| [8,7] CHAPITRE VII : De l'étude et de l'application au travail.
EXEMPLES ROMAINS
Mais pourquoi tarder davantage à célébrer le pouvoir I'activité ? Comme un
souffle vivifiant, elle anime de sa force les soldats en campagne, elle allume
la passion de la gloire chez ceux qui vivent au forum ; tous les arts trouvent
dans le travail un asile sûr et un aliment ; tout ce que l'esprit, la main, la
langue peuvent produire d'admirable est par lui porté à la plus haute
perfection. Car tous les talents, pour arriver à leur plein épanouissement, ont
besoin d'acquérir de la force en s'affermissant par l'exercice.
1. Caton, à l'âge de quatre-vingt-six ans, gardait encore pour les affaires
publiques une ardeur de jeune homme. Accusé par ses ennemis d'un crime capital,
il plaida lui-même sa cause sans qu'on pût remarquer en lui ni un ralentissement
de la mémoire, ni le moindre affaiblissement de la poitrine, ni quelque embarras
dans la prononciation : c'est qu'il maintenait ses facultés en bon état par une
activité régulière et constante. Sur le point même de terminer une si longue
carrière, dans une accusation intentée à Galba, I'un des plus éloquents orateurs
d'alors, il prit la défense de l'Espagne. (An de R. 604.)
Le même Caton eut un vif désir d'étudier la littérature grecque sur le tard.
Évaluons son âge à ce moment d'après ce fait qu'il n'étudia même la littérature
latine qu'à l'approche de la vieillesse. Il s'était déjà fait une grande
réputation d'orateur, lorsqu'il s'appliqua à se donner aussi une connaissance
approfondie du droit civil.
2. Son admirable descendant Caton d'Utique, qui vécut à une époque plus
rapprochée de nous, avait pour la science une telle passion que dans la salle du
sénat, en attendant la réunion de l'assemblée, il ne pouvait se tenir de lire
des livres grecs. Il fit voir par cette activité que les uns n'ont jamais assez
de temps, tandis que les autres ne savent pas en tirer profit.
3. Terentius Varron, dont la vie fut si longue, manifesta sa vitalité moins par
le nombre de ses années, égal pourtant à la durée d'un siècle, que par le nombre
de ses écrits. Le même lit vit finir à la fois sa vie et la série de ses oeuvres
si remarquables.
4. Même persévérance dans Livius Drusus. Affaibli par l'âge et privé de la vue,
il s'occupa généreusement d'expliquer au peuple le droit civil et composa des
ouvrages fort utiles pour ceux qui veulent l'étudier. La nature put faire de lui
un vieillard et la fortune, un aveugle ; mais elle ne purent, ni l'une ni
l'autre, empêcher qu'il ne conservât et la vigueur et la vue de l'esprit.
5. Publilius, sénateur, et Pontius Lupus, chevalier romain, célèbres avocats de
leur temps, perdirent l'usage de la vue, mais ne laissèrent pas de continuer
leur service au barreau avec la même activité. Leurs auditeurs n'en étaient que
plus nombreux : on accourait en foule, les uns par plaisir et pour jouir de leur
talent, les autres par admiration pour leur fermeté morale ; car ceux qu'un
pareil malheur vient à frapper recherchent la solitude et épaississent les
ténèbres autour d'eux en ajoutant une obscurité volontaire à celle dont le sort
les a enveloppés.
6. Lorsque P. Crassus pendant son consulat passa en Asie pour réduire le roi
Aristonicus, il mit tant de soin à apprendre la langue grecque que, bien qu'elle
se divisât en cinq dialectes, il la sut à fond et à la perfection. Une telle
connaissance lui valut de la part des alliés la plus grande sympathie : car il
se servait pour rendre sa décision du dialecte même dans lequel la requête avait
été présentée à son tribunal. (An de R. 622.)
7. N'omettons pas non plus Roscius, ce modèle si célèbre de l'art théâtral, qui
n'osa jamais hasarder un geste devant le peuple sans l'avoir auparavant étudié
chez lui. Aussi n'est-ce pas le théâtre qui fit honneur à Roscius, c'est Roscius
qui honora le théâtre. Il ne jouit pas seulement de la faveur populaire ; il sut
gagner même l'amitié des grands. Telle est la récompense d'un travail réfléchi,
scrupuleux et incessant ; voilà ce qui permet d'associer sans inconvenance la
personne d'un comédien aux louanges de si grands personnages.
| [8,7] 8.7.init. Quid cesso uires industriae commemorare, cuius alacri spiritu militiae
stipendia roborantur, forensis gloria accenditur, fido sinu cuncta studia
recepta nutriuntur, quidquid animo, quidquid manu, quidquid lingua admirabile
est, ad cumulum laudis perducitur? quae cum sit perfectissima uirtus,
duramento sui confirmatur.
8.7.1 Cato sextum et octogesimum annum agens, dum in re publica tuenda iuuenili
animo perstat, ab inimicis capitali crimine accusatus causam suam egit, neque
aut memoriam eius quisquam tardiorem aut firmitatem lateris ulla ex parte
quassatam aut os haesitatione inpeditum animaduertit, quia omnia ista in suo
statu aequali ac perpetua industria continebat. quin etiam in ipso diutissime
actae uitae fine disertissimi oratoris Galbae accusationi defensionem suam pro
Hispania opposuit. idem Graecis litteris erudiri concupiuit, quam sero, inde
aestimemus, quod etiam Latinas paene iam senex didicit, cumque eloquentia magnam
gloriam partam haberet, id egit, ut iuris ciuilis quoque esset peritissimus.
8.7.2 Cuius mirifica proles propior aetati nostrae Cato ita doctrinae cupiditate
flagrauit, ut ne in curia quidem, dum senatus cogitur, temperaret sibi quo minus
Graecos libros lectitaret. qua quidem industria ostendit aliis tempora deesse,
alios temporibus.
8.7.3 Terentius autem Varro humanae uitae expleto spatio non annis, quibus
saeculi tempus aequauit, quam stilo uiuacior fuit: in eodem enim lectulo et
spiritus eius et egregiorum operum cursus extinctus est.
8.7.4 Consimilis perseuerantiae Liuius Drusus, qui aetatis uiribus et acie
oculorum defectus ius ciuile populo benignissime interpretatus est utilissimaque
discere id cupientibus monumenta conposuit: nam ut senem illum natura, caecum
fortuna facere potuit, ita neutra interpellare ualuit ne non animo et uideret et
uigeret.
8.7.5 Publilius uero senator et Lupus Pontius eques Romanus suis temporibus
celebres causarum actores luminibus capti eadem industria forensia stipendia
executi sunt. itaque frequentius etiam audiebantur, concurrentibus aliis, quia
ingenio eorum delectabantur, aliis, quia constantiam admirabantur: nam, qui tali
<in>conmodo perculsi secessum petunt, duplicant tenebras fortuitis uoluntarias
adicientes.
8.7.6 Iam P- Crassus, cum in Asiam ad Aristonicum regem debellandum consul
uenisset, tanta cura Graecae linguae notitiam animo conprehendit, ut eam in
quinque diuisam genera per omnes partes ac numeros penitus cognosceret. quae res
maximum ei sociorum amorem conciliauit, qua quis eorum lingua apud tribunal
illius postulauerat, eadem decreta reddenti.
8.7.7 Ne Roscius quidem subtrahatur, scaenicae industriae notissimum exemplum,
qui nullum umquam spectante populo gestum, nisi quem domi meditatus fuerat,
promere ausus est. quapropter non ludicra ars Roscium, sed Roscius ludicram
artem conmendauit, nec uulgi tantum fauorem, uerum etiam principum
familiaritates amplexus est. haec sunt attenti et anxii et numquam cessantis
studii praemia, propter quae tantorum uirorum laudibus non inpudenter se persona
histrionis inseruit.
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