proconsulari imperio tradique Caesari placuit. edendis
gladiatoribus, quos Germanici fratris ac suo nomine obtulerat, Drusus
praesedit, quamquam uili sanguine nimis gaudens; quod {in} uulgus
formidolosum et pater arguisse dicebatur. cur abstinuerit spectaculo ipse,
uarie trahebant; alii taedio coetus, quidam tristitia ingenii et metu
conparationis, quia Augustus comiter interfuisset. non crediderim ad
ostentandam saeuitiam mouendasque populi offensiones concessam filio
materiem, quamquam id quoque dictum est.
| | [1,77] LXXVII. Les désordres du théâtre, qui avaient commencé l'année précédente, éclatèrent avec une nouvelle fureur. Des hommes furent tués parmi le peuple ; des soldats même et un centurion périrent, et un tribun prétorien fut blessé, en voulant apaiser le tumulte et faire respecter les magistrats. Un rapport fut fait au sénat sur cette sédition ; et l'on proposait de donner aux préteurs le droit de frapper de verges les histrions. Hatérius, tribun du peuple, s'y opposa et fut vivement combattu par Asinius Gallus, sans qu'il échappât un seul mot à Tibère : il aimait à laisser au sénat ces simulacres de liberté. Cependant l'opposition prévalut, parce qu'une ancienne décision d'Auguste mettait les histrions à l'abri des verges, et que les paroles d'Auguste étaient pour Tibère des lois inviolables. On fit plusieurs règlements pour borner le salaire des pantomimes et réprimer la licence de leurs partisans : les plus remarquables détendaient aux sénateurs d'entrer dans les maisons des pantomimes, aux chevaliers de leur faire cortège en public ; à eux-mêmes de donner des représentations ailleurs qu'au théâtre. Les préteurs furent autorisés à punir de l'exil tout spectateur qui troublerait l'ordre.
| [1,77] At theatri licentia, proximo priore anno coepta, grauius tum erupit,
occisis non modo e plebe set militibus et centurione, uulnerato tribuno
praetoriae cohortis, dum probra in magistratus et dissensionem uulgi
prohibent. actum de ea seditione apud patres dicebanturque sententiae, ut
praetoribus ius uirgarum in histriones esset. intercessit Haterius Agrippa
tribunus plebei increpitusque est Asinii Galli oratione, silente Tiberio,
qui ea simulacra libertatis senatui praebebat. ualuit tamen intercessio,
quia diuus Augustus immunis uerberum histriones quondam responderat, neque
fas Tiberio infringere dicta eius. de modo lucaris et aduersus lasciuiam
fautorum multa decernuntur; ex quis maxime insignia, ne domos pantomimorum
senator introiret, ne egredientis in publicum equites Romani cingerent aut
alibi quam in theatro spectarentur, et spectantium immodestiam exilio
multandi potestas praetoribus fieret.
| | [1,78] LXXVIII. La permission d'élever un temple à Auguste dans la colonie de Tarragone fut accordée aux Espagnols, et ce fut un exemple pour toutes les provinces. Le peuple demandait la suppression du centième imposé sur les ventes depuis les guerres civiles. Tibère déclara par un édit que ce revenu était la seule ressource du trésor militaire, et que même il ne suffirait pas, si la vétérance n'était reculée jusqu'à la vingtième année de service. Ainsi les concessions onéreuses arrachées par la dernière sédition, et qui fixaient le congé à seize ans, furent révoquées pour l'avenir.
| [1,78] Templum ut in colonia Tarraconensi strueretur Augusto petentibus
Hispanis permissum, datumque in omnis prouincias exemplum. centesimam rerum
uenalium post bella ciuilia institutam deprecante populo edixit Tiberius
militare aerarium eo subsidio niti; simul imparem oneri rem publicam, nisi
uicesimo militiae anno ueterani dimitterentur. ita proximae seditionis male
consulta, quibus sedecim stipendiorum finem expresserant, abolita in
posterum.
| | [1,79] LXXIX. Le sénat examina ensuite, sur le rapport d'Arruntius et d'Atéius, si, afin de prévenir les débordements du Tibre, on donnerait un autre écoulement aux lacs et aux rivières qui le grossissent. On entendit les députations des municipes et des colonies. Les Florentins demandaient en grâce que le Clain ne fût pas détourné de son lit pour être rejeté dans l'Arno, ce qui causerait leur ruine. Ceux d'Intéramne (1) parlèrent dans le même sens : "On allait, disaient-ils, abîmer sous les eaux et changer en des marais stagnants les plus fertiles campagnes de l'Italie, si l'on ne renonçait pas au projet de diviser le Nar en petits ruisseaux." Réate ne se taisait pas sut le danger de fermer l'issue par où le lac Vélin se décharge dans le Nar : "Bientôt ce lac inonderait les plaines environnantes. La nature avait sagement pourvu aux intérêts des mortels, en marquant aux rivières leurs routes et leurs embouchures, le commencement et la fin de leur cours. Quelque respect aussi était dû à la religion des alliés, chez qui les fleuves de la patrie avaient un culte, des bois sacrés, des autels ; le Tibre lui-même, déshérité du tribut des ondes voisines, s'indignerait de couler moins glorieux." Les prières des villes ou la difficulté des travaux ou enfin la superstition, firent prévaloir l'avis de Pison, qui conseillait de ne rien changer.
| [1,79] Actum deinde in senatu ab Arruntio et Ateio an ob moderandas Tiberis
exundationes uerterentur flumina et lacus, per quos augescit; auditaeque
municipiorum et coloniarum legationes, orantibus Florentinis ne Clanis
solito alueo demotus in amnem Arnum transferretur idque ipsis perniciem
adferret. congruentia his Interamnates disseruere: pessum ituros
fecundissimos Italiae campos, si amnis Nar (id enim parabatur) in riuos
diductus supersta gnauisset. nec Reatini silebant, Velinum lacum, qua in
Narem effunditur, obstrui recusantes, quippe in adiacentia erupturum;
optume rebus mortalium consuluisse naturam, quae sua ora fluminibus, suos
cursus utque originem, ita finis dederit; spectandas etiam religiones
sociorum, qui sacra et lucos et aras patriis amnibus dicauerint: quin ipsum
Tiberim nolle prorsus accolis fluuiis orbatum minore gloria fluere. seu
preces coloniarum seu difficultas operum siue superstitio ualuit, ut in
sententiam Pisonis concederetur, qui nil mutandum censuerat.
| | [1,80] LXXX. Poppéus Sabinus fut continué dans le gouvernement de Mésie auquel on joignit l'Achaïe et la Macédoine. Ce fut une des maximes de Tibère de laisser longtemps l'autorité dans les mêmes mains ; et, sous lui, plus d'un gouverneur garda jusqu'à la mort son armée ou sa juridiction. On en donne différents motifs : les uns disent que, pour s'épargner l'ennui de nouveaux choix, il maintenait irrévocablement les premiers ; d'autres, que sa jalousie craignait de satisfaire trop d'ambitions. Quelques-uns pensent que la finesse de son esprit n'empêchait pas les perplexités de son jugement. Il ne recherchait point les vertus éminentes, et d'un autre côté il haïssait les vices ; il avait peur des gens de bien pour lui-même, des méchants pour l'honneur public. Cette irrésolution l'entraîna jusqu'à donner des provinces à des gouverneurs qu'il ne devait pas laisser sortir de Rome.
| [1,80] Prorogatur Poppaeo Sabino prouincia Moesia, additis Achaia ac
Macedonia. id quoque morum Tiberii fuit, continuare imperia ac plerosque ad
finem uitae in isdem exercitibus aut iurisdictionibus habere. causae uariae
traduntur: alii taedio nouae curae semel placita pro aeternis seruauisse,
quidam inuidia, ne plures fruerentur; sunt qui existiment, ut callidum eius
ingenium, ita anxium iudicium; neque enim eminentis uirtutes sectabatur, et
rursum uitia oderat: ex optimis periculum sibi, a pessimis dedecus publicum
metuebat. qua haesitatione postremo eo prouectus est ut mandauerit
quibusdam prouincias, quos egredi urbe non erat passurus.
| | [1,81] LXXXI. Il tint alors pour la première fois les comices consulaires. Je n'oserais rien affirmer sur cette élection ni sur celles qui la suivirent, tant je trouve de contradictions dans les historiens et dans les discours mêmes du prince. Tantôt, sans dire le nom des candidats, il parlait de leur origine, de leur vie, de leurs campagnes, de manière à les faire reconnaître ; tantôt, supprimant jusqu'à cette désignation, il les exhortait à ne point troubler les comices par des brigues, et leur promettait de solliciter pour eux. Souvent il dit que les seuls qui eussent déclaré devant lui leurs prétentions étaient ceux dont il avait remis les noms aux consuls, que d'autres pouvaient encore se présenter, s'ils comptaient sur leur crédit ou sur leurs titres : paroles spécieuses, mais vaines ou perfides ; dehors trompeurs de liberté, dont se couvrait la tyrannie, pour éclater un jour avec plus de violence.
| [1,81] De comitiis consularibus, quae tum primum illo principe ac deinceps
fuere, uix quicquam firmare ausim: adeo diuersa non modo apud auctores, sed
in ipsius orationibus reperiuntur. modo subtractis candidatorum nominibus
originem cuiusque et uitam et stipendia descripsit ut qui forent
intellegeretur; aliquando ea quoque significatione sub tracta candidatos
hortatus ne ambitu comitia turbarent, suam ad id curam pollicitus est.
plerumque eos tantum apud se professos disseruit, quorum nomina consulibus
edidisset; posse et alios profiteri, si gratiae aut meritis confiderent:
speciosa uerbis, re inania aut subdola, quantoque maiore libertatis imagine
tegebantur, tanto eruptura ad infensius seruitium.
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