Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tacite, Histoires, Livre I

Chap. LXXXI-XC

  Chap. LXXXI-XC

[1,81] LXXXI. Othon donnait un repas où se trouvaient beaucoup d'hommes et de femmes du premier rang. Les convives alarmés ne savent si cette furie de la soldatesque est l'ouvrage du hasard ou une ruse de l'empereur, s'il est plus dangereux de rester et d'être enveloppés ou de fuir et de se disperser. Tour à tour feignant la constance ou trahis par leur frayeur, ils cherchaient à lire sur le visage d'Othon ; et, comme il arrive quand les âmes sont tournées à la défiance, Othon inspirait des craintes qu'il ressentait lui-même. Non moins effrayé du péril des sénateurs que du sien propre, il avait envoyé dès le premier moment les deux préfets du prétoire pour calmer la colère des soldats et il fit sortir promptement les convives. Alors tout fuit en désordre : des magistrats, jetant tes marques de leur dignité et se dérobant aux gens de leur suite, des vieillards, des femmes, erraient au milieu des ténèbres et gagnaient à la hâte des quartiers opposés. Peu rentrèrent dans leurs maisons ; la plupart se sauvèrent chez leurs amis, ou cherchèrent sous le toit du plus obscur de leurs clients une retraite inconnue. [1,81] Erat Othoni celebre conuiuium primoribus feminis uirisque; qui trepidi, fortuitusne militum furor an dolus imperatoris, manere ac deprehendi an fugere et dispergi periculosius foret, modo constantiam simulare, modo formidine detegi, simul Othonis uultum intueri; utque euenit inclinatis ad suspicionem mentibus, cum timeret Otho, timebatur. sed haud secus discrimine senatus quam suo territus et praefectos praetorii ad mitigandas militum iras statim miserat et abire propere omnis e conuiuio, iussit. tum uero passim magistratus proiectis insignibus, uitata comitum et seruorum frequentia, senes feminaeque per tenebras diuersa urbis itinera, rari domos, plurimi amicorum tecta et ut cuique humillimus cliens, incertas latebras petiuere.
[1,82] LXXXII. La violence des soldats ne respecta pas même les portes du palais ; ils se précipitèrent dans la salle du festin en demandant à grands cris qu'on leur fît voir Othon. Le tribun Julius Martialis et Vitellius Saturninus, préfet d'une légion, furent blessés en essayant de les arrêter. De toutes parts les armes étincellent, les menaces retentissent, tantôt contre les centurions et les tribuns, tantôt contre le sénat tout entier. Une peur aveugle égarait les esprits ; et, comme ils ne pouvaient dire quelle victime exigeait leur colère, ils demandaient pleine licence contre tout le monde. Il fallut que le prince, oubliant la majesté de son rang, montât sur un lit de table, d'où, à force de larmes et de prières, il parvint avec peine à les contenir. Ils retournèrent au camp malgré eux, et n'y retournèrent pas innocents. Le lendemain, Rome offrit l’aspect d'une ville prise : les maisons étaient fermées, les rues désertes, le peuple consterné ; et les regards des soldats baissés vers la terre annonçaient plus de mécontentement que de repentir. Les préfets Proculus et Plotius parlèrent aux différents manipules, chacun avec la douceur ou la sévérité de son caractère. La conclusion de ces discours fut de compter à chaque soldat cinq mille sesterces. Othon osa pour lors se hasarder dans leur camp : à son entrée, les centurions et les tribuns l’environnent, jettent à ses pieds les marques de leur grade et implorent comme une faveur le repos et la vie. Les soldats sentirent le reproche, et, avec tous les dehors de la soumission, ils demandèrent les premiers qu'on livrât au supplice les auteurs du désordre. [1,82] Militum impetus ne foribus quidem Palatii coercitus quo minus conuiuium inrumperent, ostendi sibi Othonem expostulantes, uulnerato Iulio Martiale tribuno et Vitellio Saturnino praefecto legionis, dum ruentibus obsistunt. undique arma et minae, modo in centuriones tribunosque, modo in senatum uniuersum, lymphatis caeco pauore animis, et quia neminem unum destinare irae poterant, licentiam in omnis poscentibus, donec Otho contra decus imperii toro insistens precibus et lacrimis aegre cohibuit, redieruntque in castra inuiti neque innocentes. postera die uelut capta urbe clausae domus, rarus per uias populus, maesta plebs; deiecti in terram militum uultus ac plus tristitiae quam paenitentiae. manipulatim adlocuti sunt Licinius Proculus et Plotius Firmus praefecti, ex suo quisque ingenio mitius aut horridius. finis sermonis in eo ut quina milia nummum singulis militibus numerarentur: tum Otho ingredi castra ausus. atque illum tribuni centurionesque circumsistunt, abiectis militiae insignibus otium et salutem flagitantes. sensit inuidiam miles et compositus in obsequium auctores seditionis ad supplicium ultro postulabat.
[1,83] LXXXIII. Othon voyait la tranquillité détruite et les soldats partagés de sentiments : les uns demandaient un prompt remède à la licence ; le grand nombre, enclin aux séditions, aimait dans le pouvoir une ambitieuse faiblesse ; et rien n'était plus efficace que le trouble et le pillage pour entraîner cette multitude à la guerre civile. Un empire acquis par le crime ne pouvait d'ailleurs être maintenu par une réforme soudaine et un retour à l'antique sévérité. Toutefois, alarmé de la position critique de Rome et des périls du sénat, il tint enfin ce discours : "Je ne suis venu, braves compagnons, ni pour réchauffer dans vos cours l'amour de ma personne, ni pour allumer le courage dans vos âmes ; ces deux sentiments sont portés chez vous à un glorieux excès : c'est de tempérer le feu de ce courage, de mettre des bornes à cette affection, que je viens vous prier. Le dernier tumulte n'est l'oeuvre ni de la cupidité ni de la haine, deux causes qui ont poussé tant d'armées à la discorde. La mauvaise volonté ou la crainte des périls n'y eurent pas plus de part. C'est votre attachement excessif qui, avec plus d'ardeur que de réflexion, a excité cet orage ; car souvent les plus nobles intentions, si la prudence ne les dirige, ont de funestes succès. Nous allons à la guerre : faudra-t-il que toutes les nouvelles soient lues publiquement, que tous les conseils se tiennent en présence de l'armée ? La conduite des affaires, le vol si rapide de l'occasion ne le permettent pas. Il est des choses que le soldat doit ignorer, comme il en est qu'il doit savoir. Oui, le respect des chefs et la rigueur de la discipline veulent que les centurions mêmes et les tribuns ne reçoivent souvent que des ordres. Si chacun peut s'enquérir des raisons de ce qu'on lui commande, la subordination périssant, l'autorité périt avec elle. Ira-t-on aussi, quand l'ennemi sera devant nous, courir aux armes au milieu de la nuit ? Un ou deux misérables, égarés par l'ivresse (car je ne puis en soupçonner davantage d'une coupable frénésie), iront-ils tremper leurs mains dans le sang d'un tribun ou d'un centurion, forcer la tente de leur empereur ? [1,83] Otho, quamquam turbidis rebus et diuersis militum animis, cum optimus quisque remedium praesentis licentiae posceret, uulgus et plures seditionibus et ambitioso imperio laeti per turbas et raptus facilius ad ciuile bellum impellerentur, simul reputans non posse principatum scelere quaesitum subita modestia et prisca grauitate retineri, sed discrimine urbis et periculo senatus anxius, postremo ita disseruit: "neque ut adfectus uestros in amorem mei accenderem, commilitones, neque ut animum ad uirtutem cohortarer (utraque enim egregie supersunt), sed ueni postulaturus a uobis temperamentum uestrae fortitudinis et erga me modum caritatis. tumultus proximi initium non cupiditate uel odio, quae multos exercitus in discordiam egere, ac ne detrectatione quidem aut formidine periculorum: nimia pietas uestra acrius quam considerate excitauit; nam saepe honestas rerum causas, ni iudicium adhibeas, perniciosi exitus consequuntur. imus ad bellum. num omnis nuntios palam audiri, omnia consilia cunctis praesentibus tractari ratio rerum aut occasionum uelocitas patitur? tam nescire quaedam milites quam scire oportet: ita se ducum auctoritas, sic rigor disciplinae habet, ut multa etiam centuriones tribunosque tantum iuberi expediat. si cur iubeantur quaerere singulis liceat, pereunte obsequio etiam imperium intercidit. an et illic nocte intempesta rapientur arma? unus alterue perditus ac temulentus (neque enim pluris consternatione proxima insanisse crediderim) centurionis ac tribuni sanguine manus imbuet, imperatoris sui tentorium inrumpet?"
[1,84] LXXXIV. "C'est pour moi, je le sais, que s'armèrent vos bras ; mais ces courses tumultueuses, les ténèbres, la confusion, peuvent ouvrir au crime des chances contre moi. Si Vitellius et les satellites qui l'entourent pouvaient avec des imprécations nous inspirer au gré de leur haine, quel autre esprit nous souffleraient-ils que la discorde et la sédition ? Combien ils voudraient voir le soldat désobéir au centurion, le centurion au tribun, afin que tous, cavaliers et fantassins confondus, courussent pêle-mêle à leur perte ! C'est en exécutant, braves compagnons, plutôt qu'en discutant les ordres de ses chefs, qu'on réussit à la guerre ; et l'armée la plus soumise avant le combat est aussi la plus courageuse au moment du danger. Les armes et la vaillance, voilà votre partage ; laissez-moi le conseil et le soin de diriger votre ardeur. Peu furent coupables ; deux seulement seront punis. Que le reste abolisse à jamais la mémoire d'une nuit déshonorante, et que nulle autre armée ne sache quelles paroles ont été proférées contre le sénat. Dévouer aux supplices un ordre qui est la tête de l'empire, l'élite et l'honneur de toutes les provinces, non, c'est ce que n'oseraient pas même ces Germains que Vitellius soulève aujourd'hui contre nous. Et des enfants de l'Italie, une jeunesse vraiment romaine, demanderaient le sang et le massacre de ce corps glorieux dont la splendeur, illustrant notre cause, fait honte à l'obscure abjection du parti de Vitellius ! Ce rebelle a surpris quelques nations, il a une apparence d'armée ; mais le sénat est avec nous, et par cela même la république est de ce côté, de l'autre ses ennemis. Pensez-vous que cette reine des cités consiste dans un assemblage de toits et de maisons, dans un amas de pierres ? Ces ouvrages muets et inanimés périssent chaque jour, et chaque jour on les relève. L'éternité de l'empire, la paix de l'univers, mon salut et le vôtre, dépendent de la conservation du sénat. Institué sous les auspices des dieux par le père et le fondateur de Rome, il a dure florissant et immortel depuis les rois jusqu'aux Césars : transmettons-le à nos descendants tel que nous l'avons reçu de nos ancêtres. Car, si c'est de vos rangs que sortent les sénateurs, c'est du sénat que sortent les princes." [1,84] "Vos quidem istud pro me: sed in discursu ac tenebris et rerum omnium confusione patefieri occasio etiam aduersus me potest. si Vitellio et satellitibus eius eligendi facultas detur, quem nobis animum, quas mentis imprecentur, quid aliud quam seditionem et discordiam optabunt? ne miles centurioni, ne centurio tribuno obsequatur, ut confusi pedites equitesque in exitium ruamus. parendo potius, commilitones, quam imperia ducum sciscitando res militares continentur, et fortissimus in ipso discrimine exercitus est qui ante discrimen quietissimus. uobis arma et animus sit: mihi consilium et uirtutis uestrae regimen relinquite. paucorum culpa fuit, duorum poena erit: ceteri abolete memoriam foedissimae noctis. nec illas aduersus senatum uoces ullus usquam exercitus audiat. caput imperii et decora omnium prouinciarum ad poenam uocare non hercule illi, quos cum maxime Vitellius in nos ciet, Germani audeant. ulline Italiae alumni et Romana uere iuuentus ad sanguinem et caedem depoposcerit ordinem, cuius splendore et gloria sordis et obscuritatem Vitellianarum partium praestringimus? nationes aliquas occupauit Vitellius, imaginem quandam exercitus habet, senatus nobiscum est: sic fit ut hinc res publica, inde hostes rei publicae constiterint. quid? uos pulcherrimam hanc urbem domibus et tectis et congestu lapidum stare creditis? muta ista et inanima intercidere ac reparari promisca sunt: aeternitas rerum et pax gentium et mea cum uestra salus incolumitate senatus firmatur. hunc auspicato a parente et conditore urbis nostrae institutum et a regibus usque ad principes continuum et immortalem, sicut a maioribus accepimus, sic posteris tradamus; nam ut ex uobis senatores, ita ex senatoribus principes nascuntur."
[1,85] LXXXV. Ce discours d'une autorité douce et réprimante à la fois, cette modération qui borna les sévérités au châtiment de deux coupables, furent reçus avec faveur, et calmèrent pour le moment des esprits que l'on ne pouvait contraindre. Rome cependant n'était pas redevenue tranquille : le bruit des armes en bannissait le repos, et l'on voyait partout l'image de la guerre. Les soldats réunis n'excitaient plus de tumulte public ; mais épars et déguisés, ils pénétraient dans les maisons, affectant un intérêt perfide pour ceux que leur noblesse, leur opulence, ou quelque éclatante distinction, avait exposés aux discours de la malignité. On crut même que des soldats de Vitellius s'étaient glissés dans Rome pour étudier l'esprit des différents partis. Aussi tout était plein de défiances, et le foyer domestique était à peine un asile contre la crainte. Mais c'est en public que la terreur était à son comble. A chaque nouvelle qu'apportait la renommée, on composait son esprit et son visage, de peur de laisser voir ou trop d'inquiétude si elle était fâcheuse, ou trop peu de joie si elle était bonne. Surtout dans les assemblées du sénat, rien de plus difficile que de ménager tellement sa conduite que le silence ne parût pas hostile et la liberté séditieuse. Quant à la flatterie, Othon, naguère homme privé et flatteur lui-même, en connaissait le mensonge. On retournait donc ses pensées, on les tourmentait de mille manières pour appeler Vitellius ennemi et parricide. Les plus prudents se bornaient à des invectives communes : quelques-uns hasardaient d'injurieuses vérités, mais parmi les clameurs de cent voix confuses, ou avec une volubilité bruyante qui couvrait leurs propres paroles. [1,85] Et oratio ad perstringendos mulcendosque militum animos et seueritatis modus (neque enim in pluris quam in duos animaduerti iusserat) grate accepta compositique ad praesens qui coerceri non poterant. non tamen quies urbi redierat: strepitus telorum et facies belli, {et} militibus ut nihil in commune turbantibus, ita sparsis per domos occulto habitu, et maligna cura in omnis, quos nobilitas aut opes aut aliqua insignis claritudo rumoribus obiecerat: Vitellianos quoque milites uenisse in urbem ad studia partium noscenda plerique credebant: unde plena omnia suspicionum et uix secreta domuum sine formidine. sed plurimum trepidationis in publico, ut quemque nuntium fama attulisset, animum uultumque conuersis, ne diffidere dubiis ac parum gaudere prosperis uiderentur. coacto uero in curiam senatu arduus rerum omnium modus, ne contumax silentium, ne suspecta libertas; et priuato Othoni nuper atque eadem dicenti nota adulatio. igitur uersare sententias et huc atque illuc torquere, hostem et parricidam Vitellium uocantes, prouidentissimus quisque uulgaribus conuiciis, quidam uera probra iacere, in clamore tamen et ubi plurimae uoces, aut tumultu uerborum sibi ipsi obstrepentes.
[1,86] LXXXVI. Des prodiges dont les récits venaient de sources diverses, redoublaient encore les alarmes. Dans le vestibule du Capitole, la Victoire laissa échapper, dit-on, les rênes de son char. Un fantôme d'une taille plus qu'humaine sortit tout à coup du sanctuaire de Junon ; la statue de Jules César placée dans l’île du Tibre se trouva tournée, par un temps calme et serein, d'occident en orient ; un boeuf parla dans l'Étrurie ; plusieurs animaux engendrèrent des monstres. J'omets beaucoup d'autres merveilles, observées en pleine paix dans les siècles grossiers, et dont on n'entend parler maintenant que dans les temps d'alarmes. Mais un phénomène plus terrible et qui, à la peur de l'avenir, ajoutait le mal présent, fut le subit débordement du Tibre. Le fleuve accru sans mesure rompit le pont Sublicius, et, arrêté par cette masse de débris, il franchit ses rives et inonda non seulement les parties basses de la ville, mais les quartiers où l'on redoutait le moins un pareil fléau. Beaucoup de malheureux furent surpris dans les rues et entraînés ; plus encore furent submergés dans leurs boutiques ou dans leurs lits. La famine se répandit parmi le peuple, causée par le défaut de commerce et la disette des vivres. Des maisons, dont le séjour des eaux avait ruiné les fondements, tombèrent quand le fleuve se retira. Dès que le péril eut cessé de préoccuper les esprits, on remarqua que, dans un moment où Othon se préparait à la guerre, le champ de Mars et la voie Flaminia, qui étaient son chemin pour entrer en campagne, lui avaient été fermés ; et cet effet d'une cause fortuite ou naturelle parut un prodige, avant-coureur des revers qui le menaçaient.1. Le temple du Capitole était divisé en trois nefs, consacrées l'une à Jupiter, l'autre à Junon, la troisième à Minerve. [1,86] Prodigia insuper terrebant diuersis auctoribus uulgata: inuestibulo Capitolii omissas habenas bigae, cui Victoria institerat, erupisse cella Iunonis maiorem humana speciem, statuam diui Iulii in insula Tiberini amnis sereno et immoto die ab occidente in orientem conuersam, prolocutum in Etruria bouem, insolitos animalium partus, et plura alia rudibus saeculis etiam in pace obseruata, quae nunc tantum in metu audiuntur. sed praecipuus et cum praesenti exitio etiam futuri pauor subita inundatione Tiberis, qui immenso auctu proruto ponte sublicio ac strage obstantis molis refusus, non modo iacentia et plana urbis loca, sed secura eius modi casuum impleuit: rapti e publico plerique, plures in tabernis et cubilibus intercepti. fames in uulgus inopia quaestus et penuria alimentorum. corrupta stagnantibus aquis insularum fundamenta, dein remeante flumine dilapsa. utque primum uacuus a periculo animus fuit, id ipsum quod paranti expeditionem Othoni campus Martius et uia Flaminia iter belli esset obstructum fortuitis uel naturalibus causis in prodigium et omen imminentium cladium uertebatur.
[1,87] LXXXVII. Après avoir purifié la ville et délibéré sur la conduite de la guerre, Othon, voyant les Alpes Pennines et Cottiennes, et les autres passages d'Italie en Gaule, fermés par les troupes de Vitellius, résolut d'attaquer la province narbonnaise. Il avait une bonne flotte, et il s'était assuré de sa fidélité en tirant des prisons où la cruauté de Galba les avait retenus les soldats de marine échappés au massacre du pont Milvius, et en, formant avec ces débris le cadre d'une légion. En même temps, il avait donné aux autres l'espoir de parvenir comme eux à un service plus honoré. Avec les troupes navales, il embarqua les cohortes urbaines et un grand nombre de prétoriens qui devaient être le nerf et la force de l'armée, les conseillers et les surveillants des généraux mêmes. La conduite de l'expédition fut confiée aux primipilaires Antonius Novellus et Suédius Clémens, et au tribun Émilius Pacensis, destitué par Galba, rétabli par Othon. L'affranchi Oscus conserva l'intendance de la flotte, avec une inspection secrète sur des hommes plus honorables que lui. Quant à l'armée de terre, Suétonius Paullinus, Marius Celsus et Annius Gallus furent désignés pour la commander. Mais l'homme de confiance était Licinius Proculus, préfet du prétoire. A Rome officier vigilant, à la guerre chef sans expérience, Proculus accusait tour à tour le crédit de Suétonius, la vigueur de Celsus, la maturité de Gallus, et, en faisant un crime à chacun de ses avantages, il obtenait le facile triomphe de la méchanceté adroite sur la vertu modeste. [1,87] Otho lustrata urbe et expensis bello consiliis, quando Poeninae Cottiaeque Alpes et ceteri Galliarum aditus Vitellianis exercitibus claudebantur, Narbonensem Galliam adgredi statuit classe ualida et partibus fida, quod reliquos caesorum ad pontem Muluium et saeuitia Galbae in custodia habitos in numeros legionis composuerat, facta et ceteris spe honoratae in posterum militiae. addidit classi urbanas cohortis et plerosque e praetorianis, uiris et robur exercitus atque ipsis ducibus consilium et custodes. summa expeditionis Antonio Nouello, Suedio Clementi primipilaribus, Aemilio Pacensi, cui ademptum a Galba tribunatum reddiderat, permissa. curam nauium Moschus libertus retinebat ad obseruandam honestiorum fidem immutatus. peditum equitumque copiis Suetonius Paulinus, Marius Celsus, Annius Gallus rectores destinati, sed plurima fides Licinio Proculo praetorii praefecto. is urbanae militiae impiger, bellorum insolens, auctoritatem Paulini, uigorem Celsi, maturitatem Galli, ut cuique erat, criminando, quod facillimum factu est, prauus et callidus bonos et modestos anteibat.
[1,88] LXXXVIII. En ce même temps, Cornélius Dollabella fut confiné dans la colonie d'Aquinum et soumis à une surveillance qui n'était ni étroite ni déguisée. On ne trouvait aucun reproche à lui faire ; mais l'ancienneté de son nom et sa parenté avec Galba le désignaient aux soupçons. Othon donna ordre à beaucoup de magistrats, à une grande partie des consulaires, de se tenir prêts à le suivre, non pour partager les périls ou les soins de la guerre, mais sous le seul prétexte de l'accompagner. De ce nombre était L. Vitellius : Othon fut le même pour lui que pour les autres, sans le traiter comme le frère ni d'un empereur ni d'un ennemi. Cependant les alarmes redoublèrent dans Rome : nul ordre qui fût à l'abri de la crainte ou du péril. Les premiers du sénat étaient affaiblis par l'âge et engourdis par une longue paix ; la noblesse avait désappris la guerre au sein de l'oisiveté ; les chevaliers ne l'avaient jamais sue ; chacun s'efforçait de cacher et de renfermer sa frayeur, et leurs efforts ne faisaient que la trahir. Ce n'est pas qu'on n'en vît au contraire, qui, par une folle vanité, achetaient de belles armes et de superbes chevaux, ou composaient leur équipage de guerre de tout l'attirail d'une table somptueuse et d'un luxe corrupteur. Les sages songeaient au repos et à la république ; les esprits légers et imprévoyants s'enivraient de vaines espérances ; une foule de gens, ruinés pendant la paix, se réjouissaient du désordre et trouvaient leur sûreté parmi les hasards. [1,88] Sepositus per eos dies Cornelius Dolabella in coloniam Aquinatem, neque arta custodia neque obscura, nullum ob crimen, sed uetusto nomine et propinquitate Galbae monstratus. multos e magistratibus, magnam consularium partem Otho non participes aut ministros bello, sed comitum specie secum expedire iubet, in quis et Lucium Vitellium, eodem quo ceteros cultu, nec ut imperatoris fratrem nec ut hostis. igitur motae urbis curae; nullus ordo metu aut periculo uacuus. primores senatus aetate inualidi et longa pace desides, segnis et oblita bellorum nobilitas, ignarus militiae eques, quanto magis occultare et abdere pauorem nitebantur, manifestius pauidi. nec deerant e contrario qui amibitione stolida conspicua arma, insignis equos, quidam luxuriosos apparatus conuiuiorum et inritamenta libidinum ut instrumentum belli mercarentur. sapientibus quietis et rei publicae cura; leuissimus quisque et futuri improuidus spe uana tumens; multi adflicta fide in pace anxii, turbatis rebus alacres et per incerta tutissimi.
[1,89] LXXXIX. Du reste la multitude et la partie du peuple étrangère aux soucis trop relevés de la politique, commençait à ressentir les maux de la guerre. Les besoins de l'armée absorbaient tout l'argent; le prix des vivres était augmenté : deux fléaux que la révolte de Vindex n'avait pas fait éprouver au même point. Car alors Rome demeura tranquille, et la querelle, engagée aux extrémités d'une province entre les légions et les Gaules, semblait une guerre étrangère. En effet, depuis que l'empereur Auguste eut affermi le pouvoir des Césars, le peuple romain n'avait livré que des combats lointains, sujets pour un seul d'inquiétude et de gloire : sous Tibère et sous Caïus, on ne craignit que les malheurs de la paix. L'entreprise de Scribonianus contre Claude était réprimée avant qu'on en sût la nouvelle. De simples messages, des bruits populaires, plutôt que les armes, renversèrent Néron. Mais ici les légions, les flottes, et, ce qui était presque sans exemple, les cohortes du prétoire et de la ville menées aux batailles, l'Orient et l'Occident apparaissant en seconde ligne avec toutes leurs forces, offraient, si l'on eût combattu sous d'autres chefs, la matière d'une longue guerre. Lorsque Othon voulut partir, quelques-uns lui opposèrent un scrupule religieux: les anciles n'étaient pas encore replacés dans le sanctuaire. II rejeta tous les délais, comme ayant déjà causé la perte de Néron. Cécina d'ailleurs, arrivé en deçà des Alpes, l'aiguillonnait puissamment. [1,89] Sed uulgus et magnitudine nimia communium curarum expers populus sentire paulatim belli mala, conuersa in militum usum omni pecunia, intentis alimentorum pretiis, quae motu Vindicis haud perinde plebem attriuerant, secura tum urbe et prouinciali bello, quod inter legiones Galliasque uelut externum fuit. nam ex quo diuus Augustus res Caesarum composuit, procul et in unius sollicitudinem aut decus populus Romanus bellauerat; sub Tiberio et Gaio tantum pacis aduersa {ad} rem publicam pertinuere; Scriboniani contra Claudium incepta simul audita et coercita; Nero nuntiis magis et rumoribus quam armis depulsus: tum legiones classesque et, quod raro alias, praetorianus urbanusque miles in aciem deducti, Oriens Occidensque et quicquid utrimque uirium est a tergo, si ducibus aliis bellatum foret, longo bello materia. fuere qui proficiscenti Othoni moras religionemque nondum conditorum ancilium adferrent: aspernatus est omnem cunctationem ut Neroni quoque exitiosam; et Caecina iam Alpes transgressus extimulabat.
[1,90] XC. La veille des ides de mars, après avoir recommandé la république au sénat, il abandonna aux citoyens rappelés de l'exil ce qui n'était pas encore entré dans l'épargne sur les biens repris aux donataires de Néron : présent des plus justes et en apparence des plus magnifiques, mais stérile en effet, tant on avait depuis longtemps pressé les restitutions. Ensuite il convoqua le peuple ; et, après avoir exalté la majesté de Rome et le consentement du sénat et du peuple romain déclarés pour sa cause, il discourut avec ménagement du parti contraire, accusant l'ignorance plutôt que l'audace des légions ; du reste, sans nommer Vitellius, soit modération de sa part, soit que l'auteur de la harangue se fût interdit toute invective par crainte pour lui-même. Car si, en matière de guerre, Othon prenait conseil de Suétonius et de Celsus, il passait aussi pour emprunter les talents de Galérius Trachalus dans les affaires civiles. On crut même reconnaître sa manière pompeuse, retentissante, faite pour emplir l'oreille, qu'un fréquent exercice du barreau avait rendue célèbre. Les acclamations du peuple, inspirées par la flatterie, en eurent l'exagération et la fausseté. Le dictateur César et l'empereur Auguste n'auraient pas excité un plus bruyant concert d'applaudissements et de voeux. Et ce n'était ni crainte ni amour : une émulation de servitude éveillait, comme dans les troupes d'esclaves, toutes les bassesses privées ; pour l'honneur public, on n'y songeait plus. Othon en partant confia le repos de la ville et les soins de l'empire à Titianus son frère. [1,90] Pridie idus Martias commendata patribus re publica reliquias Neronianarum sectionum nondum in fiscum conuersas reuocatis ab exilio concessit, iustissimum donum et in speciem magnificum, sed festinata iam pridem exactione usu sterile. mox uocata contione maiestatem urbis et consensum populi ac senatus pro se attollens, aduersum Vitellianas partis modeste disseruit, inscitiam potius legionum quam audaciam increpans, nulla Vitellii mentione, siue ipsius ea moderatio, seu scriptor orationis sibi metuens contumeliis in Vitellium abstinuit, quando, ut in consiliis militiae Suetonio Paulino et Mario Celso, ita in rebus urbanis Galeri Trachali ingenio Othonem ut credebatur; et erant qui genus ipsum orandi noscerent, crebro fori usu celebre et ad implendas populi auris latum et sonans. clamor uocesque uulgi ex more adulandi nimiae et falsae: quasi dictatorem Caesarem aut imperatorem Augustum prosequerentur, ita studiis uotisque certabant, nec metu aut amore, sed ex libidine seruitii: ut in familiis, priuata cuique stimulatio, et uile iam decus publicum. profectus Otho quietem urbis curasque imperii Saluio Titiano fratri permisit.


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