| [6,8] CHAPITRE VIII - De la fidélité des esclaves envers leurs maîtres.
Il reste à parler des esclaves qui ont aussi gardé à leurs maîtres une fidélité
d'autant plus louable qu'elle était moins attendue.
1. Antoine, le célèbre orateur du temps de nos aïeux, était accusé d'inceste. Au
cours de son procès, ses accusateurs ne cessaient de demander qu'un de ses
esclaves fût mis à la question, parce que, prétendaient-ils, quand il allait au
rendez-vous, cet esclave portait une lanterne devant lui. Cet esclave était
encore très jeune. Il assistait aux débats mêlé au public et voyait bien qu'il
s'agissait de le soumettre à des tortures ; néanmoins il ne chercha pas à s'y
soustraire. De retour à la maison, voyant l'embarras et l'inquiétude d'Antoine
augmenter à ce sujet, il lui conseilla spontanément de le livrer aux juges pour
être torturé, l'assurant qu'il ne sortirait de sa bouche aucun mot capable de
nuire à sa cause. Il tint sa promesse avec une constance admirable : en effet
déchiré de mille coups de verges, étendu sur un chevalet, brûlé même avec des
lames chauffées à blanc, il brisa tous les efforts de l'accusation et sauva la
vie à l'accusé. On aurait bien raison de reprocher à la fortune d'avoir mis sous
les apparences d'un esclave une âme capable d'un tel dévouement et d'un tel
courage. (An de R. 655.)
2. Le consul C. Marius, après l'issue déplorable du siège de Préneste, avait
fait de vaines tentatives pour s'échapper par un souterrain secret et Télésinus
avec qui il avait résolu de mourir ne lui avait fait qu'une légère blessure.
Mais un de ses esclaves, pour le dérober à la cruauté de Sylla, le tua en lui
passant son épée au travers du corps, quoiqu'il sût quelle magnifique récompense
lui était réservée, s'il l'eût livré vivant aux mains des vainqueurs. Le service
qu'il lui rendit par ce coup donné si à propos ne le cède en rien au dévouement
des esclaves qui ont protégé la vie de leurs maîtres ; car, dans une telle
conjoncture, ce qui aux yeux de Marius comptait comme un bienfait, c'était, non
pas la vie, mais la mort. (An de R. 671.)
3. Le trait suivant n'est pas moins mémorable. C. Gracchus, pour ne pas tomber
au pouvoir de ses ennemis, tendit la tête au fer de Philocrate, son esclave, qui
la lui trancha d'un seul coup et se plongea ensuite dans le coeur l'épée encore
ruisselante du sang de son maître. Selon d'autres auteurs, cet esclave
s'appelait Euporus ; quant a moi, je ne dispute point sur le nom, je me contente
d'admirer la fidélité si énergique d'un esclave. Si son jeune maître, qui était
de haute naissance, avait eu la même force de caractère, son bras aurait suffi,
sans le secours d'un esclave, pour lui assurer le moyen d'échapper aux supplices
qui l'attendaient. En réalité il fit par sa conduite que le cadavre de
Philocrate inspirait plus d'intérêt que celui de Gracchus. (An de R. 632.)
4. Voici un autre grand nom et une autre démence, mais aussi un exemple pareil
de fidélité. C. Cassius venait d'être vaincu à la journée de Philippes.
Pindarus, qu'il avait récemment affranchi, lui trancha la tête suivant son ordre
et, après l'avoir soustrait aux insultes de ses ennemis, se déroba lui-même à la
vue des hommes par une mort volontaire, sans que l'on pût même retrouver son
cadavre. Quel dieu, vengeur du plus horrible forfait, frappa d'engourdissement
cette main naguère si ardente à faire périr le père de la patrie et l'immobilisa
si bien que le meurtrier tout tremblant dût supplier un Pindarus pour ne pas
subir, au gré de la piété filiale du vainqueur, le juste châtiment d'un
assassinat qui atteignait la patrie ? C'est toi sans doute, ô divin Jules, qui
tiras alors une légitime vengeance des blessures faites à ton corps divin, en
réduisant un traître envers toi si perfide à implorer un indigne secours et en
troublant sa raison jusqu'à lui ôter et la volonté de vivre et la force de
mourir de sa propre main. (An de R. 711.)
5. A ces malheurs vint s'ajouter celui de C. Plotius Plancus, frère de Munatius
Plancus qui avait été consul et censeur. Proscrit par les triumvirs, il se
tenait caché dans les environs de Salerne ; mais la délicatesse de son genre de
vie et l'odeur de ses parfums trahirent le secret de la retraite qui le
protégeait. Les traces flottantes de son passage mirent sur la voie les espions
lancés à la poursuite des malheureux condamnés et, guidés dans leurs recherches
par leur odorat subtil, ils flairèrent le refuge du proscrit en fuite. Alors
qu'il y était encore caché, ses esclaves furent pris et soumis à une longue et
cruelle torture ; mais ils soutenaient qu'ils ne savaient pas où était leur
maître. Plancus ne put se résoudre à laisser torturer plus longtemps des
esclaves si fidèles et d'un dévouement si exemplaire : il sortit de sa cachette
et tendit la gorge au glaive des soldats. Devant cette lutte d'affection
mutuelle, il est difficile de distinguer qui méritait mieux, du maître ou des
esclaves, l'un, d'éprouver une fidélité si constante de la part de ses esclaves,
les autres, d'être délivrés des tourments de la question par la juste compassion
de leur maître. (An de R. 710.)
6. Et l'esclave d'Urbinus Panapion, quel étonnant exemple de fidélité ! Il
venait d'apprendre que, sur une dénonciation de quelqu'un des domestiques, des
soldats étaient venus dans la maison de campagne de Réate pour tuer son maître
qui était proscrit. Aussitôt il change de vêtement avec lui, prend même son
anneau, le fait secrètement échapper par une porte de derrière, se retire dans
sa chambre, se met sur son lit et se laisse tuer pour Panapion. L'action est
bien courte à raconter, mais quelle abondante matière de louange ! En effet,
qu'on veuille bien se représenter l'invasion subite des soldats, le fracas des
portes qu'ils enfoncent, leurs voix menaçantes, leurs regards farouches, leurs
armes étincelantes et l'on se fera une idée exacte du fait ; on pensera que, si
l'on a bientôt dit qu'un homme voulut mourir pour un autre, il n'était pas aussi
facile de le faire. Quant à Panapion, il reconnut le grand bienfait qu'il devait
à son esclave, en lui élevant un magnifique tombeau et en attestant son
dévouement dans une épitaphe où s'exprimait sa gratitude. (An de R. 710.)
7. Je m'en serais tenu à ces exemples, si l'admiration ne me forçait à en
ajouter encore un. Antius Restion, qui avait été proscrit par les triumvirs,
voyant ses domestiques occupés à piller et à s'approprier son bien, s'échappa de
chez lui en se dérobant le plus secrètement qu'il lui fut possible au milieu de
la nuit. Mais son départ, si secret fut-il, n'échappa point à la surveillance
attentive d'un esclave qu'il avait tenu dans les fers et qui portait l'empreinte
ineffaçable des lettres dont il avait flétri son front. Cet esclave suivit avec
un intérêt affectueux les pas de son maître qui errait à l'aventure et se mit de
lui-même à lui faire escorte. Par ce service si délicat et si périlleux, il
avait, contrairement à ce qu'on pouvait attendre rempli tout son devoir de
fidélité à l'égard de son maître. Alors que les esclaves dont le sort avait été
plus heureux ; dans la maison ne songeaient qu'à des profits, lui qui n'était
plus qu'une ombre portant les stigmates des supplices endurés, jugea que le plus
grand avantage pour lui était de sauver un homme qui l'avait puni si durement.
C'était déjà beaucoup de faire le sacrifice de son ressentiment ; il alla encore
jusqu'à concevoir pour Antius de l'affection. Et sa bonté ne s'en tint pas là :
il trouva pour lui conserver la vie un expédient extraordinaire. S'étant aperçu
que des soldats avides de sang allaient les surprendre, il écarta son maître,
dressa un bûcher, saisit et tua un vieux mendiant et jeta son cadavre sur le
feu. Les soldats bientôt après lui demandèrent où était Antius. "Le voilà,
répondit-il en étendant la main vers le bûcher, qui expie dans les flammes sa
cruauté envers moi." Il ne disait que des choses vraisemblables ; l'on ajouta
foi à ses propos. Grâce à ce subterfuge, Antius trouva sans risques le moyen
d'assurer ses jours.
| [6,8] 6.8.init. Restat ut seruorum etiam erga dominos quo minus expectatam hoc
laudabiliorem fidem referamus.
6.8.1 M- Antonius auorum nostrorum temporibus clarissimus orator incesti reus
agebatur. cuius in iudicio accusatores seruum in quaestionem perseuerantissime
postulabant, quod ab eo, cum ad stuprum irent, lanternam praelatam contenderent.
erat autem is etiam tum inberbis et stabat in corona uidebatque rem ad suos
cruciatus pertinere, nec tamen eos fugitauit. ille uero, ut domum quoque uentum
est, Antonium hoc nomine uehementius confusum et sollicitum ultro est hortatus
ut se iudicibus torquendum traderet, adfirmans nullum ore suo uerbum exiturum,
quo causa eius laederetur, ac promissi fidem mira patientia praestitit: plurimis
etenim laceratus uerberibus eculeoque inpositus, candentibus etiam lamminis
ustus omnem uim accusationis custodita rei salute subuertit. argui fortuna
merito potest, quod tam pium et tam fortem spiritum seruili nomine inclusit.
6.8.2 Consulem autem C- Marium Praenestinae obsidionis miserabilem exitum
sortitum, cuniculi latebris frustra euadere conatum leuique uulnere a Telesino,
cum quo conmori destinauerat, perstrictum seruus suus, ut Sullanae crudelitatis
expertem faceret, gladio traiectum interemit, cum magna praemia sibi proposita
uideret, si eum uictoribus tradidisset. cuius dexterae tam opportunum
ministerium nihil eorum pietati cedit, a quibus salus dominorum protecta est,
quia eo tempore Mario non uita, sed mors in beneficio reposita erat.
6.8.3 Aeque inlustre quod sequitur. C- Gracchus, ne in potestatem inimicorum
perueniret, Philocrati seruo suo ceruices incidendas praebuit. quas cum celeri
ictu abscidisset, gladium cruore domini manantem per sua egit praecordia.
Euporum alii hunc uocitatum existimant: ego de nomine nihil disputo, famularis
tantum modo fidei robur admiror. cuius si praesentiam animi generosus iuuenis
imitatus foret, suo, non serui beneficio inminentia supplicia uitasset: nunc
conmisit ut Philocratis quam Gracchi cadauer speciosius iaceret.
6.8.4 Alia nobilitas, alius furor, sed fidei par exemplum. Pindarus <C-> Cassium
Philippensi proelio uictum, nuper ab eo manu missus, iussu ipsius obtruncatum
insultationi hostium subtraxit seque e conspectu hominum uoluntaria morte
abstulit ita, ut ne corpus quidem eius absumpti inueniretur. quis deorum
grauissimi sceleris ultor illam dexteram, quae in necem patriae parentis
exarserat, tanto torpore inligauit, ut se tremibunda Pindari genibus
summitteret, ne publici parricidii quas merebatur poenas arbitrio piae uictoriae
exsolueret? tu profecto tunc, diue Iuli, caelestibus tuis uulneribus debitam
exegisti uindictam, perfidum erga te caput sordidi auxilii supplex fieri
cogendo, eo animi aestu conpulsum, ut neque retinere uitam uellet neque finire
sua manu auderet.
6.8.5 Adiunxit se his cladibus C- Plotius Plancus Munatii Planci consularis et
censorii frater. qui, cum a triumuiris proscriptus in regione Salernitana
lateret, delicatiore uitae genere et odore unguenti occultam salutis custodiam
detexit: istis enim uestigiis eorum, qui miseros persequebantur, sagax inducta
cura abditum fugae eius cubile odorata est. a quibus conprehensi serui latentis
multumque ac diu torti negabant se scire ubi dominus esset. non sustinuit deinde
Plancus tam fideles tamque boni exempli seruos ulterius cruciari, sed processit
in medium iugulumque gladiis militum obiecit. quod certamen mutuae beniuolentiae
arduum dinosci facit utrum dignior dominus fuerit, qui tam constantem seruorum
fidem experiretur, an serui, qui tam iusta domini misericordia quaestionis
saeuitia liberarentur.
6.8.6 Quid Vrbini Panapionis seruus, quam admirabilis fidei! cum ad dominum
proscriptum occidendum domesticorum indicio certiores factos milites in Reatinam
uillam uenisse cognosset, conmutata cum eo ueste, permutato etiam anulo illum
postico clam emisit, se autem in cubiculum ac lectulum recepit et ut Panapionem
occidi passus est. breuis huius facti narratio, sed non parua materia
laudationis: nam si quis ante oculos ponere uelit subitum militum adcursum,
conuulsa ianuae claustra, minacem uocem, truces uultus, fulgentia arma, rem uera
aestimatione prosequetur, nec quam cito dicitur aliquem pro alio mori uoluisse,
tam id ex facili etiam fieri potuisse arbitrabitur. Panapio autem quantum seruo
deberet amplum ei faciendo monumentum ac testimonium pietatis grato titulo
reddendo confessus est.
6.8.7 Contentus essem huius exemplis generis, nisi unum me <a>dicere admiratio
facti cogeret. Antius Restio proscriptus a triumuiris, cum omnes domesticos
circa rapinam et praedam occupatos uideret, quam maxime poterat dissimulata fuga
se penatibus suis intempesta nocte subduxit. cuius furtiuum egressum seruos ab
eo uinculorum poena coercitus inexpiabilique litterarum nota per summam oris
contumeliam inustus curiosis speculatus oculis ac uestigia huc atque illuc
errantia beniuolo studio subsecutus lateri uoluntarius comes adrepsit. quo
quidem tam exquisito tamque ancipiti officio perfectissimum <in>expectatae
pietatis cumulum expleuerat: his enim, quorum felicior in domo status fuerat,
lucro intentis ipse, nihil quam umbra et imago suppliciorum suorum, maximum esse
emolumentum eius, a quo tam grauiter punitus erat, salutem iudicauit, cumque
abunde foret iram remittere, adiecit etiam caritatem. nec hactenus beniuolentia
processit, sed in eo conseruando mira quoque arte usus est: nam ut sensit
cupidos sanguinis milites superuenire, amoto domino rogum extruxit eique egentem
a se conprehensum et occisum senem superiecit. interrogantibus deinde militibus
ubinam esset Antius manum rogo intentans ibi illum datis sibi crudelitatis
piaculis uri respondit. quia ueri similia loquebatur, habita est uoci fides. quo
euenit ut Antius tutam quaerendae incolumitatis occasionem adsequeretur.
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