|
 |
| [2,81] LXXXI. Avant les ides de juillet, toute la Syrie avait passé sous le même serment. Vinrent ensuite des rois avec leurs États : Sohémus dont les forces n'étaient pas méprisables ; Antiochus, fier d'une antique opulence et le plus riche des monarques sujets. Bientôt averti secrètement par les siens, et sorti de Rome avant que Vitellius eût encore rien appris, Agrippa se joignit à eux après une rapide navigation. Le parti trouvait une auxiliaire non moins zélée dans la reine Bérénice, parée des fleurs de l'âge et de la beauté, agréable même aux vieux ans de Vespasien par la magnificence des présents qu'elle offrait. Toutes les provinces baignées par la mer jusqu'aux frontières de l’Asie et de la Grèce, toutes celles qui s'étendent à l'intérieur jusqu'aux royaumes de Pont et d'Arménie, jurèrent obéissance. Mais elles étaient aux mains de lieutenants désarmés, la Cappadoce n'ayant pas encore de légions. On tint un grand conseil à Béryte. Mucien s'y rendit avec ses lieutenants, ses tribuns et les plus distingués des centurions et des soldats. L'armée de Judée fournit aussi l'élite et l'honneur de ses rangs. Tant de fantassins et de cavaliers rassemblés, la pompe que tous ces rois déployaient à l'envi, formaient un spectacle digne de la grandeur impériale.
| [2,81] Ante idus Iulias Syria omnis in eodem sacramento fuit. accessere cum regno
Sohaemus haud spernendis uiribus, Antiochus uetustis opibus ingens et
seruientium regum ditissimus. mox per occultos suorum nuntios excitus ab urbe
Agrippa, ignaro adhuc Vitellio, celeri nauigatione properauerat. nec minore
animo regina Berenice partis iuuabat, florens aetate formaque et seni quoque
Vespasiano magnificentia munerum grata. quidquid prouinciarum adluitur mari Asia
atque Achaia tenus, quantumque introrsus in Pontum et Armenios patescit,
iurauere; sed inermes legati regebant, nondum additis Cappadociae legionibus.
consilium de summa rerum Beryti habitum. illuc Mucianus cum legatis tribunisque
et splendidissimo quoque centurionum ac militum uenit, et e Iudaico exercitu
lecta decora: tantum simul peditum equitumque et aemulantium inter se regum
paratus speciem fortunae principalis effecerant.
| | [2,82] LXXXII. Parmi les soins de la guerre, le premier fut de faire des levées et de rappeler les vétérans. On désigne des villes fortifiées pour y fabriquer des armes ; on frappe à Antioche des monnaies d'or et d'argent, et tous ces travaux, dirigés par des mains habiles, exécutés chacun à leur place, avançaient avec rapidité. Vespasien les visite en personne, encourage les travailleurs, anime l'activité par ses éloges, la lenteur par son exemple, usant plus souvent de persuasion que de contrainte, et dissimulant les vices de ses amis plutôt que leurs vertus. Il distribua des charges de procurateurs et de préfets ; il décora de la dignité sénatoriale beaucoup d'hommes que d'éminentes qualités élevèrent bientôt aux premiers honneurs : il en est toutefois à qui leur bonne fortune tint lieu de mérite. Quant au don militaire, Mucien dans sa première harangue ne l'avait que laissé entrevoir, et Vespasien lui-même n'offrit pas plus pour la guerre civile que d'autres en pleine paix : ennemi sagement inflexible de ces largesses qui corrompent le soldat, et par cela même mieux obéi de son armée. Des ambassadeurs furent envoyés chez le Parthe et l’Arménien, et l'on pourvut à ce que les légions employées à la guerre civile ne laissassent point derrière elles les frontières découvertes. Il fut réglé que Titus pousserait les succès en Judée, et que Vespasien garderait les barrières de l'Égypte. On crut que c'était assez contre Vitellius qu'une partie des troupes, Mucien pour chef, le nom de Vespasien, et une puissance qui triomphe de tout, les destins. Des lettres écrites à toutes les armées, à tous les lieutenants, recommandaient de mettre à profit la haine des prétoriens contre Vitellius, et de les gagner par l'espoir de rentrer sous le drapeau.
| [2,82] Prima belli cura agere dilectus, reuocare ueteranos; destinantur ualidae
ciuitates exercendis armorum officinis; apud Antiochensis aurum argentumque
signatur, eaque cuncta per idoneos ministros suis quaeque locis festinabantur.
ipse Vespasianus adire, hortari, bonos laude, segnis exemplo incitare saepius
quam coercere, uitia magis amicorum quam uirtutes dissimulans. multos
praefecturis et procurationibus, plerosque senatorii ordinis honore percoluit,
egregios uiros et mox summa adeptos; quibusdam fortuna pro uirtutibus fuit.
donatiuum militi neque Mucianus prima contione nisi modice ostenderat, ne
Vespasianus quidem plus ciuili bello obtulit quam alii in pace, egregie firmus
aduersus militarem largitionem eoque exercitu meliore. missi ad Parthum
Armeniumque legati, prouisumque ne uersis ad ciuile bellum legionibus terga
nudarentur. Titum instare Iudaeae, Vespasianum obtinere claustra Aegypti
placuit: sufficere uidebantur aduersus Vitellium pars copiarum et dux Mucianus
et Vespasiani nomen ac nihil arduum fatis. ad omnis exercitus legatosque
scriptae epistulae praeceptumque ut praetorianos Vitellio infensos reciperandae
militiae praemio inuitarent.
| | [2,83] LXXXIII. A la tête d'une troupe légère, Mucien s'avançait en homme associé à l'empire, plutôt qu'en ministre d'un empereur ; ne marchant ni trop lentement, de peur de sembler timide, ni trop vite, afin de laisser de l'espace aux progrès de la renommée : car il savait que ses forces étaient médiocres, et que l'opinion grossit ce que les yeux ne voient pas. Du reste, la sixième légion et treize mille vexillaires suivaient en un formidable appareil. Il avait ordonné que la flotte du Pont fût amenée à Byzance, incertain si, laissant de côté la Mésie, il n'irait pas avec son armée de terre occuper Dyrrachium, tandis qu'avec des vaisseaux longs il fermerait la mer qui baigne l’Italie. Ainsi seraient couvertes derrière lui la Grèce et l'Asie, exposées sans défense à Vitellius à moins qu'on n'y laissât des forces ; ainsi Vitellius lui-même ne saurait quelle partie de l’Italie protéger de ses armes, quand il verrait à la fois Brindes, Tarente, les rivages de Lucanie et ceux de Calabre, menacés par des flottes ennemies.
| [2,83] Mucianus cum expedita manu, socium magis imperii quam ministrum agens, non
lento itinere, ne cunctari uideretur, neque tamen properans, gliscere famam ipso
spatio sinebat, gnarus modicas uiris sibi et maiora credi de absentibus; sed
legio sexta et tredecim uexillariorum milia ingenti agmine sequebantur. classem
e Ponto Byzantium adigi iusserat, ambiguus consilii num omissa Moesia Dyrrachium
pedite atque equite, simul longis nauibus uersum in Italiam mare clauderet, tuta
pone tergum Achaia Asiaque, quas inermis exponi Vitellio, ni praesidiis
firmarentur; atque ipsum Vitellium in incerto fore quam partem Italiae
protegeret, si sibi Brundisium Tarentumque et Calabriae Lucaniaeque litora
infestis classibus peterentur.
| | [2,84] LXXXIV. Les provinces retentissaient donc de préparatifs en tout genre, vaisseaux, armes, soldats. Mais rien ne les fatiguait autant que les poursuites fiscales. Mucien répétait sans cesse que l'argent était le nerf de la guerre civile ; aussi n'était-ce ni le droit, ni la vérité, mais la grandeur des richesses, qui dictaient ses sentences. La délation s'exerçait sans relâche, et tout homme opulent était saisi comme une proie : excès intolérables, excusés par les besoins de la guerre, mais qui subsistèrent jusque dans la paix. Ce n'est pas que Vespasien lui-même, dans les commencements de son règne, mît encore à enlever d'injustes arrêts une volonté obstinée. Un temps vint où, gâté par la fortune, instruit par des maîtres pervers, il apprit et osa. Mucien contribua de ses propres trésors aux dépenses de la guerre, libéral d'un bien qu'il reprenait à pleines mains sur la république. Les autres ouvrirent leur bourse à son exemple : très peu eurent comme lui toute licence de s'en dédommager.
| [2,84] Igitur nauium militum armorum paratu strepere prouinciae, sed nihil aeque
fatigabat quam pecuniarum conquisitio: eos esse belli ciuilis neruos dictitans
Mucianus non ius aut uerum in cognitionibus, sed solam magnitudinem opum
spectabat. passim delationes, et locupletissimus quisque in praedam correpti.
quae grauia atque intoleranda, sed necessitate armorum excusata etiam in pace
mansere, ipso Vespasiano inter initia imperii ad obtinendas iniquitates haud
perinde obstinante, donec indulgentia fortunae et prauis magistris didicit
aususque est. propriis quoque opibus Mucianus bellum iuuit, largus priuatim,
quod auidius de re publica sumeret. ceteri conferendarum pecuniarum exemplum
secuti, rarissimus quisque eandem in reciperando licentiam habuerunt.
| | [2,85] LXXXV. Les succès de Vespasien furent accélérés par l'empressement des légions illyriques à se ranger sous ses drapeaux. La troisième donna l'exemple aux autres légions de Mésie. C'étaient la huitième et la septième Claudienne, toutes deux passionnées pour la mémoire d'Othon, quoiqu'elles ne se fussent pas trouvées à la bataille. Elles s'étaient avancées jusqu'à Aquilée. Là, en chassant violemment ceux qui annonçaient la catastrophe, d'Othon, en déchirant les enseignes qui portaient le nom de Vitellius, en pillant à la fin et se partageant le trésor militaire, elles s'étaient montrées en ennemies. Elles conçurent des craintes, et la crainte porta conseil : elles crurent qu'on pouvait faire valoir auprès de Vespasien ce qui auprès de son rival aurait besoin d'excuse. Les trois légions écrivirent à l'armée de Pannonie pour l'engager dans leurs desseins, et, en cas de refus, elles se préparaient à employer la force. Dans ce mouvement, Aponius Saturninus, gouverneur de Mésie, tenta un audacieux forfait : il envoya un centurion assassiner Tertius Julianus, lieutenant de la septième légion ; vengeance particulière qu'il couvrait d'un motif politique. Julianus, instruit du danger, prit des guides sûrs, et s'enfuit par les déserts de la Mésie jusqu'au delà du mont Hémus. Depuis il ne fut plus mêlé à la guerre civile, reculant sous différents prétextes son arrivée au camp de Vespasien, pour lequel il s'était mis en route, et, selon la diversité des nouvelles, ralentissant ou hâtant sa marche.
| [2,85] Adcelerata interim Vespasiani coepta Illyrici exercitus studio transgressi
in partis: tertia legio exemplum ceteris Moesiae legionibus praebuit; octaua
erat ac septima Claudiana, imbutae fauore Othonis, quamuis proelio non
interfuissent. Aquileiam progressae, proturbatis qui de Othone nuntiabant
laceratisque uexillis nomen Vitellii praeferentibus, rapta postremo pecunia et
inter se diuisa, hostiliter egerant. unde metus et ex metu consilium, posse
imputari Vespasiano quae apud Vitellium excusanda erant. ita tres Moesicae
legiones per epistulas adliciebant Pannonicum exercitum aut abnuenti uim
parabant. in eo motu Aponius Saturninus Moesiae rector pessimum facinus audet,
misso centurione ad interficiendum Tettium Iulianum septimae legionis legatum ob
simultates, quibus causam partium praetendebat. Iulianus comperto discrimine et
gnaris locorum adscitis per auia Moesiae ultra montem Haemum profugit; nec
deinde ciuili bello interfuit, per uarias moras susceptum ad Vespasianum iter
trahens et ex nuntiis cunctabundus aut properans.
| | [2,86] LXXXVI. En Pannonie, la treizième légion et la septième Galbienne, nourrissant un profond ressentiment de l'affront de Bédriac, embrassèrent sans balancer la cause de Vespasien. Ce fut surtout par l'influence d'Antonius Primus. Coupable devant les lois et condamné sous Néron pour crime de faux, cet homme (et ce fut un des maux de la guerre) avait recouvré le rang de sénateur. Chargé par Galba du commandement de la septième légion, il passait pour avoir écrit à Othon lettres sur lettres, s'offrant d'être un des chefs de son parti. Dédaigné par Othon, il n'eut aucun emploi dans cette guerre. Quand il vit chanceler la fortune de Vitellius, il suivit celle de Vespasien et mit un grand poids dans la balance ; brave de sa personne, parlant avec facilité, habile artisan de haines, puissant auteur de discordes et de séditions, mêlant les vols et les largesses, détestable dans la paix, moins à mépriser dans la guerre. Fortes de leur union, les armées de Mésie et de Pannonie entraînèrent les soldats de Dalmatie, quoique les lieutenants consulaires ne fissent aucun mouvement. C'étaient pour la Pannonie Titus Ampius Flavianus, et pour la Dalmatie Poppéus Silvanus, riches et vieux l'un et l'autre. Mais près d'eux était un procurateur dans la force de l'âge et d'une grande naissance, Cornelius Fuscus. Dans sa première jeunesse, séduit par l'amour du repos, Fuscus avait abdiqué la dignité sénatoriale. Il donna sa colonie au parti de Galba, et ce service le fit procurateur. Passé sous les drapeaux de Vespasien, il fut le plus ardent à secouer les brandons de la guerre. Ami des dangers moins pour les fruits qu'on en tire que pour les dangers mêmes, il préférait à des avantages sûrs et anciennement acquis d'incertaines et hasardeuses nouveautés. On s'applique donc à remuer tous les mécontentements, à aigrir toutes les blessures. Des lettres sont adressées en Bretagne à la quatorzième légion, en Espagne à la première, parce qu'elles avaient tenu pour Othon contre Vitellius ; des écrits sont répandus dans les Gaules, et l'espace d'un moment a vu s'allumer une guerre formidable où déjà les armées illyriques ont levé l'étendard, et les autres sont prêtes à suivre la fortune.
| [2,86] At in Pannonia tertia decima legio ac septima Galbiana, dolorem iramque
Bedriacensis pugnae retinentes, haud cunctanter Vespasiano accessere, ui
praecipua Primi Antonii. is legibus nocens et tempore Neronis falsi damnatus
inter alia belli mala senatorium ordinem reciperauerat. praepositus a Galba
septimae legioni scriptitasse Othoni credebatur, ducem se partibus offerens; a
quo neglectus in nullo Othoniani belli usu fuit. labantibus Vitellii rebus
Vespasianum secutus grande momentum addidit, strenuus manu, sermone promptus,
serendae in alios inuidiae artifex, discordiis et seditionibus potens, raptor,
largitor, pace pessimus, bello non spernendus. iuncti inde Moesici ac Pannonici
exercitus Dalmaticum militem traxere, quamquam consularibus legatis nihil
turbantibus. Tampius Flauianus Pannoniam, Pompeius Siluanus Dalmatiam tenebant,
diuites senes; sed procurator aderat Cornelius Fuscus, uigens aetate, claris
natalibus. prima iuuenta quietis cupidine senatorium ordinem exuerat; idem pro
Galba dux coloniae suae, eaque opera procurationem adeptus, susceptis Vespasiani
partibus acerrimam bello facem praetulit: non tam praemiis periculorum quam
ipsis periculis laetus pro certis et olim partis noua ambigua ancipitia malebat.
igitur mouere et quatere, quidquid usquam aegrum foret, adgrediuntur. scriptae
in Britanniam ad quartadecimanos, in Hispaniam ad primanos epistulae, quod
utraque legio pro Othone, aduersa Vitellio fuerat; sparguntur per Gallias
litterae; momentoque temporis flagrabat ingens bellum, Illyricis exercitibus
palam desciscentibus, ceteris fortunam secuturis.
| | [2,87] LXXXVII. Pendant que les choses étaient ainsi conduites dans les provinces par Vespasien et les chefs de son parti, Vitellius, plus méprisé de jour en jour et plus indolent, ne passant ni maison de plaisance ni ville un peu agréable sans y amuser sa paresse, traînait vers Rome sa marche pesante. A sa suite venaient soixante mille soldats corrompus par la licence, un plus grand nombre de valets d'armée, de tous les esclaves la plus insolente espèce, un cortège immense d'officiers et de courtisans, gens incapables d'obéir quand l'esprit du commandement eût été le meilleur. Au fardeau de cette multitude se joignaient les sénateurs et les chevaliers, venus de Rome les uns par crainte, beaucoup par flatterie, la plupart et insensiblement tous pour ne pas rester quand les autres partaient. Du sein de la populace accouraient des troupes d'hommes connus de Vitellius par d'infâmes complaisances, bouffons, comédiens, cochers, dont la flétrissante amitié avait pour lui un merveilleux attrait. Et ce n'étaient pas seulement les colonies et les municipes que l'on épuisait pour amasser des approvisionnements ; on dépouillait jusqu'aux laboureurs, et les campagnes, couvertes de moissons déjà mûres, étaient ravagées comme une terre ennemie.
| [2,87] Dum haec per prouincias a Vespasiano ducibusque partium geruntur, Vitellius
contemptior in dies segniorque, ad omnis municipiorum uillarumque amoenitates
resistens, graui urbem agmine petebat. sexaginta milia armatorum sequebantur,
licentia corrupta; calonum numerus amplior, procacissimis etiam inter seruos
lixarum ingeniis; tot legatorum amicorumque comitatus inhabilis ad parendum,
etiam si summa modestia regeretur. onerabant multitudinem obuii ex urbe
senatores equitesque, quidam metu, multi per adulationem, ceteri ac paulatim
omnes ne aliis proficiscentibus ipsi remanerent. adgregabantur e plebe
flagitiosa per obsequia Vitellio cogniti, scurrae, histriones, aurigae, quibus
ille amicitiarum dehonestamentis mire gaudebat. nec coloniae modo aut municipia
congestu copiarum, sed ipsi cultores aruaque maturis iam frugibus ut hostile
solum uastabantur.
| | [2,88] LXXXVIII. Les soldats s'étaient souvent livré entre eux, depuis la sédition de Ticinum, des combats meurtriers, effet de la querelle toujours subsistante des légions et des auxiliaires, unis toutefois contre les habitants. Mais le plus grand carnage eut lieu à sept milles de Rome. Vitellius y distribuait à chaque soldat, comme à des gladiateurs qu'on engraisse, des viandes apprêtées ; et la multitude accourue à grands flots avait inonde tout le camp. Des gens du peuple, par un badinage qu'ils croyaient plaisant, saisirent le moment où les soldats ne pensaient à rien pour en désarmer plusieurs, en coupant furtivement l'attache de leur baudrier ; ils leur demandèrent ensuite s'ils avaient leurs épées. Ce jeu révolta des meurs peu faits à l'insulte. On se jette le fer à la main sur une foule sans armes. Le père d'un soldat, qui était avec son fils, périt dans ce massacre. Il fut reconnu, et, au bruit semé de ce coup malheureux, on ménagea le sang innocent. Rome trembla néanmoins, envahie par une multitude de soldats qui devançaient l'armée. C'est le Forum qu'ils cherchaient surtout, impatients de visiter la place où Galba fut laissé gisant. Et eux-mêmes n'offraient pas un spectacle moins horrible à voir, lorsque, vêtus de la dépouille hérissée des bêtes fauves et armés d'énormes javelines, ils allaient çà et là, heurtant la foule qu'ils ne savaient pas éviter, et, chaque fois que trahis par un pavé glissant ou renversés de quelque choc ils venaient à tomber, s'emportant en menaces que leur bras et leur fer exécutaient bientôt. Des tribuns même et des préfets couraient avec des bandes armées, semant partout la terreur.
| [2,88] Multae et atroces inter se militum caedes, post seditionem Ticini coeptam
manente legionum auxiliorumque discordia; ubi aduersus paganos certandum foret,
consensu. sed plurima strages ad septimum ab urbe lapidem. singulis ibi
militibus Vitellius paratos cibos ut gladiatoriam saginam diuidebat; et effusa
plebes totis se castris miscuerat. incuriosos milites--uernacula utebantur
urbanitate--quidam spoliauere, abscisis furtim balteis an accincti forent
rogitantes. non tulit ludibrium insolens contumeliarum animus: inermem populum
gladiis inuasere. caesus inter alios pater militis, cum filium comitaretur;
deinde agnitus et uulgata caede temperatum ab innoxiis. in urbe tamen trepidatum
praecurrentibus passim militibus; forum maxime petebant, cupidine uisendi locum
in quo Galba iacuisset. nec minus saeuum spectaculum erant ipsi, tergis ferarum
et ingentibus telis horrentes, cum turbam populi per inscitiam parum uitarent,
aut ubi lubrico uiae uel occursu alicuius procidissent, ad iurgium, mox ad manus
et ferrum transirent. quin et tribuni praefectique cum terrore et armatorum
cateruis uolitabant.
| | [2,89] LXXXIX. Vitellius cependant était parti du pont Milvius, monté sur un superbe cheval, avec l'habit du commandement et l’épée au côté, chassant devant lui le sénat et le peuple, et tout prêt à entrer dans Rome, comme dans une colle prise, si ses amis ne l'en eussent détourné. Averti par leurs conseils, il revêtit la prétexte, rangea son armée en bon ordre et fit son entrée à pied. Les aigles de quatre légions paraissaient d'abord, et, des deux côtés de ces aigles, les drapeaux détachés de quatre autres légions. Venaient ensuite douze enseignes de cavalerie ; puis les troupes légionnaires, et après elles les cavaliers ; enfin trente-quatre cohortes, distinguées suivant le nom du pays et la variété des armures. Devant les aigles marchaient, vêtus de blanc, les préfets de camp, les tribuns et les premiers centurions ; les autres étaient à la tête de leurs centuries, dans tout l'éclat de leurs armes et de leurs décorations. Au cou des soldats brillaient également des colliers et les autres prix de la valeur : spectacle imposant ! armée digne d'un autre prince que Vitellius ! Entré dans cet appareil au Capitole, il embrasse sa mère et la décore du nom d'Augusta.
| [2,89] Ipse Vitellius a ponte Muluio insigni equo, paludatus accinctusque, senatum
et populum ante se agens, quo minus ut captam urbem ingrederetur, amicorum
consilio deterritus, sumpta praetexta et composito agmine incessit. quattuor
legionum aquilae per frontem totidemque circa e legionibus aliis uexilla, mox
duodecim alarum signa et post peditum ordines eques; dein quattuor et triginta
cohortes, ut nomina gentium aut species armorum forent, discretae. ante aquilas
praefecti castrorum tribunique et primi centurionum candida ueste, ceteri iuxta
suam quisque centuriam, armis donisque fulgentes; et militum phalerae torquesque
splendebant: decora facies et non Vitellio principe dignus exercitus. sic
Capitolium ingressus atque ibi matrem complexus Augustae nomine honorauit.
| | [2,90] XC. Le lendemain, comme s'il eût parlé devant le sénat et le peuple d'une autre ville, il prononça un magnifique éloge de lui-même, exaltant son activité et sa tempérance, tandis qu'il avait pour témoins de son opprobre et ceux qui l'entendaient, et l'Italie entière, à travers laquelle il venait de promener la honte de son assoupissement et de ses débauches. Toutefois le vulgaire insouciant et instruit à répéter, sans distinction de faux ni de vrai, les flatteries accoutumées, répondit par des voeux et des acclamations, et le força, malgré sa résistance, d'accepter le nom d'Auguste, aussi vain pour lui reçu que refusé.
| [2,90] Postera die tamquam apud alterius ciuitatis senatum populumque magnificam
orationem de semet ipso prompsit, industriam temperantiamque suam laudibus
attollens, consciis flagitiorum ipsis qui aderant omnique Italia, per quam somno
et luxu pudendus incesserat. uulgus tamen uacuum curis et sine falsi uerique
discrimine solitas adulationes edoctum clamore et uocibus adstrepebat;
abnuentique nomen Augusti expressere ut adsumeret, tam frustra quam recusauerat.
| |  |