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| [12,61] LXI. Le prince fit ensuite la proposition d'exempter de tributs l'île de Cos, et s'étendit beaucoup sur l'antiquité du peuple qui l'habite. Il dit "que les Argiens, ou Céus, père de Latone, y avaient les premiers établi leur séjour ; qu'ensuite Esculape y avait apporté l'art de la médecine, art cultivé avec éclat par ses descendants," dont il cita les noms et fixa les époques. Il ajouta "que Xénophon, à la science duquel lui-même avait ordinairement recours, était issu de cette famille ; qu'il fallait accorder à ses prières une immunité qui fît de l'île de Cos une terre sacrée à jamais, et vouée sans partage au culte de son dieu." Nul doute que cette nation n'eût des titres à la reconnaissance du peuple romain, et l'on aurait pu citer plusieurs de nos victoires auxquelles son courage l'avait associée. Mais Claude, avec sa facilité irréfléchie, négligea d'appuyer sur des raisons politiques une faveur qui était toute personnelle.
| [12,61] Rettulit dein de immunitate Cois tribuenda multaque super antiquitate
eorum memorauit: Argiuos uel Coeum Latonae parentem uetustissimos insulae
cultores; mox aduentu Aesculapii artem medendi inlatam maximeque inter
posteros eius celebrem fuisse, nomina singulorum referens et quibus quisque
aetatibus uiguissent. quin etiam dixit Xenophontem, cuius scientia ipse
uteretur, eadem familia ortum, precibusque eius dandum ut omni tributo
uacui in posterum Coi sacram et tantum dei ministram insulam colerent.
neque dubium habetur multa eorundem in populum Romanum merita sociasque
uictorias potuisse tradi: sed Claudius facilitate solita quod uni
concesserat nullis extrinsecus adiumentis uelauit.
| | [12,62] LXII. Les Byzantins, admis à l'audience du sénat ; implorèrent une diminution des charges qui pesaient sur eux, et n'omirent aucun de leurs titres. Ils rappelèrent d'abord le traité de paix qu'ils avaient fait avec nous, dans le temps de notre guerre contre ce roi de Macédoine, qui, usurpant une origine illustre, reçut le nom de faux Philippe. Ils parlèrent ensuite des troupes qu'ils nous avaient fournies contre Antiochus, Persée, Aristonicus ; de leur zèle à seconder Antoine contre les pirates ; des secours qu'ils avaient offerts à Sylla, à Lucullus, à Pompée ; enfin des services plus récents qu'avait rendus aux Césars une ville placée si avantageusement pour le passage, soit par terre, soit par mer, de nos armées et de nos généraux, ainsi que pour le transport des approvisionnements.
| [12,62] At Byzantii data dicendi copia, cum magnitudinem onerum apud senatum
deprecarentur, cuncta repetiuere. orsi a foedere, quod nobiscum icerant,
qua tempestate bellauimus aduersus regem Macedonum, cui ut degeneri
Pseudophilippi uocabulum impositum, missas posthac copias in Antiochum
Persen Aristonicum et piratico bello adiutum Antonium memorabant, quaeque
Sullae aut Lucullo aut Pompeio obtulissent, mox recentia in Caesares
merita, quando ea loca insiderent quae transmeantibus terra marique ducibus
exercitibusque, simul uehendo commeatu opportuna forent.
| | [12,63] LXIII. En effet, c'est aux lieux où l'Europe et l'Asie sont séparées par le plus petit intervalle, que les Grecs ont fondé Byzance, à l'endroit même où l'Europe finit. Ils avaient consulté sur l'emplacement de leur ville Apollon Pythien, et l'oracle leur avait répondu de chercher une demeure en face de la terre des aveugles. Ce nom mystérieux désignait les Chalcédoniens, qui, arrivés les premiers sur ces côtes, et pouvant choisir la meilleure position, avaient pris la plus mauvaise. Prés de Byzance, la terre et la mer sont également fécondes. Une quantité innombrable de poissons qui se jettent hors de l'Euxin, apercevant sous l'eau une barre de rochers, s'éloignent effrayés de la côte d'Asie, et refluent vers ce port. Ce fut pour les Byzantins une source de commerce et d'opulence. Des charges énormes les accablèrent ensuite : ils en sollicitaient alors la fin ou la diminution ; le prince appuya leur demande, en disant qu'ils étaient épuisés par les dernières guerres de Thrace et du Bosphore, et qu'il était juste de les soulager. Les tributs leur furent remis pour cinq ans.
| [12,63] Namque artissimo inter Europam Asiamque diuortio Byzantium in extrema
Europa posuere Graeci, quibus Pythium Apollinem consulentibus, ubi
conderent urbem, redditum oraculum est, quaererent sedem caecorum terris
aduersam. ea ambage Chalcedonii monstrabantur, quod priores illuc aduecti,
praeuisa locorum utilitate, peiora legissent. quippe Byzantium fertili
solo, fecundo mari, quia uis piscium immensa Pontum erumpens et obliquis
subter undas saxis exterrita omisso alterius litoris flexu hos ad portus
defertur. unde primo quaestuosi et opulenti; post magnitudine onerum
urgente finem aut modum orabant, adnitente principe, qui Thraecio
Bosporanoque bello recens fessos iuuandosque rettulit. ita tributa in
quinquennium remissa.
| | [12,64] LXIV. Sous le consulat de M. Asinius et de M. Acilius, des prodiges nombreux annoncèrent dans l'État de funestes changements. Des enseignes militaires et des tentes furent brûlées par le feu du ciel ; un essaim d'abeilles alla se poser au faite du Capitole ; on débita que des femmes avaient donné le jour à des monstres, et qu'un porc était né avec des serres d'épervier. On comptait encore au nombre des présages sinistres la diminution qu'éprouvèrent dans leur nombre tous les collèges de magistrats, un questeur, un édile, un tribun, un préteur, un consul, étant morts dans l'espace de quelques mois. Mais Agrippine était plus que personne tourmentée par la crainte. Une parole échappée à Claude dans l'ivresse la faisait trembler : il avait dit que sa destinée était de supporter les désordres de ses femmes et de les punir ensuite. C'est pourquoi elle résolut d'agir, et d'agir au plus tôt. Mais elle immola d'abord à la vanité de son sexe Domina Lépida. Fille d'Antonia la jeune, petite-nièce d'Auguste, cousine germaine du père d'Agrippine, et soeur de son premier mari Domitius, Lépida se croyait son égale du côté de la noblesse. La beauté, l'âge, les richesses différaient peu entre l'une et l'autre. Toutes deux impudiques, déshonorées, violentes, elles étaient rivales de vices autant que de fortune. Mais la grande querelle était à qui, de la mère ou de la tante, aurait le plus d'ascendant sur Néron. Lépida enchaînait ce jeune coeur par les présents et les caresses. Agrippine, au contraire, ne lui montrait qu'un visage sévère et menaçant : elle voulait bien donner l'empire à son fils, elle ne pouvait souffrir qu'il en exerçât les droits.
| [12,64] M- Asinio M'. Acilio consulibus mutationem rerum in deterius portendi
cognitum est crebris prodigiis. signa ac tentoria militum igne caelesti
arsere; fastigio Capitolii examen apium insedit; biformis hominum partus et
suis fetum editum cui accipitrum ungues inessent. numerabatur inter ostenta
deminutus omnium magistratuum numerus, quaestore, aedili, tribuno ac
praetore et consule paucos intra mensis defunctis. sed in praecipuo pauore
Agrippina, uocem Claudii, quam temulentus iecerat, fatale sibi ut coniugum
flagitia ferret, dein puniret, metuens, agere et celerare statuit, perdita
prius Domitia Lepida muliebribus causis, quia Lepida minore Antonia genita,
auunculo Augusto, Agrippinae sobrina prior ac Gnaei mariti eius soror,
parem sibi claritudinem credebat. nec forma aetas opes multum distabant; et
utraque impudica, infamis, uiolenta, haud minus uitiis aemulabantur quam si
qua ex fortuna prospera acceperant. enimuero certamen acerrimum, amita
potius an mater apud Neronem praeualeret: nam Lepida blandimentis ac
largitionibus iuuenilem animum deuinciebat, truci contra ac minaci
Agrippina, quae filio dare imperium, tolerare imperitantem nequibat.
| | [12,65] LXV. Au reste, Lépida fut accusée d'avoir essayé, contre l'hymen du prince, des enchantements sacrilèges, et d'entretenir en Calabre des légions d'esclaves dont l'indiscipline troublait la paix de l'Italie. L'arrêt de mort fut prononcé, malgré l'opposition de Narcisse, qui, se défiant de plus en plus d'Agrippine, s'en ouvrit avec ses amis les plus intimes, et leur dit "que sa perte était certaine, soit que Britannicus, soit que Néron succédât à l'empire ; mais que la reconnaissance lui faisait une loi de s'immoler pour le service de Claude ; qu'il avait convaincu Messaline et Silius ; que les mêmes raisons d'accuser se présentaient de nouveau, accusation qui le perdrait si Néron venait à régner, et ne le sauverait pas si c'était Britannicus ; que cependant les intrigues d'une marâtre bouleversaient tout le palais, et qu'il y aurait plus de honte à se taire qu'il n'y en aurait eu à dissimuler les impudicités de la précédente épouse ; qu'au reste la pudeur n'était pas moins outragée par celle qui se prostituait à Pallas : elle témoignait assez, par cet avilissement d'elle-même, que la décence, que l'honneur, que rien enfin n'était sacré pour son ambition." En tenant ces discours et d'autres semblables, il embrassait Britannicus ; il priait les dieux de hâter pour lui l'âge de la force ; il tendait les mains tantôt vers le ciel, tantôt vers le jeune homme, et lui souhaitait de croître, de chasser les ennemis de son père, dût-il punir aussi les meurtriers de sa mère.
| [12,65] Ceterum obiecta sunt quod coniugem principis deuotionibus petiuisset
quodque parum coercitis per Calabriam seruorum agminibus pacem Italiae
turbaret. ob haec mors indicta, multum aduersante Narcisso, qui Agrippinam
magis magisque suspectans prompsisse inter proximos ferebatur certam sibi
perniciem, seu Britannicus rerum seu Nero poteretur; uerum ita de se
meritum Caesarem, ut uitam usui eius impenderet. conuictam Messalinam et
Silium; pares iterum accusandi causas esse, si Nero imperitaret; Britannico
successore nullum principi metum: at nouercae insidiis domum omnem
conuelli, maiore flagitio quam si impudicitiam prioris coniugis
reticuisset. quamquam ne impudicitiam quidem nunc abesse Pallante adultero,
ne quis ambigat decus pudorem corpus, cuncta regno uiliora habere. haec
atque talia dictitans amplecti Britannicum, robur aetatis quam maturrimum
precari, modo ad deos, modo ad ipsum tendere manus, adolesceret, patris
inimicos depelleret, matris etiam interfectores ulcisceretur.
| | [12,66] LXVI. En proie à de si graves soucis, Narcisse tomba malade et se rendit à Sinuesse, dans l'espoir que la douce température de l'air et la salubrité des eaux rétabliraient ses forces. Agrippine, dont le crime, résolu depuis longtemps, avait des ministres tout prêts, saisit avidement l'occasion. Le choix du poison l'embarrassait un peu : trop soudain et trop prompt, il trahirait une main criminelle ; si elle en choisissait un qui consumât la vie dans une langueur prolongée, Claude, en approchant de son heure suprême, pouvait deviner le complot et revenir à l'amour de son fils. Il fallait un venin d'une espèce nouvelle, qui troublât la raison, sans trop hâter la mort. On jeta les yeux sur une femme habile en cet art détestable, nommée Locusta, condamnée depuis peu pour empoisonnement, et qui fut longtemps, pour les maîtres de l'empire, un instrument de pouvoir. Le poison fut préparé par le talent de cette femme, et donné par la main de l'eunuque Halotus, dont la fonction était de servir les mets et de les goûter.
| [12,66] In tanta mole curarum ualetudine aduersa corripitur, refouendisque
uiribus mollitia caeli et salubritate aquarum Sinuessam pergit. tum
Agrippina, sceleris olim certa et oblatae occasionis propera nec
ministrorum egens, de genere ueneni consultauit, ne repentino et praecipiti
facinus proderetur; si lentum et tabidum delegisset, ne admotus supremis
Claudius et dolo intellecto ad amorem filii rediret. exquisitum aliquid
placebat, quod turbaret mentem et mortem differret. deligitur artifex
talium uocabulo Locusta, nuper ueneficii damnata et diu inter instrumenta
regni habita. eius mulieris ingenio paratum uirus, cuius minister e
spadonibus fuit Halotus, inferre epulas et explorare gustu solitus.
| | [12,67] LXVII. Tous les détails de ce crime devinrent bientôt si publics que les écrivains du temps n'en omettent aucun. Le poison fut mis dans un ragoût de champignons, mets favori du prince. La stupidité de Claude, ou peut-être l'ivresse, en déguisèrent l'effet pendant quelque temps. La nature, en soulageant ses entrailles, parut même l'avoir sauvé. Agrippine effrayée, et bravant tout parce qu'elle avait tout à craindre, s'adressa au médecin Xénophon, dont elle s'était assuré d'avance la complicité. Celui-ci, sous prétexte d'aider le vomissement, enfonça, dit on, dans le gosier de Claude une plume imprégnée d'un poison subtil, bien convaincu que, s'il y a du péril à commencer les plus grands attentats, on gagne à les consommer.
| [12,67] Adeoque cuncta mox pernotuere ut temporum illorum scriptores
prodiderint infusum delectabili boleto uenenum, nec uim medicaminis statim
intellectam, socordiane an Claudii uinolentia; simul soluta aluus
subuenisse uidebatur. igitur exterrita Agrippina et, quando ultima
timebantur, spreta praesentium inuidia prouisam iam sibi Xenophontis medici
conscientiam adhibet. ille tamquam nisus euomentis adiuuaret, pinnam rapido
ueneno inlitam faucibus eius demisisse creditur, haud ignarus summa scelera
incipi cum periculo, peragi cum praemio.
| | [12,68] LXVIII. Cependant le sénat s'assemblait, les consuls et les prêtres offraient des voeux pour la conservation du prince, tandis que son corps déjà sans vie était soigneusement enveloppé dans son lit, où l'on affecta de lui prodiguer des soins, jusqu'à ce que le pouvoir de Néron fût établi sans retour. Dès le premier instant, Agrippine, feignant d'être vaincue par la douleur et de chercher des consolations, courut auprès de Britannicus. Elle le serrait dans ses bras, l'appelait la vivante image de son père, empêchait par mille artifices qu'il ne sortit de son appartement. Elle retint de même ses sueurs Antonia et Octavie. Des gardes fermaient par ses ordres toutes les avenues du palais, et elle publiait de temps en temps que la santé du prince allait mieux, afin d'entretenir l'espérance des soldats et d'attendre le moment favorable marqué par les astrologues.
| [12,68] Vocabatur interim senatus uotaque pro incolumitate principis consules
et sacerdotes nuncupabant, cum iam exanimis uestibus et fomentis
obtegeretur, dum quae res forent firmando Neronis imperio componuntur. iam
primum Agrippina, uelut dolore uicta et solacia conquirens, tenere amplexu
Britannicum, ueram paterni oris effigiem appellare ac uariis artibus
demorari ne cubiculo egrederetur. Antoniam quoque et Octauiam sorores eius
attinuit, et cunctos aditus custodiis clauserat, crebroque uulgabat ire in
melius ualetudinem principis, quo miles bona in spe ageret tempusque
prosperum ex monitis Chaldaeorum aduentaret.
| | [12,69] LXIX. Enfin, le trois avant les ides d'octobre, à midi, les portes du palais s'ouvrent tout à coup, et Néron, accompagné de Burrus, s'avance vers la cohorte qui, suivant l'usage militaire, faisait la garde à ce poste. Au signal donné par le préfet, Néron est accueilli avec des acclamations et placé dans une litière. Il y eut, dit-on, quelques soldats qui hésitèrent, regardant derrière eux, et demandant où était Britannicus. Mais, comme il ne s'offrait point de chef à la résistance, ils suivirent l'impulsion qu'on leur donnait. Porté dans le camp, Néron fit un discours approprié aux circonstances, promit des largesses égales à celles de son père, et fut salué empereur. Cet arrêt des soldats fut confirmé par les actes du sénat ; il n'y eut aucune hésitation dans les provinces. Les honneurs divins furent décernés à Claude, et ses funérailles célébrées avec la même pompe que celles d'Auguste ; car Agrippine fut jalouse d'égaler la magnificence de sa bisaïeule Livie. Toutefois on ne lut pas le testament, de peur que l'injustice d'un père qui sacrifiait son fils au fils de sa femme ne révoltât les esprits et ne causât quelque trouble.
| [12,69] Tunc medio diei tertium ante Idus Octobris, fortibus palatii repente
diductis, comitante Burro Nero egreditur ad cohortem, quae more militiae
excubiis adest. ibi monente praefecto faustis uocibus exceptus inditur
lecticae. dubitauisse quosdam ferunt, respectantis rogitantisque ubi
Britannicus esset: mox nullo in diuersum auctore quae offerebantur secuti
sunt. inlatusque castris Nero et congruentia tempori praefatus, promisso
donatiuo ad exemplum paternae largitionis, imperator consalutatur.
sententiam militum secuta patrum consulta, nec dubitatum est apud
prouincias. caelestesque honores Claudio decernuntur et funeris sollemne
perinde ac diuo Augusto celebratur, aemulante Agrippina proauiae Liuiae
magnificentiam. testamentum tamen haud recitatum, ne antepositus filio
priuignus iniuria et inuidia animos uulgi turbaret.
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