Itinera Electronica
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Tibulle, Élégies, Livre II

Élégies VI

  Élégies VI

[2,6,1] Macer part pour les camps : que va-t-il advenir du tendre Amour? L'accompagnera-t-il, portant avec courage ses armes à son cou, et voudra-t-il, soit que le héros ait à faire une longue route par terre, soit qu'il se livre aux flots agités, aller à son côté, les traits à la main?
5 Brûle, enfant, je t'en prie, ce sauvage qui quitta le repos que tu aimes, et rappelle un transfuge sous tes drapeaux. Si tu épargnes les soldats, Tibulle aussi se fera soldat, pour porter lui-même dans son casque sa légère portion d'eau. Je gagne les camps; adieu, Vénus; adieu, jeunes
[2,6,1] Castra Macer sequitur: tenero quid fiet Amori?
sit comes et collo fortiter arma gerat?
et seu longa uirum terrae uia seu uaga ducent
aequora, cum telis ad latus ire uolet?
5 ure, puer, quaeso, tua qui ferus otia liquit,
atque iterum erronem sub tua signa uoca.
quod si militibus parces, erit hic quoque miles,
ipse leuem galea qui sibi portet aquam.
castra peto, ualeatque Venus ualeantque puellae:
[2,6,10] filles; moi aussi je suis vigoureux; moi aussi j'aime la trompette. Voilà de grands mots; mais toutes ces fanfaronnades et ces grands mots échouent contre une porte fermée. Combien de fois n'ai-je pas juré de ne jamais revenir à ce seuil! Lorsque j'ai bien juré, mes pas pourtant
15 m'y ramènent d'eux-mêmes. Perçant amour, puissé-je voir brisées tes flèches qui sont tes armes, et, si possible, voir éteintes tes torches! Tu tortures un malheureux, tu me forces à faire des imprécations farouches contre moi-même, et à tenir, dans l'égarement de mon esprit, un langage impie. Déjà j'eusse mis fin à mes maux par
[2,6,10] et mihi sunt uires et mihi laeta tuba est.
magna loquor, sed magnifice mihi magna locuto
excutiunt clausae fortia uerba fores.
iuraui quotiens rediturum ad limina numquam!
cum bene iuraui, pes tamen ipse redit.
15 acer Amor, fractas utinam tua tela sagittas,
si licet, extinctas aspiciamque faces!
tu miserum torques, tu me mihi dira precari
cogis et insana mente nefanda loqui.
iam mala finissem leto, sed credula uitam
[2,6,20] la mort; mais c'est la crédule Espérance qui réchauffe ma vie et me promet toujours un lendemain meilleur! C'est l'Espérance qui nourrit le laboureur; c'est l'Espérance qui confie la semence aux sillons du labour, pour que la terre la rende avec usure. C'est elle qui cherche à prendre les oiseaux au lacet, les poissons à la ligne, en
25 cachant sous l'appât le subtil hameçon. C'est l'Espérance encore qui console l'esclave enchaîné d'une entrave solide : ses jambes font résonner le fer, mais il chante tout en travaillant. C'est l'Espérance qui me promet une Némésis facile; elle refuse. Ah! malheur à moi! ne va pas, dure jeune fille, triompher de la déesse. Épargne-moi, je t'en conjure par les os de ta soeur
[2,6,20] spes fouet et fore cras semper ait melius.
spes alit agricolas, spes sulcis credit aratis
semina quae magno faenore reddat ager:
haec laqueo uolucres, haec captat harundine pisces,
cum tenues hamos abdidit ante cibus:
25 spes etiam ualida solatur compede uinctum:
crura sonant ferro, sed canit inter opus:
spes facilem Nemesim spondet mihi, sed negat illa.
ei mihi, ne uincas, dura puella, deam.
parce, per immatura tuae precor ossa sororis:
[2,6,30] morte prématurément, et qu'alors cette enfant repose en paix sous une terre légère. Elle est sacrée pour moi; Je porterai à son tombeau des offrandes et des guirlandes mouillées de mes larmes. Je me réfugierai près de sa tombe et j'y resterai dans une posture suppliante, et je
35 me plaindrai de mon sort devant sa cendre muette. Elle ne tolèrera pas que son protégé pleure sans cesse à cause de toi; écoute ses paroles, cesse de m'être insensible; je le veux, ou sinon ses mânes dédaignés t'enverraient de mauvais songes. Tu verrais, en dormant, ta soeur affligée se dresser devant ton lit, telle qu'au jour où, tombée d'une haute fenêtre, elle vint ensanglantée vers les lacs infernaux.
[2,6,30] sic bene sub tenera parua quiescat humo.
illa mihi sancta est, illius dona sepulcro
et madefacta meis serta feram lacrimis,
illius ad tumulum fugiam supplexque sedebo
et mea cum muto fata querar cinere.
35 non feret usque suum te propter flere clientem:
illius ut uerbis, sis mihi lenta ueto,
ne tibi neglecti mittant mala somnia manes,
maestaque sopitae stet soror ante torum,
qualis ab excelsa praeceps delapsa fenestra
[2,6,40] Je m'arrête, pour ne pas réveiller chez ma maîtresse un deuil cruel. Je ne vaux pas assez pour lui coûter une seule larme. Elle ne mérite pas de voir souiller de pleurs ses yeux éloquents. C'est une entremetteuse qui nous
45 nuit : mon amie, elle, est bonne. C'est une entremetteuse qui écarte le malheureux que je suis, une Phryné; elle va et vient portant en secret dans son sein des tablettes. Souvent, alors que je reconnais moi-même, du seuil dur, la douce voix de ma maîtresse, elle dit qu'elle n'est pas là. Souvent, alors qu'une nuit m'a été promise, elle m'annonce que mon amie est souffrante
[2,6,40] uenit ad infernos sanguinolenta lacus.
desino, ne dominae luctus renouentur acerbi:
non ego sum tanti, ploret ut illa semel.
nec lacrimis oculos digna est foedare loquaces:
lena nocet nobis, ipsa puella bona est.
45 lena necat miserum Phryne furtimque tabellas
occulto portans itque reditque sinu:
saepe, ego cum dominae dulces a limine duro
agnosco uoces, haec negat esse domi:
saepe, ubi nox mihi promissa est, languere puellam
[2,6,50] ou redoute je ne sais quelles menaces. Alors je meurs d'inquiétude, alors mon imagination égarée me montre un rival qui la tient dans ses bras et les différentes façons dont il la tient. Alors, entremetteuse, je te voue aux furies : ta vie sera assez pleine d'angoisse, si les dieux n'entendent qu'une part infime de mes voeux. [2,6,50] nuntiat aut aliquas extimuisse minas.
tunc morior curis, tunc mens mihi perdita fingit,
quisue meam teneat, quot teneatue modis:
tunc tibi, lena, precor diras: satis anxia uiuas,
mouerit e uotis pars quotacumque deos.


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Dernière mise à jour : 13/12/2002