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Du texte à l'hypertexte

Valère Maxime, Des faits et des paroles mémorables, Livre III

Chapitre 3,21

  Chapitre 3,21

[3,21] EXEMPLES ETRANGERS 1. C'est aussi avec un vif sentiment d'admiration que l'on vit à Calès plusieurs personnes verser leur sang ensemble et en confondre les flots. Fulvius Flaccus était occupé à punir la perfidie des Campaniens en faisant mettre à mort devant son tribunal les principaux citoyens. Mais une lettre qu'il venait de recevoir du sénat lui enjoignit d'arrêter les exécutions. Alors un Campanien, nommé T. Jubellius Tauréa, vint de lui-même se présenter à lui et lui cria de toutes ses forces : "Puisque tu as, Fulvius, un tel désir de verser notre sang, que tardes-tu à lever sur moi ta hache ensanglantée, pour pouvoir te glorifier d'avoir, par un simple mot de ta bouche, donné la mort à un homme plus vaillant que toi." Fulvius répondit qu'il l'aurait fait volontiers, si la volonté du sénat ne l'en empêchait. "Eh bien, répliqua Jubellius, moi qui n'ai point reçu d'ordre du sénat, je vais accomplir, regarde bien, une action agréable sans doute à tes yeux, mais au-dessus de ton courage." A l'instant, il tua sa femme et ses enfants, et se perça de son épée. Quelle énergie faut-il supposer chez cet homme qui, en s'immolant lui et sa famille, voulut montrer qu'il aimait mieux flétrir la cruauté de Fulvius que de profiter de la clémence du sénat. (An de R. 542.) 2. Et Darius, de quelle ardente bravoure n'a-t-il pas fait preuve ? Ayant entrepris d'affranchir les Perses de la honteuse et cruelle tyrannie des mages, il avait abattu l'un d'eux dans un endroit obscur et il pesait sur lui de tout le poids de son corps. Celui qu'il avait associé à ce bel exploit hésitait à porter des coups à l'adversaire, de peur de le blesser lui-même en voulant frapper le mage. "Ce n'est pas pour moi, dit-il, que tu vas craindre de te servir de ton épée. Tu peux même nous la passer au travers du corps, pourvu que celui-ci périsse au plus tôt." (Av. J.-C. 522.) 3. Ici se présente à mon esprit l'illustre Spartiate, Léonidas. Rien de plus courageux que sa résolution, son exploit et sa mort. Placé aux Thermopyles avec ses trois cents concitoyens pour faire face à l'Asie entière, il fit obstacle à ce Xerxès, terreur de la mer et de la terre, qui, non content de faire trembler les hommes, menaçait encore d'enchaîner Neptune, d'obscurcir le ciel de ténèbres, et, par la fermeté de son courage, il réduisit ce roi à désespérer du succès. Mais la trahison criminelle des habitants du pays lui ayant fait perdre l'avantage de la position, sa principale ressource, il aima mieux mourir en combattant que d'abandonner un poste dont sa patrie lui avait confié la défense. Il eut même assez de gaieté pour dire à ses soldats, en les exhortant à ce combat où ils devaient tous périr : "Dînez ici, camarades, comme des gens qui vont souper chez Pluton." C'était leur annoncer la mort. Néanmoins, les Lacédémoniens obéirent sans trembler au commandement de leur chef, comme s'il leur eût promis la victoire. (Av. J.-C. 480.) 4. C'est aussi l'exploit et la mort d'Othryadès qui donnent au territoire des Thyréates plus de renom qu'il n'a d'étendue. En écrivant quelques lettres avec son propre sang il ravit la victoire aux ennemis, alors qu'il était presque déjà mort et il l'attribua à sa patrie rien que par l'inscription tracée avec du sang sur un trophée. 5. Les merveilleux succès de la valeur lacédémonienne sont suivis d'une chute déplorable. Epaminondas, le principal auteur de la prospérité de Thèbes, fut aussi celui qui porta le premier coup à Lacédémone. Après avoir abattu par ses victoires de Leuctres et de Mantinée la gloire antique de cette ville et le courage jusqu'alors invincible de ses citoyens, il se vit enfin percé d'un javelot, perdant son sang et sur le point d'expirer. Comme on s'efforçait de le ranimer, il demanda d'abord si l'on avait sauvé son bouclier, ensuite si les ennemis étaient en pleine déroute. Sur ces deux points il reçut une réponse conforme à ses vœux : "Camarades, dit-il alors, voici pour moi, non pas le terme de la vie, mais le commencement d'une existence meilleure et plus heureuse, car c'est aujourd'hui, et en raison même d'une pareille mort, que votre Epaminondas commence vraiment à vivre. Je vois Thèbes devenue, sous ma conduite et mes auspices, la capitale de la Grèce. Sparte, malgré son ardent courage, a été abattue par nos armes, et la Grèce est délivrée d'une domination insupportable. Je meurs sans enfants, mais non sans postérité, puisque je laisse après moi deux filles admirables, Leuctres et Mantinée." Il fit alors retirer le javelot de son corps et il expira avec la même expression de visage qu'il aurait eue en rentrant dans sa patrie en libérateur, si les dieux immortels lui eussent permis de jouir plus longtemps de ses victoires. (Av. J.-C. 362.) 6. L'Athénien Théramène, lui non plus, quand il dut mourir dans la prison publique, ne manqua pas de fermeté d'âme. Il avala, sans hésiter, le poison qui lui fut présenté par ordre des Trente Tyrans. Comme il restait un peu de breuvage, il le jeta en plaisantant par terre, de manière à produire un son clair, et dit en souriant à l'esclave public qui le lui avait servi : "A la santé de Critias. Aie soin de lui porter à l'instant cette coupe." Critias était le plus cruel des Trente Tyrans. C'est assurément échapper au supplice que de s'y résigner avec cette facilité. Ainsi Théramène quitta la vie comme un homme qui meurt chez lui dans son lit. Ses ennemis croyaient lui avoir infligé un châtiment, mais, suivant son sentiment, ils avaient simplement mis fin à ses jours. (Av. J.-C. 103.) 7. Théramène avait puisé dans les lettres et la philosophie sa force de caractère. Mais Rhoetogène de Numance, pour atteindre un égal degré de courage, n'eut pas besoin d'autre maître que la fierté naturelle de sa nation. Voyant la puissance des Numantins abattue et ruinée, ce citoyen qui tenait le premier rang dans la cité par sa naissance, ses richesses et ses dignités, fit remplir tout son quartier, le plus beau de la ville, de matières combustibles et y fit mettre le feu. Et aussitôt, il posa sur la place une épée nue et força les habitants à se battre deux à deux, avec cette condition que le vaincu aurait la tête tranchée et serait jeté dans les maisons en feu. Après les avoir tous fait disparaître par cet ordre de mort si dur, à la fin il se précipita lui-même dans les flammes. (An de R. 620.) 8. Je rappellerai la ruine d'une autre ville non moins ennemie de Rome que Numance. Après la prise de Carthage, la femme d'Hasdrubal, indignée qu'il se fût contenté d'obtenir de Scipion la vie pour lui seul, lui reprocha avec violence cet oubli de ses devoirs de famille. Puis tenant de chaque main les enfants qu'ils avaient eus de leur union et les entraînant sans qu'ils fissent résistance, elle alla se jeter avec eux dans les flammes qui consumaient sa patrie. (An de R. 607.) 9. A cet exemple de courage dans une femme, j'ajouterai celui de deux jeunes filles non moins vaillantes. Dans une affreuse sédition qui éclata à Syracuse, toute la famille du roi Gélon, anéantie par des attentats commis au grand jour, se trouva réduite à une seule jeune fille nommée Harmonia. Comme les adversaires de sa famille s'acharnaient à sa poursuite, sa nourrice revêtit d'habits royaux une jeune fille du même âge et la présenta aux épées des assassins. Celle-ci, même sous les coups de ses meurtriers, ne proféra pas un mot qui pût faire connaître sa qualité. Mais devant un tel courage, Harmonia, saisie d'admiration, ne put souffrir de survivre à une pareille fidélité. Elle rappela les assassins, se nomma et tourna contre elle leur rage sanguinaire. Ainsi l'une périt pour n'avoir pas dévoilé un mensonge, l'autre pour avoir déclaré la vérité. (Av. J.-C. 213.) [3,21] 3.2.ext.1 Ille quoque ex pluribus corporibus in unum magna cum admiratione Calibus cruor confusus est. in quo oppido cum Fuluius Flaccus Campanam perfidiam principes ciuitatis ante tribunal suum capitali supplicio adficiendo uindicaret litterisque a senatu acceptis finem poenae eorum statuere cogeretur, ultro se ei T- Iubellius Taurea Campanus obtulit et quam potuit clara uoce 'quoniam' inquit, 'Fului, tanta cupiditate hauriendi sanguinis nostri teneris, quid cessas in me cruentam securem destringere, ut gloriari possis fortiorem aliquanto uirum quam ipse es tuo iussu esse interemptum?' eo deinde libenter id se fuisse facturum, nisi senatus uoluntate inpediretur, adfirmante, 'at me' inquit, 'cui nihil patres conscripti praeceperunt, aspice, oculis quidem tuis gratum, animo uero tuo maius opus edentem', protinusque interfecta coniuge ac liberis gladio incubuit. quem illum uirum putemus fuisse, qui suorum ac sua caede testari uoluit se Fuluii crudelitatem suggillare quam senatus misericordia uti maluisse? 3.2.ext.2 Age, Darei quantus ardor animi! qui, cum sordida et crudeli magorum tyrannide Persas liberaret unumque ex his obscuro loco abiectum corporis pondere urgueret, praeclari operis socio plagam ei inferre dubitanti, ne, dum magum petit, ipsum uulneraret, 'tu uero' inquit 'nihil est quod respectu mei timidius gladio utaris: uel per utrumque illum agas licet, dum hic quam celerrime pereat'. 3.2.ext.3 Hoc loci Leonidas nobilis Spartanus occurrit, cuius proposito, opere, exitu nihil fortius: nam cum ccc ciuibus apud Thermopylas toti Asiae obiectus grauem illum et mari et terrae Xerxen, nec hominibus tantum terribilem, sed Neptuno quoque conpedes et caelo tenebras minitantem, pertinacia uirtutis ad ultimam desperationem redegit. ceterum perfidia et scelere incolarum eius regionis loci opportunitate, qua plurimum adiuuabatur, spoliatus occidere dimicans quam adsignatam sibi a patria stationem deserere maluit adeoque alacri animo suos ad id proelium, quo perituri erant, cohortatus est, ut diceret 'sic prandete, conmilitones, tamquam apud inferos cenaturi'. mors erat denuntiata: Lacedaemonii, perinde ac uictoria esset promissa, dicto intrepidi paruerunt. 3.2.ext.4 Othryadae quoque pugna pariter ac morte speciosa Thyreatium laude quam spatio latius solum cernitur. qui sanguine suo scriptis litteris dereptam hostibus uictoriam tantum non post fata sua in sinum patriae cruento tropaei titulo retulit. 3.2.ext.5 Excellentissimos Spartanae uirtutis prouentus miserabilis lapsus sequitur. Epaminondas, maxima Thebarum felicitas idemque Lacedaemonis prima clades, cum uetustam eius urbis gloriam inuictamque ad id tempus publicam uirtutem apud Leuctram et Mantineam secundis proeliis contudisset, traiectus hasta, sanguine et spiritu deficiens recreare se cocantes primum an clypeus suus saluus esset, deinde an penitus fusi hostes forent interrogauit. quae postquam ex animi sententia conperit, 'non finis' inquit, 'conmilitones, uitae meae, sed melius et athius initium aduenit: nunc enim uester Epaminondas nascitur, quia sic moritur. Thebas ductu et auspiciis meis caput Graeciae factas uideo, et fortis et animosa ciuitas Spartana iacet armis nostris abiecta: amara dominatione Graecia liberata est. orbus quoque, non tamen sine liberis morior, quoniam mirificas filias Leuctram et Mantineam relinquo'. e corpore deinde suo hastam educi iussit eoque uultu expirauit, quo, si eum di inmortales uictoriis suis perfrui passi essent, sospes patriae moenia intrasset. 3.2.ext.6 Ac ne Theramenis quidem Atheniensis in publica custodia mori coacti parua mentis constantia, in qua XXX tyrannorum iussu porrectam ueneni potionem non dubitanter hausit quodque ex ea superfuerat iocabundus inlisum humo clarum edere sonum coegit renidensque seruo publico, qui eam tradiderat, 'Critiae' inquit 'propino: uide igitur ut hoc poculum ad eum continuo perferas'. erat autem is ex XXX tyrannis crudelissimus. profecto supplicio est se liberare tam facile supplicium perpeti. itaque Theramenes perinde atque in domestico lectulo moriens uita excessit, inimicorum existimatione punitus, suo iudicio finitus. 3.2.ext.7 Sed Theramenes a litteris et doctrina uirilitatem traxit, Numantino uero Rhoetogeni ad consimilem uirtutem capessendam quasi magistra gentis suae ferocitas extitit: perditis namque et adflictis rebus Numantinorum, cum omnes ciues nobilitate, pecunia, honoribus praestaret, uicum suum, qui in ea urbe speciosissimus erat, contractis undique nutrimentis ignis incendit protinusque strictum gladium in medio posuit ac binos inter se dimicare iussit, ut uictus incisa ceruice ardentibus tectis superiaceretur. qui, cum tam forti lege mortis omnis absumpsisset, ad ultimum se ipse flammis inmersit. 3.2.ext.8 Verum ut aeque populo Romano inimicae urbis excidium referam, Karthagine capta uxor Hasdrubalis exprobrata ei impietate, quod a Scipione soli sibi impetrare uitam contentus fuisset, dextra laeuaque communes filios mortem non recusantis trahens incendio se flagrantis patriae obiecit. 3.2.ext.9 Mulieris fortitudinis exemplo aeque fortem duarum puellarum casum adiciam. cum pestifera seditione Syracusarum tota regis Gelonis stirps euidentissimis exhausta cladibus ad unicam filiam Harmoniam uirginem esset redacta et in eam certatim ab inimicis impetus fieret, nutrix eius aequalem illi puellam regio cultu ornatam hostilibus gladiis subiecit, quae, ne cum ferro quidem trucidaretur, cuius esset condicionis ediceret proclamauit. admirata illius animum Harmonia tantae fidei superesse non sustinuit reuocatosque interfectores professa quaenam esset in caedem suam conuertit. ita alteri tectum mendacium, alteri ueritas aperta finis uitae fuit.


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Dernière mise à jour : 1/06/2005