Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tacite, La Germanie

Chap. XLI-XLVI

  Chap. XLI-XLVI

[41] XLI. Cette partie des Suèves s'étend vers le fond de la Germanie. Plus près (afin de suivre le Danube comme nous avons suivi le Rhin) se trouve la cité des Hermondures fidèle à notre empire, et, à ce titre, admise à trafiquer, non sur la rive seule, comme les autres Germains, mais à l'intérieur, et jusque dans la colonie la plus florissante de la Rhétie. Ils passent librement et sans gardes partout où ils veulent ; et, tandis que nous ne montrons aux autres peuples que nos armes et nos camps, nous ouvrons à celui-ci nos maisons de ville et de campagne, qui n'excitent pas ses désirs. Chez les Hermondures est la source de l'Elbe, fleuve célèbre et jadis connu de nos légions ; on ne fait maintenant qu'en entendre parler. [41] Et haec quidem pars Sueborum in secretiora Germaniae porrigitur. Propior, ut, quo modo paulo ante Rhenum, sic nunc Danuuium sequar, Hermundurorum ciuitas, fida Romanis; eoque solis Germanorum non in ripa commercium, sed penitus atque in splendidissima Raetiae prouinciae colonia. Passim et sine custode transeunt; et cum ceteris gentibus arma modo castraque nostra ostendamus, his domos uillasque patefecimus non concupiscentibus. In Hermunduris Albis oritur, flumen inclutum et notum olim; nunc tantum auditur.
[42] XLII. Près des Hermondures habitent les Narisques, ensuite les Marcomans et les Quades. Les Marcomans sont les pre miers par la gloire et les forces ; le pays même qu'ils occupent, enlevé jadis aux Boïens, est une conquête de leur valeur. Les Quades et les Narisques ne sont pas indignes d'eux. C'est là comme le front de la Germaine en descendant le Danube. Les Marcomans et les Quades ont eu jusqu'à nos jours des rois de leur nation, issus des nobles familles de Maroboduus et de Tuder : ils commencent à en souffrir d'étrangers. Du reste, ces rois doivent à la protection de Rome leur force et leur grandeur : nous les aidons rarement de nos armes, plus souvent de notre or, et ils n'en sont pas moins puissants. [42] Iuxta Hermunduros Naristi ac deinde Marcomani et Quadi agunt. Praecipua Marcomanorum gloria uiresque, atque ipsa etiam sedes pulsis olim Boiis uirtute parta. Nec Naristi Quadiue degenerant. Eaque Germaniae uelut frons est, quatenus Danuuio peragitur. Marcomanis Quadisque usque ad nostram memoriam reges mansere ex gente ipsorum, nobile Marobodui et Tudri genus: iam et externos patiuntur, sed uis et potentia regibus ex auctoritate Romana. Raro armis nostris, saepius pecunia iuuantur, nec minus ualent.
[43] XLIII. Plus loin les Marsignes, les Gothins, les Oses, les Buriens, forment par derrière la limite des Marcomans et des Quades. Par le langage et la coiffure, les Marsignes et les Buriens annoncent des Suèves. Les Gothins parlent gaulois, et les Oses pannonien ; c'est dire assez qu'ils ne sont pas Germains : ajoutons qu'ils se soumettent à des tributs ; une partie leur est imposée par les Sarmates, l'autre partie par les Quades, qui les traitent comme étrangers. Les Gothins, pour surcroît de honte, tirent le fer des mines. Tous ces peuples s'étendent peu dans la plaine ; ils habitent en général dans des gorges, sur le sommet et le penchant des montagnes. Car une longue chaîne partage et coupe en deux la Suévie. Au delà de cette chaîne sont un grand nombre de nations, dont la plus considérable est celle des Lygiens, divisée elle-même en beaucoup de cités. Il suffira de nommer les plus puissantes, les Aries, les Helvécones, les Manimes, les Élysiens, les Naharvales. Chez les Naharvales on montre un bois consacré dés longtemps par la religion. Le soin du culte est remis à un prêtre en habit de femme. Ce culte s'adresse à des dieux qui, dans l'Olympe romain, sont, dit-on, Castor et Pollux ; ils en possèdent les attributs : leur nom est Alci. Du reste, point de statue, nulle trace d'une origine étrangère ; mais ce sont bien deux frères, tous deus jeunes, qu'on adore. Les Aries surpassent en forces les peuples que j'ai nommés avec eux. Ces hommes farouches, pour enchérir encore sur leur sauvage nature, empruntent le secours de l'art et du temps : ils noircissent leurs boucliers, se teignent la peau, choisissent pour combattre la nuit la plus obscure. L'horreur seule, et l'ombre qui enveloppe cette lugubre armée, répandent l'épouvante : il n'est pas d'ennemi qui soutienne cet aspect nouveau et pour ainsi dire infernal ; car dans tout combat les yeux sont les premiers vaincus. Au delà des Lygiens, habitent les Gothons, soumis à des rois dont la main se fait déjà plus sentir que chez les autres nations germaniques, sans que la liberté cependant soit encore opprimée. Plus loin, au bord de l'Océan, sont les Rugiens et les Lémoves. Toutes ces nations ont pour signe distinctif le bouclier rond, l'épée courte, et leur respect pour la royauté. [43] Retro Marsigni, Cotini, Osi, Buri terga Marcomanorum Quadorumque claudunt. E quibus Marsigni et Buri sermone cultuque Suebos referunt: Cotinos Gallica, Osos Pannonica lingua coarguit non esse Germanos, et quod tributa patiuntur. Partem tributorum Sarmatae, partem Quadi ut alienigenis imponunt: Cotini, quo magis pudeat, et ferrum effodiunt. Omnesque hi populi pauca campestrium, ceterum saltus et uertices montium iugumque insederunt. Dirimit enim scinditque Suebiam continuum montium iugum, ultra quod plurimae gentes agunt, ex quibus latissime patet Lygiorum nomen in plures ciuitates diffusum. Valentissimas nominasse sufficiet, Harios, Helueconas, Manimos, Helisios, Nahanarualos. Apud Nahanarualos antiquae religionis lucus ostenditur. Praesidet sacerdos muliebri ornatu, sed deos interpretatione Romana Castorem Pollucemque memorant. Ea uis numini, nomen Alcis. Nulla simulacra, nullum peregrinae superstitionis uestigium; ut fratres tamen, ut iuuenes uenerantur. Ceterum Harii super uires, quibus enumeratos paulo ante populos antecedunt, truces insitae feritati arte ac tempore lenocinantur: nigra scuta, tincta corpora; atras ad proelia noctes legunt ipsaque formidine atque umbra feralis exercitus terrorem inferunt, nullo hostium sustinente nouum ac uelut infernum adspectum; nam primi in omnibus proeliis oculi uincuntur.
[44] XLIV. On trouve ensuite dans l'Océan môme les cités des Suiones, aussi puissantes par leurs flottes qu'abondantes en armes et en guerriers. Leurs vaisseaux diffèrent des nôtres en ce que, les deux extrémités se terminant en proue, ils se présentent toujours dans une direction commode pour toucher le rivage. Ce ne sont pas des voiles qui donnent le mouvement, et les rames ne sont pas attachées par rangs aux deux flancs du navire ; elles sont libres comme sur certains fleuves, et se transportent au besoin de l'un à l'autre bord. Les richesses sont en honneur chez ce peuple : aussi est-il soumis au pouvoir d'un seul ; et ici le pouvoir ne connaît plus de limites, ce n'est plus à titre précaire qu'il se fait obéir. Les armes ne sont pas, comme chez les autres Germains, à la disposition de tous : on les garde enfermées, et le gardien est un esclave. C'est que l'Océan garantit le pays des invasions subites, et que des mains oisives pourraient facilement abuser des armes : or, en confier le dépôt à un noble, à un homme libre, à un affranchi même, serait contraire à l'intérêt monarchique. [44] Trans Lygios Gotones regnantur, paulo iam adductius quam ceterae Germanorum gentes, nondum tamen supra libertatem. Protinus deinde ab Oceano Rugii et Lemouii; omniumque harum gentium insigne rotunda scuta, breues gladii et erga reges obsequium. Suionum hinc ciuitates ipso in Oceano praeter uiros armaque classibus ualent. Forma nauium eo differt, quod utrimque prora paratam semper adpulsui frontem agit. Nec uelis ministrantur nec remos in ordinem lateribus adiungunt: solutum, ut in quibusdam fluminum, et mutabile, ut res poscit, hinc uel illinc remigium. Est apud illos et opibus honos, eoque unus imperitat, nullis iam exceptionibus, non precario iure parendi. Nec arma, ut apud ceteros Germanos, in promiscuo, sed clausa sub custode, et quidem seruo, quia subitos hostium incursus prohibet Oceanus, otiosae porro armatorum manus facile lasciuiunt. Enimuero neque nobilem neque ingenuum, ne libertinum quidem armis praeponere regia utilitas est.
[45] XLV. Au delà des Suiones est une autre mer, dormante et presque immobile. On croit que c'est la ceinture et la borne du monde, parce que les dernières clartés du soleil couchant y durent jusqu'au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu'on entend même le bruit qu'il fait en sortant de l'onde, qu'on aperçoit la forme de ses chevaux, les rayons de sa tète. La vérité est que la nature finit en ces lieux. En revenant donc à la mer suévique, on trouve sur le rivage à droite les tribus des Estyens. Ils ont les usages et l'habillement des Suèves ; leur langue ressemble davantage à celle des Bretons. Ils adorent la Mère des dieux. Pour symbole de ce culte, on porte l'image d'un sanglier : elle tient lieu d'armes et de sauvegarde ; elle donne à l'adorateur de la déesse, fût-il entouré d'ennemis, une pleine sécurité. Les Estyens combattent peu avec le fer, souvent avec des bâtons. Ils cultivent le blé et les autres fruits de la terre avec plus de patience que n'en promet la paresse habituelle des Germains. Ils fouillent même la mer, et seuls de tous les peuples ils recueillent le succin, qu'ils appellent gless : ils le trouvent entre les rochers et quelquefois sur le rivage. Quelle en est la nature et comment il se forme, c'est ce que des barbares n'ont ni cherché ni découvert. Longtemps même il resta confondu parmi les viles matières que rejette l'Océan, et c'est notre luxe qui l'a mis en réputation. Les gens du pays n'en font aucun usage ; ils le recueillent brut, nous l'apportent dans son état informe, et s'étonnent du prix qu'ils en reçoivent. Le succin doit être la gomme de certains arbres : souvent en effet sa transparence y laisse apercevoir des animaux terrestres et même des insectes ailés, qui s'embarrassent dans cette subtance encore fluide, et finissent, quand elle durcit, par y rester emprisonnés. Il serait donc vrai que, s'il est au fond de l'Orient des végétaux qui distillent le baume et l'encens, il existe aussi, dans les îles et les terres de l'Occident, des forêts et des arbres d'une fécondité inconnue, dont le suc, exprimé par les rayons d'un soleil si rapproché de ces climats, s'écoule et tombe dans la mer voisine, et vient, apporté par les vents et les flots, se décharger sur les côtes opposées. Si l'on éprouve la nature du succin en l'approchant du feu, il s'allume comme un flambeau et jette une flamme grasse et odorante ; bientôt il s'amollit comme la poix ou la résine. Après les Suiones viennent immédiatement les Sitones. Semblables en tout le reste, ils diffèrent d'eux en un point ; c'est qu'ils obéissent à une femme : tant ils sont tombés au-dessous, je ne dirai pas de la liberté, mais de la servitude elle-même. Là finit la Suévie. [45] Trans Suionas aliud mare, pigrum ac prope inmotum, quo cingi cludique terrarum orbem hinc fides, quod extremus cadentis iam solis fulgor in ortus edurat adeo clarus, ut sidera hebetet; sonum insuper emergentis audiri formasque equorum et radios capitis adspici persuasio adicit. Illuc usque (et fama uera) tantum natura. Ergo iam dextro Suebici maris litore Aestiorum gentes adluuntur, quibus ritus habitusque Sueborum, lingua Britannicae propior. Matrem deum uenerantur. Insigne superstitionis formas aprorum gestant: id pro armis omniumque tutela securum deae cultorem etiam inter hostis praestat. Rarus ferri, frequens fustium usus. Frumenta ceterosque fructus patientius quam pro solita Germanorum inertia laborant. Sed et mare scrutantur, ac soli omnium sucinum, quod ipsi glesum uocant, inter uada atque in ipso litore legunt. Nec quae natura, quaeue ratio gignat, ut barbaris, quaesitum compertumue; diu quin etiam inter cetera eiectamenta maris iacebat, donec luxuria nostra dedit nomen. Ipsis in nullo usu; rude legitur, informe profertur, pretiumque mirantes accipiunt. Sucum tamen arborum esse intellegas, quia terrena quaedam atque etiam uolucria animalia plerumque interlucent, quae implicata umore mox durescente materia cluduntur. Fecundiora igitur nemora lucosque sicut Orientis secretis, ubi tura balsamaque sudantur, ita Occidentis insulis terrisque inesse crediderim, quae uicini solis radiis expressa atque liquentia in proximum mare labuntur ac ui tempestatum in aduersa litora exundant. Si naturam sucini admoto igni temptes, in modum taedae accenditur alitque flammam pinguem et olentem; mox ut in picem resinamue lentescit. Suionibus Sitonum gentes continuantur. Cetera similes uno differunt, quod femina dominatur; in tantum non modo a libertate sed etiam a seruitute degenerant.
[46] XLVI. Les Peucins, les Vénèdes et les Fennes, sont-ils des nations germaniques ou sarmates ? je ne saurais le dire. Toutefois les Peucins, que quelques-uns nomment Bastarnes, ont le langage, l'habillement, les habitations fixes des Germains. Tous végètent dans l'inertie et la malpropreté ; les principaux, en se mêlant par le mariage avec les Sarmates, ont contracté quelque chose de leurs formes hideuses. Les Vénèdes ont pris beaucoup de leurs moeurs. En effet, tout ce qui s'élève de montagnes et de forêts entre les Peucins et les Fermes, les Vénèdes l'infestent de leurs brigandages. On incline cependant à les compter parmi les Germains, parce qu'ils se construisent des cabanes, portent des boucliers, aiment à se servir de leurs pieds et même se piquent de vitesse, différents en tout cela des Sarmates, qui passent leur vie à cheval ou en chariot. Quant aux Fennes, ils étonnent par leur état sauvage et leur affreuse pauvreté. Chez eux point d'armes, ni de chevaux, ni de foyer domestique. Ils ont pour nourriture de l'herbe, des peaux pour vêtement, la terre pour lit. Toute leur ressource est dans leurs flèches, qu'ils arment, n'ayant pas de fer, avec des os pointus. La même chasse nourrit également les hommes et les femmes : car celles-ci accompagnent partout leur maris, et réclament la moitié de la proie. Les enfants n'ont d'autre abri contre la pluie et les bêtes féroces que les branches entrelacées de quelque arbre, où leurs mères les cachent. C'est là que les jeunes gens se rallient, que se retirent les vieillards. Ils trouvent cette condition plus heureuse que de peiner à cultiver les champs, d'élever laborieusement des maisons, d'être occupés sans cesse à trembler pour leur fortune et à convoiter celle d'autrui. Ne redoutant rien des hommes, ne redoutant rien des dieux, ils sont arrivés à ce point si difficile de n'avoir pas même besoin de former un voeu. Tout ce qu'on ajoute encore tient de la fable, par exemple, que les Helluses et les Osiones ont la tête et le visage de l'homme, le corps et les membres de la bête. Je laisserai dans leur incertitude ces faits mal éclaircis. [46] Hic Suebiae finis. Peucinorum Venedorumque et Fennorum nationes Germanis an Sarmatis adscribam dubito, quamquam Peucini, quos quidam Bastarnas uocant, sermone, cultu, sede ac domiciliis ut Germani agunt. Sordes omnium ac torpor procerum; conubiis mixtis nonnihil in Sarmatarum habitum foedantur. Venedi multum ex moribus traxerunt; nam quidquid inter Peucinos Fennosque siluarum ac montium erigitur latrociniis pererrant. Hi tamen inter Germanos potius referuntur, quia et domos figunt et scuta gestant et pedum usu ac pernicitate gaudent: quae omnia diuersa Sarmatis sunt in plaustro equoque uiuentibus. Fennis mira feritas, foeda paupertas: non arma, non equi, non penates; uictui herba, uestitui pelles, cubile humus: solae in sagittis spes, quas inopia ferri ossibus asperant. Idemque uenatus uiros pariter ac feminas alit; passim enim comitantur partemque praedae petunt. Nec aliud infantibus ferarum imbriumque suffugium quam ut in aliquo ramorum nexu contegantur: huc redeunt iuuenes, hoc senum receptaculum. Sed beatius arbitrantur quam ingemere agris, inlaborare domibus, suas alienasque fortunas spe metuque uersare: securi aduersus homines, securi aduersus deos rem difficillimam adsecuti sunt, ut illis ne uoto quidem opus esset. Cetera iam fabulosa: Hellusios et Oxionas ora hominum uoltusque, corpora atque artus ferarum gerere: quod ego ut incompertum in medio relinquam.


Recherches | Texte | Lecture | Liste du vocabulaire | Index inverse | Menu | Philippe REMACLE - Textes latins |

 
UCL | FLTR | Itinera Electronica | Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher
Dernière mise à jour : 7/01/2003