| [3,6] CHAPITRE VI - Quelles sont les précautions qu'il faut prendre
lorsque l'armée marche dans le voisinage de l'ennemi.
Les maîtres de l'art militaire prétendent qu'il y a souvent plus de risque
à courir dans les marches que dans les combats. Lorsqu'on est en présence,
disent-ils, tous les soldats sont bien armés et voient à qui ils ont
affaire ; ils s'attendent et se préparent à l'action, au lieu que, dans
une marche, ils n'ont pas toutes leurs armes, ils les portent
négligemment, ils sont plus sujets à se troubler en cas d'embûches ou
d'attaques imprévues. C'est pourquoi un général doit prendre toutes les
précautions possibles pour n'être pas insulté dans sa marche, ou pour
repousser l'insulte promptement et sans perte. Il doit avoir un plan
détaillé du pays où il fait la guerre, afin de connaître exactement la
distance des lieux, la nature des chemins, les routes les plus courtes ou
les plus détournées, les montagnes, les fleuves ; d'habiles généraux ont
poussé cette recherche au point d'avoir un plan figuré partie par partie,
ce qui les mettait en état non seulement de raisonner avec l'officier
qu'ils détachaient sur la route qu'ils devaient tenir, mais de la lui
faire sentir au doigt et à l'œil. Il faut, outre cela, interroger quelques
principaux du pays qui soient gens de bon sens et au fait des lieux, en
observant de questionner chacun d'eux séparément, afin qu'en conciliant
leur rapport on puisse s'assurer de la vérité. D'ailleurs, lorsqu'il est
question de choisir entre plusieurs chemins, il faut prendre des guides
bien instruits, les faire garder à vue en les assurant d'une récompense ou
d'une punition, au cas qu'ils vous conduisent bien ou mal ; ils vous
seront fidèles lorsque, désespérant de vous échapper, ils verront d'un
côté le prix de la fidélité, et de l'autre celui de la perfidie. On ne
peut choisir avec trop d'attention des guides sensés et connaisseurs,
puisqu'on court risque de perdre toute une armée par un excès de confiance
en deux ou trois de ces misérables qui, s'imaginant savoir un chemin
qu'ils ignorent, promettent souvent plus qu'ils ne peuvent tenir.
Comme, à quelque expédition qu'on se prépare, il est d'une conséquence
infinie que l'ennemi n'en soit pas prévenu, la précaution la plus sûre est
que votre armée ignore elle-même quelle route vous voulez lui faire
prendre ; c'est sur ce principe que nos légions avaient autrefois pour
enseignes la représentation symbolique du Minotaure, afin que cette vue
rappelât sans cesse au général la nécessité de tenir son secret aussi
caché dans son âme que le Minotaure l'était au fond du labyrinthe. La
route la plus sûre est sans doute celle que l'ennemi ne vous soupçonne pas
de vouloir prendre ; mais comme les espions peuvent découvrir ou du moins
entrevoir vos intentions, mettez-vous en état de le bien recevoir ; faites
précéder votre marche par un détachement de cavaliers fidèles,
clairvoyants et bien montés, qui reconnaissent de tous côtés la route que
vous voulez tenir, afin de découvrir s'il n'y a point d'embuscades ; vous
risquez moins à faire ce détachement la nuit que le jour, car s'il est
pris, ce qui arrive plus souvent le jour que la nuit, vous vous seriez
trahi vous-même, puisque la prise décèlerait votre marche. Elle doit
commencer par une avant garde de cavalerie suivie d'infanterie ; placer
les équipages au centre ; soutenez-les en queue d'infanterie et de
cavalerie, et en flanc, d'un pareil nombre de troupes, parce que c'est
surtout en flanc qu'une troupe en marche court risque d'être attaquée. Il
faut aussi ouvrir votre marche de cavalerie choisie, d'infanterie armée à
la légère, et d'archers, du côté d'où doit vraisemblablement venir
l'attaque ; mais vous devez vous mettre en état de faire face de tous
côtés au cas que l'ennemi vous investisse. Si vous voulez empêcher que vos
soldats ne s'effraient d'une attaque subite, prévenez-les sur tout ce qui
peut arriver dans la marche, de sorte qu'ils soient également prêts et
disposés à combattre ; ce qui alarme ordinairement dans une attaque
imprévue ne produit plus cet effet dès qu'on en est prévenu. Nos anciens
avaient grand soin que dans l'action les soldats, étant trop serrés, ne se
nuisissent les uns aux autres, ou qu'étant trop au large, ils ne
laissassent dans le rang des vides propres à y pénétrer ; ils avaient
l'attention que les équipages ne fussent pas trop près des combattants,
craignant avec raison que des valets, intimidés et blessés, ne
troublassent l'ordre du combat, et que les chevaux de bât effarouchés ne
blessassent les soldats : c'est pourquoi l'usage était de donner des
enseignes aux valets pour leur faciliter le ralliement, on choisissait
même ceux d'entre eux qui avaient le plus de bon sens et d'expérience,
pour leur donner à chacun une espèce de commandement, qui ne s'étendait
jamais sur plus de deux cents valets. Ceux-ci étaient obligés, dans
l'occasion, de se rallier avec leurs chevaux de bagages sous leurs
enseignes, au premier ordre de ce commandant particulier.
Il faut, dans une marche, disposer sa défense sur l'espèce d'attaque que
la situation des lieux rend plus vraisemblable. En rase campagne, par
exemple, il y a plus d'apparence d'être attaqué par de la cavalerie que
par de l'infanterie ; c'est tout le contraire dans des bois, des
montagnes, des marais, il faut marcher serré, sans permettre que des
soldats se détachent par pelotons, ni que les uns aillent trop vite, les
autres trop lentement ; car c'est ce qui rompt une troupe, ou du moins ce
qui l'affaiblit, parce qu'il donne à l'ennemi la faculté de pénétrer par
des intervalles ; le moyen de l'éviter est de poster de distance en
distance des officiers d'expérience, qui sachent contenir les uns et
presser les autres. Cela est d'autant plus important, qu'à la première
attaque qui se fait en queue, ceux qui se sont portés trop en avant
pensent ordinairement moins à rejoindre qu'à fuir, pendant que les
traîneurs, se trouvant trop loin de la troupe pour en être secourus,
perdent courage et se laissent tailler en pièces. C'est la nature des
lieux où se trouve l'ennemi qui le détermine à la ruse ou à la force
ouverte ; mais les embûches qu'il pourrait vous tendre lui deviendront
inutiles, même préjudiciables, si vous vous assurez bien de la position
des lieux ; car, pouvant alors l'envelopper lui-même dans son embuscade,
vous lui ferez plus de mal qu'il n'espérait vous en faire.
Si vous prévoyez au contraire qu'on vous attaquera à force ouverte dans
des montagnes, saisissez-vous des hauteurs par détachements, afin que
l'ennemi, vous trouvant en même temps en front et pour ainsi dire sur sa
tête, n'ose vous attaquer.
Si vous trouvez des routes étroites, mais qui assureraient votre marche,
faites-les ouvrir avec des haches, plutôt que de prendre des grands
chemins qui exposent à l'ennemi ; examinez s'il est dans l'habitude de
faire ses attaques la nuit, au point du jour, à l'heure du dîner ou le
soir, afin de vous arranger là-dessus ; sachez s'il est plus fort en
infanterie qu'en cavalerie, en lanciers qu'en archers ; s'il l'emporte sur
vous par le nombre des combattus ou par le choix et la bonté des armes,
tirez vos avantages de ces connaissances ; observez quelle est, du jour ou
de la nuit, le temps le plus propre à marcher ; quelle distance il y a du
lieu d'où vous partez à celui où vous voulez arriver, afin de ne pas vous
exposer à la disette d'eau et aux mauvais chemins, aux marais, aux
torrents pendant l'hiver : ce sont autant d'obstacles qui, en retardant
votre marche, donneraient à l'ennemi le temps de la troubler.
La même attention qui nous fait éviter ces fautes nous fait profiter de
celles de l'ennemi ; il faut donc tâcher d'attirer des déserteurs de son
armée, d'y ménager des intelligences par où l'on puisse être informé de ce
qu'il fait ou de ce qu'il compte faire ; vous pouvez mettre à profit ces
connaissances en mettant une troupe de cavalerie ou d'infanterie toujours
prête à tomber sur ses fourrageurs ou sur ses convois.
| [3,6] VI. Qui rem militarem studiosius didicerunt, adserunt plura in itineribus quam
in ipsa acie pericula solere contingere. Nam in conflictu armati sunt omnes et
hostem comminus uident et ad pugnandum animo ueniunt praeparati; in itinere
minus armatus minusque adtentus est miles et superuentus impetu uel fraude
subsessae repente turbatur. Ideo omni cura omnique diligentia prouidere dux
debet, ne profiscens patiatur incursum uel facile ac sine damno repellat
inlatum. Primum itineraria omnium regionum, in quibus bellum geritur, plenissime
debet habere perscripta, ita ut locorum interualla non solum passuum numero sed
etiam uiarum qualitate perdiscat, conpendia deuerticula montes flumina ad fidem
descripta consideret, usque eo, ut sollertiores duces itineraria prouinciarum,
in quibus necessitas gerebatur, non tantum adnotata sed etiam picta habuisse
firmentur, ut non solum consilio mentis uerum aspectu oculorum uiam profecturus
eligeret. Ad hoc a prudentioribus et honoratis ac locorum gnaris separatim debet
uniuersa perquirere et ueritatem colligere de pluribus, praeterea (sub periculo
eligendum) uiarum duces idoneos scientesque praecipere eosque custodiae
mancipare addita poenae ostentatione uel praemii. Erunt enim utiles, cum
intellegant nec fugiendi sibi copiam superesse et fidei praemium ac perfidiae
parata supplicia. Prouidendum quoque, ut sapientes exercitatique quaerantur, ne
duorum aut trium error discrimen pariat uniuersis; interdum autem imperita
rusticatas plura promittit et credit se scire quae nescit. Sed cautelae caput
est, ut, ad quae loca uel quibus itineribus sit profecturus exercitus,
ignoretur; tutissimum namque in expeditionibus creditur facienda nesciri. Ob hoc
ueteres Minotauri signum in legionibus habuerunt, ut, quemadmodum ille in intimo
et secretissimo labyrintho abditus perhibetur, ita ducis consilium semper esset
occultum. Securum iter agitur quod agendum hostes minime suspicantur. Verum,
quia exploratores altrinsecus missi profectionem suspitionibus uel oculis
deprehendunt et interdum transfugae proditoresque non desunt, quemadmodum
occurri ingruentibus debeat, intimetur. Dux cum agmine exercitus profecturus
fidelissimos argutissimosque cum equis probatissimis mittat, qui loca, per quae
iter faciendum est, in progressu et a tergo, dextra laeuaque perlustrent, ne
aliquas aduersarii moliantur insidias. Tutius autem operantur exploratores
noctibus quam diebus. Nam quodammodo ipse sui proditor inuenitur cuius
speculator fuerit ab aduersariis conprehensus. Primi ergo equites iter
arripiant, deinde pedites, inpedimenta sagmarii calones uehiculaque in medio
conlocentur, ita ut expedita pars peditum et equitum subsequatur. Nam
ambulantibus interdum quidem a fronte, sed frequentius a tergo superuentus
infertur. A lateribus quoque pari armatorum manu inpedimenta claudenda sunt; nam
insidiatores transuersos frequenter incursant. Illud tamen praecipue seruandum
est, ut ea pars, ad quam hostis uenturus creditur, obpositis lectissimis
equitibus et leui armatura necnon etiam peditibus sagittariis muniatur. Quod si
undique circumfunduntur inimici, undique debent praeparata esse subsidia. Ne
uero repentinus tumultus amplius noceat, ante commonendi sunt milites, ut parati
sint animo, ut arma in manibus habeant: in necessitate subita conterrent,
prouisa non solent esse formidini Antiqui diligentissime praecauebant, ne a
calonibus interdum uulneratis interdum timentibus et sagmariis clamore
pauefactis pugnantes milites turbarentur, ne dispersi longius aut conglobati
amplius quam expedit inpedirent suos hostibusque prodessent. Et ideo ad exemplum
militum etiam inpedimenta sub quibusdam signis ordinanda duxerunt. Denique ex
ipsis calonibus, quos galiarios uocant, idoneos ac peritos usu legebant, quos
non amplius quam ducentis sagmariis puerisque praeficerent. Hisque uexilla
dabant, ut scirent, ad quae signa deberent inpedimenta colligere. Sed
propugnatores ab inpedimentis laxamento aliquo diuiduntur, ne constipati
laedantur in proelio. Ambulante exercitu, ut locorum uarietas euenerit, ita
defensionis ratio uariatur. Nam in campis patentibus equites magis solent
inpugnare quam pedites; at uero in locis siluestribus uel montuosis siue
palustribus pedestres magis formidandae sunt copiae. Illudque uitandum, ne per
negelgentiam aliis festinantibus aliis tardius incedentibus interrumpatur acies
aut certe tenuetur; continuo enim hostes interpellata peruadunt. Praeponendi
ergo sunt exercitatissimi campidoctores uicarii uel tribuni, qui alacriores
retardent et pigrius incedentes adcelerare compellant. Nam qui multum
praecesserint, superuentu facto non tam redire quam effugere cupiunt. Qui uero
extremi sunt, deserti a suis ui hostium et propria desperatione superantur.
Sciendum etiam, quod aduersarii in his locis, quae sibi oportuna intellegunt,
subsessas occultius conlocant uel aperto Marte impetum faciunt. Sed ne secreta
noceant, ducis praestat industria, quem omnia prius conuenit explorare;
deprehensa uero subsessa, si circumueniatur utiliter, plus periculi sustinet,
quam parabat inferre. Aperta autem uis si praeparetur in montibus, altiora loca
praemissis sunt praesidiis occupanda, ut hostis, cum aduenerit, reperiatur
inferior nec audeat obuiare, cum tam a fronte quam supra caput suum cernat
armatos. Quod si angustae sunt uiae, sed tamen tutae, melius est praecedere cum
securibus ac dolatoriis milites et cum labore uias aperire, quam in optimo
itinere periculum sustinere. Praeterea nosse debemus hostium consuetudinem,
utrum nocte an incipiente die an hora reficiendi lassis superuenire
consueuerint, et id uitare, quod illos facturos putamus ex more. Iam uero utrum
peditibus an equitibus, utrum contatis an sagittariis amplius ualeant, utrum
numero hominum an armorum munitione praecellant, scire nos conuenit et ordinare
quod nobis utile, illis docetur aduersum, tractare quoque, per diem an per
noctem iter expediat inchoari, quanta locorum interualla sint, ad quae cupimus
properare, ne aestate aquae penuria obsit euntibus, ne hieme difficiles aut
inuiae occurrant paludes maioresque torrentes et impedito itinere circumueniatur
exercitus, priusquam ad destinata perueniat. Vt nostra commoditas est sapienter
ista uitare, ita, si aduersariorum imperitia uel dissimulatio occasionem nobis
dederit, non oportet omitti, sed explorare sollicite, proditores ac transfugas
inuitare, ut, quid hostis moliatur in praesenti uel in futurum, possimus
agnoscere, paratisque equitibus ac leui armatura ambulantes eosdem uel pabula
uictumque quaerentes inprouiso terrore decipere.
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